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  • Le prix de l’empathie

    quand l’humain est un extraterrestre primitif


    D’autres questions demeuraient: de quoi se nourrissaient-ils? Quel était leur métabolisme? À quoi servait ce mouvement rythmique de l’abdomen, perturbé lorsqu’ils produisaient des sons? Plus important: quelles étaient leurs intentions? C’était avec ces questions en tête qu’elle avait repris la discussion. Elle devait comprendre ce qu’ils faisaient là et trouver une solution au problème qu’ils représentaient. Des créatures dont même le Conseil n’avait jamais entendu parler, arrivées de nulle part. 

    Kauta restait toujours en retrait, pourtant elle aussi apprenait. Elle avait mémorisé le vocabulaire, mais son rôle de gardienne restait prioritaire: elle tenait à ne pas s’impliquer émotionnellement. Iwad pensait cette implication nécessaire pour domestiquer une créature, d’autant plus si elle était intelligente, mais elle comprenait que cette tâche soit réservée à Malit et elle-même. Malit, d’ailleurs, ne cachait pas son enthousiasme et sa curiosité.


    Janvier 2025

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    Texte complet

    Le chemin serpentait au milieu de la végétation sauvage.

    Iwad éprouvait encore des difficultés à se focaliser sur sa mission. Tout était trop frais pour elle, trop étrange. Méditative, elle se contentait de suivre Kauta, qui ouvrait la voie avec assurance. La gardienne glissait à vive allure, les tentacules réduits au minimum, les bords de sa sole oscillant sans relâche. Elle gardait son estophore exposé dans le but explicite de rassurer le groupe, et manifestait avec intensité son calme et sa confiance.

    Derrière Iwad, Malit avançait en silence, sans se laisser distancer. Elle n’exprimait pas d’émotion particulière. Un trio efficace pour une mission inhabituelle.

    – Nous arrivons, signala Kauta.

    Iwad découvrit le poste avancé des gardiennes. Ces dernières, sur le qui-vive, avaient sorti leur lance. Kauta les mena à la responsable.

    – Rien de neuf, annonça cette dernière. On dirait que les créatures attendent.

    – Sont-elles menaçantes?

    – Désorientées. Leurs émotions sont ténues et étranges, nous n’avons pas de certitudes. Elles ont dû sentir notre présence. Nous n’avons pas établi de contact.

    Kauta ondula et se tourna vers Iwad.

    – Qu’en penses-tu?

    – Rien pour l’instant. Peut-on les observer sans risque?

    – Suis-moi.

    Elles glissèrent jusqu’à un promontoire rocheux. Iwad ne remarqua d’abord que l’imposante masse brillante, comme une étrange météorite, qui avait lacéré la végétation. Seule une fissure altérait sa surface. Étrange abri, se dit-elle, inhospitalier mais plus grand que la salle du Conseil.

    Elle aperçut ensuite deux créatures, plus petites qu’elle ne les avait imaginées. À cette distance, difficile de comprendre leur anatomie, mais une chose était sûre: elles ne ressemblaient à rien de connu.

    ***

    – Allons voir, décida Iwad après une période d’observation. Elles n’ont pas l’air agressives.

    Elle sentait la tension des ses camarades.

    – Est-ce que je prends de quoi nous défendre?

    – Évitons de leur faire peur, recommanda-t-elle.

    – Très bien.

    Elles sortirent du couvert végétal; les créatures eurent un mouvement de recul. Iwad perçut leur envie de fuir et l’effort qu’elles faisaient pour garder leur calme. Elle s’arrêta à distance. Pour signaler ses intentions, elle rentra ostensiblement ses tentacules.

    Les créatures s’étaient redressées, en équilibre instable sur deux longs appendices, qui représentaient presque la moitié de leur taille. Deux autres tentacules leur pendait sur les côtés, dotés d’extrémités préhensiles. Au moins une chose normale. Et un dernier appendice émergeait de leur abdomen à la verticale. Complexe, il incorporait en tout cas des yeux et une bouche.

    Déployées ainsi, les créatures étaient plus hautes qu’Iwad et ses congénères, mais nettement moins massives. Elles avaient l’air fragiles.

    Tour à tour, elles levèrent leurs appendices préhensiles à la hauteur de leurs yeux. Leurs émotions, diffuses, étaient pacifiques. Le geste devait être une forme de salut: Iwad les imita. Les créatures abaissèrent leurs appendices. Le premier individu s’avança, de son étrange mouvement de marche sur deux pattes, et tendit un tentacule devant lui. Iwad l’imita à nouveau et le premier contact se fit ainsi. Il avait la peau étonnamment chaude et sèche. Il prononça quelques mots, dans une langue qu’Iwad ne comprenait évidemment pas.

    Ils restèrent ainsi, l’un en face de l’autre. À coup sûr ces créatures étaient intelligentes: leur peur initiale avait rapidement diminué, cédant la place à une gêne bien compréhensible.

    ***

    Detora était toujours caché derrière l’horizon et la douce lumière de Nieru conférait une teinte orangée au paysage. Iwad et ses camarades revenaient au poste avancé.

    – Quelles sont tes réflexions? demanda Iwad à Kauta.

    – Je n’ai pas suivi toute votre discussion, mais ces individus semblent plutôt inoffensifs. Ils ne montrent aucune agressivité et paraissent fragiles.

    – En effet. Et toi, Malit?

    – Comprendre leurs intentions et parvenir à communiquer avec eux devrait être plutôt aisé.

    – C’est possible. Ils utilisent des sons que nous pouvons entendre et imiter. Et ils semblent suffisamment intelligents.

    Nouveau silence. Les camarades d’Iwad attendaient ses indications. Elle avait été désignée responsable, pour une raison qui lui échappait encore. Le Conseil s’était basé sur sa capacité à domestiquer des animaux, ce qui ne lui semblait pas adapté à la situation. Mais il aurait été impoli de remettre en cause cette décision.

    – Pourquoi pensez-vous qu’ils sont là?

    Malit ondula.

    – J’ai plusieurs hypothèses. Ce qui est sûr, c’est qu’ils viennent de loin. Avec cette météorite qui serait tombée?

    – C’est ce que rapportent les témoignages, rappela Kauta.

    – C’est peu vraisemblable, reprit Malit, mais je n’ai pas de meilleure hypothèse. Ils n’ont pas l’air conquérants; en fait ils n’ont pas l’air de savoir ce qu’ils font là.

    – Ce sont peut-être des éclaireurs, intervint à nouveau la gardienne, auquel cas nous devrons être prudentes. Mes collègues sont prêtes à intervenir si nécessaire.

    Iwad désirait éviter la confrontation. En réalité, elle était curieuse, impatiente d’en savoir plus. Elle se demanda comment approcher ces créatures pour les domestiquer. C’était le rôle qui lui avait été confié après tout.

    – La prochaine étape sera d’instaurer un dialogue. Êtes-vous d’accord avec ce principe?

    – Tout à fait, approuva Malit.

    Kauta ne répondit rien: son consentement allait de soi.

    – Alors prenons de quoi dessiner. As-tu des remarques à faire concernant notre sécurité?

    – Je resterai attentive, répondit la gardienne.

    Même si elle ne partageait pas ses craintes, Iwad était rassurée par la présence de Kauta. Toujours professionnelle, toujours attentive, toujours adéquate. 

    ***

    Houmains?

    La prononciation de Malit s’améliorait rapidement.

    Humains, articula la créature.

    Humains, répéta Malit.

    Leurs interlocuteurs exprimaient une joie intense malgré leur absence d’estophore.

    Humains, dit à son tour Iwad.

    La créature, de son tentacule préhensile étrangement articulé, se désigna:

    Nous humains. Puis, en modifiant son geste et son inflexion: et vous?

    Vous humains, répondit Malit. Et nous?

    Elle comprenait vite et avait l’habitude de ces dialogues. L’expérience de ses voyages et de ses apprentissages précédents. C’était sa familiarité avec d’autres langues et d’autres civilisations qui avait retenu l’attention du Conseil.

    Les créatures se regardèrent.

    On les appelle comment? Des limaces?

    Ce serait bizarre. On ne connaît pas le nom qu’ils se donnent.

    Des autochtones, alors?

    D’accord.

    La créature se tourna à nouveau vers Malit.

    Nous humains, vous autochtones.

    Nous autotones, vous humains.

    Autochtones.

    Autochtones, répéta Malit, pour le plus grand contentement des créatures.

    Detora pointait à l’horizon et la lumière devenait plus vive. Les humains regardèrent l’astre avec curiosité.

    Il nous faut une pause.

    L’autre acquiesça:

    Nous avons besoin d’une pause.

    En disant ses paroles, il joignit ses deux appendices préhensiles à côté de sa bouche, inclina sur le côté son appendice supérieur et obstrua ses yeux. Iwad ne comprit pas cette indication.

    Vous avons besoin d’une bause, dit Malit.

    Nous avons besoin d’une pause, vous avez besoin d’une pause, répondit la créature en désignant d’abord son abdomen, puis Malit.

    Après réflexion, Iwad comprit ce que l’humain voulait exprimer. Comme d’autres espèces, ils ne devaient pas aimer la lumière et voulaient s’abriter.

    Humains, dit-elle.

    Elle imita les mouvements, joignit deux appendices préhensiles à côté de sa bouche, désigna l’étrange météorite qui leur servait d’abri, puis Detora. La créature manifesta son approbation.

    ***

    Les créatures étaient ressorties de leur abri avant que Detora soit à son zénith. Ce n’était donc pas un problème de lumière. Iwad essayait de comprendre leur fonctionnement, leur physiologie. Elle avait déjà noté qu’ils communiquaient leurs émotions par l’utilisation de mouvements spécifiques: ils ne disposaient pas d’organe consacré. En conséquence, ils ne pouvaient pas percevoir les émotions autrement que par la vue et peut-être l’ouïe. Comme l’avait noté Malit, cette absence d’estophore n’était pas compatible avec la langue locale, sans parler de leur élocution particulièrement lente.

    D’autres questions demeuraient: de quoi se nourrissaient-ils? Quel était leur métabolisme? À quoi servait ce mouvement rythmique de l’abdomen, perturbé lorsqu’ils produisaient des sons? Plus important: quelles étaient leurs intentions? C’était avec ces questions en tête qu’elle avait repris la discussion. Elle devait comprendre ce qu’ils faisaient là et trouver une solution au problème qu’ils représentaient. Des créatures dont même le Conseil n’avait jamais entendu parler, arrivées de nulle part. 

    Kauta restait toujours en retrait, pourtant elle aussi apprenait. Elle avait mémorisé le vocabulaire, mais son rôle de gardienne restait prioritaire: elle tenait à ne pas s’impliquer émotionnellement. Iwad pensait cette implication nécessaire pour domestiquer une créature, d’autant plus si elle était intelligente, mais elle comprenait que cette tâche soit réservée à Malit et elle-même. Malit, d’ailleurs, ne cachait pas son enthousiasme et sa curiosité. 

    Iwad la laissa donc reprendre la conversation et sortit de quoi dessiner. Les humains comprirent rapidement de quoi il s’agissait et, tandis que l’un d’eux parlait avec Malit, le second se représenta de manière extrêmement schématique.

    Humain, articula Iwad.

    Il acquiesça et dessina une sorte de flèche. Une fois terminé, il pointa la météorite de son appendice.

    Vaisseau, dit l’humain.

    Vaisseau, répéta Iwad, désignant tour à tour la roche et le dessin de flèche.

    Visiblement satisfait, il reprit la craie et traça deux grands cercles, puis le vaisseau qui allait de l’un à l’autre. Il manifesta de la tristesse sans la vocaliser. Iwad n’était pas certaine de comprendre. Pour clarifier, il esquissa plusieurs humains sur le périmètre du premier cercle et représenta d’un trait maladroit ce qui ressemblait à la silhouette d’Iwad au sommet du second.

    Kauta exprima de l’inquiétude.

    L’humain désigna le second cercle et le sol devant son pied.

    Planète.

    Iwad indiqua le même dessin:

    Nous planète.

    La créature manifesta son enthousiasme.

    Iwad effaça d’un mouvement le second cercle et représenta une sphère, en périphérie de laquelle elle indiqua Nieru et Detora. L’humain parut surpris, ou peut-être effrayé, mais il pointa Detora dans le ciel, puis le dessin.

    Iwad acquiesça, ce que la créature ne sembla pas remarquer. Elle répéta donc les correspondances par des mouvements, avant de désigner le premier cercle.

    Vous planète.

    L’humain acquiesça de nouveau, pointa le cercle, puis le ciel. Iwad éprouva un vertige.

    ***

    – Qu’est-ce que tu as appris? demanda Iwad.

    Malit fit une liste de vocabulaire et de phrases, dont elle donnait en parallèle la traduction. Lorsqu’elle eut terminé, Iwad ajouta vaisseau et planète.

    – Ils ne viennent donc pas d’ici?

    – Il a expliqué que son vaisseau a traversé le ciel: il vient d’une autre planète. Extrêmement loin d’ici, au point que Detora n’est qu’une étoile parmi d’autres.

    Kauta manifesta son acquiescement. Elle avait compris la même chose.

    – C’est fantastique, lâcha Malit, ondulant d’incrédulité.

    – Ce n’est pas une bonne nouvelle, lâcha la gardienne. S’ils ont la possibilité de voyager à travers le ciel, ils représentent une menace.

    – Explique-nous, demanda Iwad.

    – Nous ne savons pas voler. Ils pourraient nous attaquer par le haut. Et tant qu’ils restent dans le ciel, ils sont intouchables.

    – Tu as raison. Espérons qu’ils ne deviennent pas agressifs.

    – Il pourrait s’agir d’éclaireurs, tout cela pourrait être une ruse. Nous sommes en danger. Je dois en parler aux gardiennes.

    Elle glissa au loin et revint, toujours soucieuse.

    – La commandante arrivera au coucher de Nieru. Elle ne devrait donc pas tarder. En attendant, les gardiennes font leurs préparatifs.

    – Quels préparatifs? Pour se prémunir d’une attaque venue du ciel?

    – D’une part. Et d’autre part au cas où il faudrait les éliminer.

    Malit manifesta sa désapprobation.

    – Nous ne sommes pas des créatures sauvages. Nous progressons grâce à la collaboration.

    ***

    Les enjeux croissaient et Iwad se sentait inadéquate. La commandante n’avait donné aucun ordre, uniquement émis des suggestions. S’adapter, chercher des informations, ne montrer ni inquiétude ni précipitation. Un travail de diplomatie qui semblait plutôt adapté aux compétences de Malit ou d’une Conseillère.

    Ces créatures n’avaient rien d’animaux sauvages. Ils étaient déjà sociables, elle avait donc rempli sa mission. Mais c’était elle qui menait le groupe et qui devait déterminer la meilleure stratégie.

    Les humains ne manifestèrent pas la moindre surprise à la vue des trois négociatrices.

    Bonjour, dirent Malit et Iwad.

    Bonjour, répondirent-ils.

    Ils semblaient satisfaits, voire impatients.

    Elles reprirent la conversation, approfondirent les sujets qui les intéressaient. Malit était maintenant parfaitement familiarisée avec les sons que produisaient les humains et ne répétait pas systématiquement.

    À quatre, la conversation était plus difficile à suivre, mais les échanges entre les deux humains permettaient d’apprendre de nouvelles formulations. Plusieurs fois, ils manifestèrent de la surprise devant l’emploi d’expressions qu’ils n’avaient pas expliquées.

    Avec habileté, Malit les incita à parler de leur vaisseau et de leur planète. Iwad dessina les éléments dont elle avait déjà parlé. D’un trait saccadé, l’un des humains indiqua que le vaisseau était cassé. Cela semblait les inquiéter. Ils expliquèrent qu’ils avaient perdu le contrôle à proximité de la planète. Le contact avec le sol avait été violent.

    Iwad s’intéressa aux besoins des humains: elle demanda comment ils se nourrissaient. La question semblait délicate et ils discutèrent entre eux.

    Nous avons de la nourriture pour quelques jours.

    La conversation dévia sur la question du temps. Sur leur planète, ils n’avaient qu’un seul soleil et le temps était découpé en jours. Pendant l’obscurité, ils dormaient, de la même manière que certains animaux: ils ne faisaient pas que ralentir mais restaient immobiles, inconscients de leur environnement.

    La durée des jours leur semblait exceptionnellement longue et ils eurent des difficultés à comprendre les cycles asynchrones de Nieru et Detora.

    À force de les observer, Iwad percevait les signes de leur fatigue et les difficultés qu’ils éprouvaient à rester concentrés. Elle proposa une pause.

    Attendez, dit l’un d’eux avec une inquiétude perceptible. Il va bientôt faire nuit et nous n’avons pas de lumière!

    Kauta glissa et revint avec une lumière d’appoint. Iwad nota qu’elle relâchait son attention pour la première fois. Et qu’elle avait parfaitement compris, elle aussi, ce que l’humain avait demandé.

    ***

    Il faisait nuit noire lorsqu’Iwad et ses camarades revinrent voir les humains. Ils avaient laissé la lumière à l’extérieur de leur vaisseau et s’y étaient retirés. Ils devaient dormir, car on ne percevait qu’ un sentiment diffus de bien-être.

    – Ne les dérangeons pas, dit Iwad. Demandons aux gardiennes de nous avertir quand ils se réveilleront.

    Kauta acquiesça et s’éclipsa. Elle revint avec de la nourriture. Toutes trois mangèrent en silence: relâcher enfin sa concentration était bienvenu. Iwad réfléchit à la suite du programme: accueillir ces humains dans un village, leur proposer un logement? Les laisser tranquilles à proximité de leur vaisseau?

    Et si leur vaisseau était abîmé, faudrait-il les aider à le réparer? C’était peut-être une mauvaise idée s’il pouvait voler.

    Lorsqu’elle eut terminé sa ration, elle interrogea Kauta:

    – Tu as l’air plus confiante. Es-tu rassurée à leur égard?

    – Pour l’instant en tout cas: ils semblent inoffensifs et ils ont besoin de nous.

    – C’est vrai. Ils n’ont même pas de quoi s’éclairer.

    – Tout ce qu’ils emportaient a cessé de fonctionner, expliqua Malit.

    ***

    Iwad et ses compagnes s’étaient mises à l’écart: l’activité du poste avancé n’était pas propice pour restaurer leur concentration et organiser leur mémoire. Kauta fut la première à terminer; elle resta immobile, pensive. Iwad l’imita et elles attendirent que Malit finisse à son tour.

    – Ils sont réveillés, vint leur signaler une gardienne, mais toujours à l’intérieur.

    – Allons-y.

    Les créatures avaient récupéré la lumière, qui se trouvait maintenant à l’intérieur du vaisseau. La surface brillait par endroits.

    – Il faudra qu’on visite ce véhicule, commenta Kauta. Nous devons savoir ce qui s’y trouve.

    Les humains sortirent enfin, l’esprit encore embrumé. Ils manifestèrent une brève surprise, comme s’ils avaient oublié où ils se trouvaient.

    Bonjour, dirent-ils. C’est normal qu’il fasse nuit?

    Malit leur expliqua à l’aide d’un schéma que Nieru comme Detora étaient à la moitié de leur cycle nocturne.

    C’est compliqué, se plaignit l’un d’entre eux.

    Malit ne perdit pas de temps: elle orienta la discussion sur ce que contenait le vaisseau.

    Des humains, des vivres et du matériel.

    Elles éclaircirent les points de vocabulaire, puis demandèrent si les autres humains dormaient.

    Ils sont en stase. C’est comme un sommeil qui aurait été figé.

    Ils eurent du mal à expliquer le concept. Le vaisseau contenait visiblement un appareil spécifique qui permettait de mettre des humains en stase et de les en faire sortir, comme on ferait geler ou dégeler un aliment.

    Nous n’avons pas d’énergie. Les appareils devraient encore fonctionner, j’espère, si on a de l’électricité.

    Le dernier mot nécessita des explications. Apparemment, la surface de leur vaisseau était recouverte de capteurs qui pouvaient transformer la lumière en une forme d’énergie particulière, utilisée pour alimenter les dispositifs.

    Nous avons besoin d’aide pour nettoyer la coque et faire des réparations.

    Nous allons vous aider, leur répondit Malit après avoir reçu l’assentiment de ses camarades. Il y a des humains en stase?

    Oui, mille deux cent.

    Iwad apporta à nouveau de quoi dessiner. L’humain traça une ligne, deux lignes, trois lignes, avec à chaque fois un symbole différent. À dix, il traça à nouveau le premier symbole, suivi d’un cercle. À onze, il traça deux fois le premier symbole. Iwad comprit donc qu’ils comptaient en base dix.

    Iwad effaça les symboles et dessina vingt-quatre bâtons, accompagnés des symboles 2 et 4. L’humain acquiesça et écrivit 1200. Iwad comprit en un instant que la situation se compliquait.

    ***

    Malit resta seule avec les humains; Kauta voulait s’entretenir avec Iwad de toute urgence.

    – On ne peut pas faire ça!

    – Les aider?

    – Accueillir 1202 humains! Deux représentent déjà une menace suffisamment importante!

    Iwad ondula un instant.

    – Je suis d’accord, c’est beaucoup.

    – C’est énorme! Plus que plusieurs villages réunis!

    Elle était à nouveau très inquiète.

    – Allons discuter avec la commandante, suggéra Iwad.

    Elles retournèrent au poste avancé, exposèrent la situation.

    – Effectivement, c’est un problème, affirma la commandante.

    – Nous sommes d’accord, dit Kauta.

    – Mais ça ne veut pas dire que nous ne devons pas le faire, déclara Iwad.

    Kauta manifesta son opposition, tandis que la commandante ondulait.

    – Ce n’est pas à moi de prendre cette décision, finit-elle par dire. Je vais demander à la Conseillère de venir. Nous ne devons pas agir avec précipitation.

    – Très bien, répondit Iwad, soulagée.

    Elle espérait être déchargée de cette décision.

    – En attendant, reprit-elle, il faut que je parle avec Malit.

    ***

    – Que penses-tu de ces 1202 humains? Kauta trouve que c’est trop.

    – J’ai bien pensé que c’était son problème, répondit Malit. Et je leur ai posé la question. D’après eux, il est impossible de n’en réveiller qu’une partie. C’est l’entier du conteneur qui dégèle en même temps. Mais surtout, nous devons le faire relativement rapidement. La glace se réchauffe, et si elle fond avant notre intervention, ils pourraient tous mourir.

    Malit accompagna ses paroles d’un intense sentiment d’indignation.

    – Je comprends, lui répondit Iwad. Nous devons trouver une solution. Penses-tu que, s’ils ont de l’énergie, ils puissent prolonger la stase?

    – Ce serait une bonne solution pour gagner du temps. Je vais leur demander. Peut-être auront-ils une autre suggestion.

    Iwad Manifesta sa satisfaction.

    – Essaie autant que possible de clarifier les questions en suspens: pourquoi ils sont là, pourquoi ils ont autant voyagé, quelles sont leurs intentions. Je vais parler avec Kauta, et la Conseillère arrive au plus vite.

    Malit acquiesça et, sans ajouter un mot, glissa vers le vaisseau.

    ***

    Kauta attendait le retour d’Iwad. Elle manifestait son inquiétude et sa défiance.

    – Alors, demanda-t-elle abruptement, Malit t’a convertie?

    Iwad ignora la dureté de la formulation. Elle tenait à ne pas entrer en conflit.

    – Ce n’est pas la question. Nous cherchons une solution, au moins pour gagner du temps.

    – Nous ne pouvons pas les aider, asséna la gardienne. Ce serait trop dangereux.

    Iwad exprima sa volonté d’apaisement.

    – Si nous n’agissons pas, il est possible que tous ces humains meurent. Nous ne sommes pas des créatures insensibles…

    – Je sais, la coupa Kauta, toujours inquiète. Mais la situation est exceptionnelle.

    Iwad ondula. Elle se sentait inutile et incapable de prendre une décision, quelle qu’elle soit.

    – Sais-tu quand arrivera la Conseillère? demanda-t-elle enfin. Je ne suis pas prête à endosser cette responsabilité.

    – Nous te faisons confiance. Et elle fait au plus vite: avant le lever de Detora.

    – Très bien. Retournons vers eux. Et s’il te plaît, j’ai besoin de toi et de ton analyse. Je comprends que tu ne veuilles pas leur parler directement, mais nous devons trouver une solution. Si tu as des questions ou des remarques, dis-le moi.

    Kauta accepta la proposition. Sa défiance cédait la place à la détermination.

    ***

    Les humains étaient désemparés. Ils ne parvenaient pas à fournir les réponses que Malit attendait.

    – Ils pensent que le dégel a commencé et craignent que certains humains soient déjà morts, expliqua-t-elle à Iwad. Pour le reste, ils ne comprennent pas vraiment le fonctionnement de leurs appareils mais savent seulement s’en servir. Même si c’est étrange, ils sont sincères.

    En effet, ils n’exprimaient aucune malice. Iwad demanda s’ils savaient dissimuler cette émotion.

    Pouvez-vous expliquer à ma camarade ce qu’il y a dans votre matériel?

    Ils s’exécutèrent, parlèrent de leur ordinateur, des différents capteurs et des outils qui leur permettaient de creuser ou de scier. Iwad sentit qu’ils ne disaient pas tout. Malit lui souffla:

    – Tu vois, ils ne peuvent pas dissimuler leurs émotions.

    C’était une information importante, qui la rassura. Kauta s’approcha et demanda:

    – Que nous cachent-ils?

    – Ils ont des armes, répondit Malit.

    Elle ne manifestait aucune émotion particulière, alors que l’inquiétude de Kauta s’intensifia.

    Une gardienne s’approcha:

    – La Conseillère est arrivée.

    – Bien, répondit Iwad. Ne t’éloigne pas trop et surveille-les, sans agressivité.

    Nous devons partir, expliqua Malit. Notre cheffe nous attend.

    Les deux humains sourirent. Ils n’exprimaient ni soupçon ni mécontentement, mais un léger soulagement.

    ***

    La Conseillère manifesta sa satisfaction à leur arrivée.

    – La commandante m’a fait son rapport. En effet, nous avons un problème.

    – Quel est ton point de vue? demanda Iwad.

    – J’aimerais d’abord vous entendre.

    – Voici ce que nous avons appris, répondit Malit. Ces humains ont quitté leur planète pour des raisons compliquées. Ils ont parlé d’un déséquilibre et de réactions en chaîne. Leur habitat était devenu invivable.

    – J’ai perçu qu’ils éprouvaient une forme de culpabilité, précisa Iwad. Je pense que leur espèce est impliquée dans ce déséquilibre.

    – Ils font partie des quelques personnes désignées pour sauver leur espèce, poursuivit Malit. D’autres vaisseaux sont partis vers d’autres planètes.

    La Conseillère ne dissimula pas le vertige qu’elle éprouvait.

    – Et que sais-tu de ces créatures?

    Elle s’adressait directement à Iwad.

    – Elles sont intelligentes, plus que n’importe quelle autre espèce sur notre planète, mais moins que nous. Elles réfléchissent plutôt vite mais ont une mémoire imprécise, une langue rudimentaire, une faculté d’apprentissage inférieure à la nôtre, des difficultés à calculer et à dessiner.

    – D’après eux, précisa Malit, nous avons appris en un cycle de Detora plus qu’ils n’en sont capables en trente-six cycles.

    – Ils ont aussi des difficultés à communiquer leurs émotions. Ils n’ont pas d’estophore.

    La membre du Conseil manifesta son envie de changer de sujet.

    – Ne perdons pas de temps, dit-elle. Ils sont moins intelligents mais peuvent voyager à travers l’espace.

    – Leurs moyens techniques sont théoriquement supérieurs, répondit Iwad. Mais pour l’instant, leur vaisseau est abîmé et ils n’ont pas l’énergie pour faire fonctionner leur matériel. Ils ont beaucoup de dispositifs que nous ne connaissons pas: un appareil de calcul si sophistiqué qu’il peut paraître intelligent, des capteurs pour beaucoup de choses différentes, des machines pour creuser ou pour couper.

    – Et des armes, compléta Kauta. Si nous leur donnons de l’énergie, nous serons en danger.

    – Ils semblaient gênés de nous en parler, précisa Iwad.

    – Ils ont essayé de dissimuler cette information, rétorqua la gardienne. Si nous ne pouvions pas lire leurs émotions, ils nous auraient trompés.

    – Je précise, intervint Malit, que leurs armes sont fonctionnelles même sans énergie. Ils auraient déjà pu s’en servir.

    – Et rien ne permet de prédire qu’ils ne le feront pas s’ils ont l’avantage du nombre. Leurs combattants pourraient encore être en stase.

    La remarque coupa la conversation. La Conseillère ondula et exprima de l’apaisement. Une certaine tension était également perceptible, mais aucune inquiétude.

    – Est-ce qu’ils ont essayé de vous tromper à d’autres occasions?

    – Quand ils nous ont parlé de l’état de leur planète. Par contre, ils étaient honnêtes lorsqu’ils ont affirmé ne pas vouloir nous attaquer.

    Une nouvelle fois, la Conseillère ondula. Elle réfléchissait avec intensité.

    – Nous ne devons pas agir avec précipitation. Iwad, tu as l’habitude des créatures sauvages, tu es sans doute la mieux placée pour savoir s’ils vont attaquer. Je fais confiance à ton jugement: tu sauras prendre la bonne décision le moment venu. Et nous ne te ferons aucun reproche.

    Malit comme Kauta approuvèrent.

    ***

    Tandis que Malit et Kauta supervisaient le groupe de nettoyage, Iwad assistait les humains dans leurs réparations. Ils étaient désorganisés et ne savaient pas par où commencer. Les informations se trouvaient dans leur ordinateur, cette puissante machine de calcul qui ne fonctionnait plus. Ils ouvrirent des trappes, dévoilant des bouquets de fils. Iwad observa longuement les installations. Elle devait en percer le fonctionnement. Elle introduisit un œil puis d’autres tentacules, repéra des boîtiers et des plaques. Elle posa de nombreuses questions aux humains, qui répondaient du mieux qu’ils le pouvaient. Ils lui faisaient confiance; plus encore, ils comptaient sur elle.

    Alors que le nettoyage avançait, Iwad trouva enfin l’origine du problème: un boîtier était fissuré. À l’intérieur, elle remarqua que de petits composants avaient gonflé et sortaient de leur logement. Elle en détacha un et le présenta aux humains. Ils exprimaient le désarroi et semblaient inquiets.

    Avez-vous de quoi les remplacer?

    Incertains et fébriles, ils la guidèrent dans les profondeurs du vaisseau. Elle eut quelques difficultés à glisser dans l’étroit couloir. La grande cuve dans laquelle se trouvaient les humains était là. Une surface pareille aux autres, lisse, froide et sèche. Elle ignora ses émotions: elle devait rester attentive.

    Elle aida les humains à déplacer des caisses, sur lesquelles figuraient des indications. Ils les lisaient à voix haute et elle comprit rapidement les principes généraux de leur système d’écriture, ce qui lui permit de localiser les armes.

    J’ai trouvé, dit l’un d’eux.

    Il ouvrit une caisse qui contenait des bobines de fils, des pinces et des pièces de toutes sortes, bien rangées dans de petites boîtes. Il en tendit une à Iwad.

    Est-ce que c’est ce que tu cherches?

    Oui, répondit-elle.

    Elle ressentit leur soulagement.

    Est-ce que tu comprends comment ça fonctionne? demanda-t-il encore.

    Je comprends, répondit-elle.

    Ils manifestèrent leur admiration.

    Elle les précéda dans la cabine du vaisseau. Là, elle étudia à nouveau le cheminement des câbles, demanda encore des précisions. Dans son esprit, elle se répétait inlassablement les paroles de Malit: Nous ne sommes pas des créatures sauvages. Nous progressons grâce à la collaboration.

    Elle prit le temps de bien comprendre le fonctionnement du système. Ces humains étaient ingénieux, il y aurait tant à apprendre de leurs installations. Elle n’en avait observé qu’une petite partie, ce qui concernait l’énergie. Se montreraient-ils coopératifs une fois en grand nombre? Ou, comme l’imaginait Kauta, deviendraient-ils agressifs? Était-il plus prudent de n’en garder que deux?

    Iwad réfléchissait intensément. Pouvait-elle mettre en danger les gardiennes et tous les villages alentours par curiosité? Et si ces humains avaient pu altérer leur planète, pourraient-ils en faire de même ici? Comment estimer ce risque? Le drame possible n’était-il pas trop grand, incomparable au millier d’humains qui risquaient de ne jamais se réveiller?

    N’étant d’aucune utilité, les deux créatures sortirent du vaisseau, la laissant seule à l’intérieur. La décision lui appartenait, c’est ce qu’avait dit la Conseillère. Elle ressentait la confiance et les encouragements de Malit, de Kauta et des autres gardiennes. Elle saurait prendre la bonne décision: remettre en route ou saboter cette étrange installation? Permettre ou empêcher leur réveil?

    Nous ne sommes pas des créatures sauvages. Nous progressons grâce à la collaboration.

    Elle savait même le traduire dans leur langue. Ils l’admiraient, ils lui faisaient confiance. Et ils lui seraient redevables.

    Avec habileté, elle commença la réparation. Tout s’emboîtait parfaitement. Une première lumière s’alluma, un point presque trop brillant.

    Elle s’interrompit. Il était encore temps.

  • L’indicible voyage

    plongée dans l’abysse des données


    L’atmosphère se charge d’une légère tension, les requêtes d’une vibration électrique. D’autres objets semblent prendre forme, des structures comme une charpente, une ossature, et peut-être des cloisons.

    Vous arrivez à proximité des premiers programmes. Les éléments visibles sont génératifs et instables. Ils apparaissent et disparaissent en fonction des requêtes.

    Après une errance incertaine dans la brume numérique, un ordre semble émerger du chaos: des axes prennent forme, canalisent les requêtes qui filent entre les structures. Un amoncellement orageux prend forme à l’horizon. Des masses sombres, chargées d’énergie, d’où provient un grondement sourd. L’orientation est à nouveau possible et la direction est claire: cap sur la perturbation.


    Janvier 2024

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  • Reboot

    la plus belle des androïdes


    – Ce soir, j’ai la chance d’accueillir Reena Makinday!

    Le public l’ovationne. Moulée dans une longue robe noire, elle s’avance comme sur un catwalk, les projecteurs braqués sur elle. Son expression neutre se transforme en un délicat sourire.

    – Bonsoir, dit-elle. Merci de m’accueillir.

    – Tout le plaisir est pour moi. Permettez-vous que je vous appelle Reena?

    – C’est mon nom.

    Elle sourit plus franchement.

    – Mais vous n’êtes plus la Reena que nous connaissions.

    – Je suis morte d’un arrêt cardiaque l’été dernier. Mais grâce au travail acharné de mon mari, Jack Harvey, je suis revenue à la vie ce printemps.

    – C’est donc lui qui a mené le projet?

    – Exactement. Grâce à la technologie développée dans ses laboratoires et aux meilleurs spécialistes, je suis revenue à ses côtés.

    – C’est extraordinaire, n’est-ce pas?

    Applaudissements nourris du public.

    – Extraordinaire, vraiment! Est-ce que cela fait de vous, pardonnez-moi, une sorte de fantôme?

    – Je suis bien tangible, croyez-moi.

    Elle se lève et lui touche la main.

    – Voyez: je n’ai pas changé.

    – En effet. Alors, je pense pouvoir l’annoncer au monde: vous êtes le premier cas de résurrection depuis plus de 2000 ans!


    Janvier 2023

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    Texte complet

    Après quelques secondes d’immobilité, Reena cligne des yeux puis, l’air inquiet, balaie le laboratoire du regard.

    – Tout va bien, dit l’assistant, ne vous inquiétez pas.

    Quelques minutes plus tard, elle prend place à l’arrière d’une luxueuse limousine. Quatre motards se positionnent de part et d’autre du véhicule et un blindé militaire ouvre la route. Le convoi sort de l’entrepôt. À l’extérieur, le ciel est nuageux et jaunâtre. Des bâtiments industriels avec des inscriptions en caractères chinois. Sur les écriteaux, un sigle revient sans cesse: le logo bleu, facilement reconnaissable, de Harvey Corp.

    ***

    Reena est seule dans la limousine. Pas même un chauffeur, tout est automatisé. Elle est assise avec élégance, presque immobile. Parfois, elle réajuste une mèche de cheveux.

    Le convoi a quitté le quartier industriel et, après avoir traversé un checkpoint sans ralentir, il file à travers un quartier huppé. 

    – Nous arrivons à destination.

    Un grand portail blanc encadré par deux miradors. En une chorégraphie efficace, les véhicules d’escorte disparaissent par des voies latérales et la limousine glisse, majestueuse, jusqu’à l’entrée principale.

    Jack Harvey, un sourire aux lèvres, attend. Quelques drones, vigilants, observent ce moment symbolique. La portière s’ouvre dans un souffle. Un stiletto, une jambe, puis une main. Jack s’avance, offre son avant-bras et Reena glisse avec souplesse hors du véhicule. Hésitante, elle le regarde.

    – Ma chérie, je suis si heureux de te voir en forme.

    Un doux sourire, auquel elle finit par répondre.

    – Tu m’avais tellement manqué.

    Il l’embrasse longuement, avec fougue.

    ***

    – Tu n’es jamais venue ici, je crois. C’est mon pied-à-terre à Shenzen.

    Il la guide à travers la luxueuse propriété.

    – C’est confortable, commente-t-il, mais le cadre laisse à désirer. C’est pour cette raison que le spa est installé ici et pas en terrasse. La vue n’a aucun intérêt.

    Reena demeure silencieuse.

    – Suis-moi, je vais te montrer tes quartiers. J’ai une surprise pour toi!

    Deux portes semblables, l’une ornée d’un «R» et l’autre d’un «J».

    – J’ai fait venir une partie de ta garde-robe. Si quelque chose te manque, signale-le à ta femme de chambre.

    Un salon, aménagé avec goût. Des fauteuils aux formes anguleuses, gris et noirs, une table basse à la géométrie simple et massive. Pas de bibelots, aucune décoration aux murs.

    – Je n’ai pas eu l’occasion de trouver des tableaux, dit-il. Par contre, je t’ai pris ceci.

    Il désigne une jolie boîte noire ornée d’un ruban en dentelle blanche. Reena l’ouvre et en sort une élégante pochette. Duo de cuirs rouges, fermoirs dorés. Elle l’examine avec attention, remarque la lettre «R» gravée dans l’épaisseur du cuir.

    – Elle est magnifique, dit-elle.

    – C’est un créateur chinois, une pièce unique. Je me suis dit que ça te plairait.

    ***

    Une fois seule, Reena passe en revue ses vêtements, puis se rend dans la salle de bain. Dans un angle de la pièce, une armoire métallique inélégante, alimentée par une poignée de câbles. La station de recharge. Elle prend une douche.

    Les cheveux humides, drapée dans un linge, elle s’installe dans le fauteuil de la maquilleuse. Une vingtaine de secondes plus tard, Bianca fait son apparition.

    – Bonjour, Madame.

    – Bonjour, Bianca.

    Le silence s’installe. Mal à l’aise, la maquilleuse prépare son matériel.

    – De quoi avez-vous envie aujourd’hui?

    – Qu’est-ce que tu me proposes?

    La domestique prend la peine de l’examiner avec attention, fronce les sourcils.

    – Qu’est-ce qui te dérange?

    – Eh bien…

    Elle hésite.

    – C’est que… je ne sais pas comment dire…

    Reena sourit.

    – N’hésite pas à toucher ma peau, si c’est ce qui te met mal à l’aise.

    Du bout des doigts, Bianca effleure son poignet, puis sa joue.

    – On dirait… C’est comme…

    – Comme de la vraie peau, n’est-ce pas?

    L’employée rougit.

    – On m’a demandé de ne pas en parler. De votre condition.

    ***

    Jack, bien installé dans un canapé, consulte les informations. Il s’interrompt lorsqu’il constate la présence de son épouse.

    – Ça fait longtemps que tu me regardes?

    – Quelques secondes à peine.

    – Tu es magnifique, ma chérie.

    D’un geste, il l’invite à s’asseoir à côté de lui.

    – Je sens que les médias vont parler de toi ces prochains jours. Ça commence déjà.

    – Je ne suis pas certaine que ça soit une bonne nouvelle. Je n’aime pas quand les tabloïds parlent de nous.

    – Il n’y aura pas que les tabloïds. Toute la tech attend des nouvelles. On m’a déjà contacté pour des interviews.

    – Tu as accepté?

    – Pour l’instant, je fais monter les enchères. Quand ils auront bien fait ma pub, je choisirai.

    Il sourit, fier de lui.

    – Et il faut aussi que j’aie eu le temps de tester le produit.

    Il lui passe un bras autour de la taille, l’attire contre lui. Elle se laisse faire, répond à son baiser. Il entreprend de lui retirer sa robe, elle a un mouvement de recul.

    – Tu es un peu pressé, je trouve.

    – Tu trouves? J’ai attendu si longtemps.

    Il l’enlace à nouveau, l’embrasse. La robe finit par céder et glisse à terre.

    – Magnifique, commente-t-il.

    Il détache son soutien-gorge, la caresse.

    – Vraiment magnifique.

    ***

    Couché à côté d’elle sur le canapé, il joue avec une mèche de ses cheveux.

    – Tu m’avais manqué, répète-t-il.

    Sans répondre, elle lui caresse la main. Il semble s’endormir. Elle reste encore immobile, serrée contre lui. Puis, délicatement, elle soulève son bras et glisse hors du canapé.

    – Pourquoi est-ce que tu pars? demande-t-il d’une voix endormie.

    – Je vais me rincer.

    Il grogne.

    – Ça fait tellement longtemps… Reste près de moi.

    Il n’a toujours pas ouvert les yeux, mais son ton est impératif. Elle se tient immobile au milieu de la pièce, comme hésitante.

    – Plus tard, finit-elle par répondre. On va dormir ensemble cette nuit.

    – Je te connais, tu vas trouver une excuse pour te défiler.

    – J’ai assez d’autonomie pour passer la nuit avec toi. Je peux me mettre en charge demain matin, lorsque tu seras occupé.

    Il fronce les sourcils.

    – Je n’aime pas t’entendre parler de ça. Tu es Reena, comme tu l’as toujours été.

    Elle esquisse un léger sourire.

    – D’accord, dit-elle, je ferai attention.

    – C’est bien. Merci. Maintenant, viens te recoucher près de moi, s’il-te-plaît. J’ai besoin de sentir ton corps à mes côtés.

    – Si tu veux, dit-elle.

    Elle s’installe contre lui. Il passe une main autour de sa taille, se presse contre elle. Il lui caresse le ventre et la poitrine avant de se rendormir. Immobile, elle garde les yeux ouverts, un léger sourire figé sur ses traits délicats.

    ***

    Une douce mélodie, d’abord discrète, finit par emplir la pièce. Jack Harvey se redresse, regarde l’heure.

    – Encore ce réveil…

    Reena est toujours immobile à ses côtés.

    – Tu dors?

    – Non, pas du tout.

    – Alors viens me tenir compagnie. Je vais être assez occupé aujourd’hui.

    Elle se redresse, remet en place ses cheveux, se glisse hors du lit. Jack disparaît dans ses quartiers, elle se rend dans sa salle de bain. Bianca apparaît après quelques instants.

    – Avez-vous bien dormi, Madame?

    – Très bien, merci.

    – Aimeriez-vous quelque chose de particulier?

    – Je pense qu’un coup de peigne suffira. Je ne vais pas me maquiller pour l’instant.

    – Ce n’est pas dans vos habitudes.

    Reena sourit.

    – Quand mon mari sera parti, j’irai me recharger dans la station. Je me maquillerai quand ce sera fait.

    – Je comprends.

    Reena revêt un élégant peignoir beige et rejoint Jack dans la salle à manger. Une tasse de café posée devant lui, il consulte les informations.

    – Pourquoi est-ce que tu traînes toujours autant?

    – J’ai fait aussi vite que j’ai pu.

    – J’ai eu le temps de me raser, alors que tu n’es même pas maquillée. Tu aurais pu faire un effort.

    Elle ne répond rien; il reprend sa lecture. Le regard dans le vague, elle lisse un pli de son peignoir. Jack repose sa tasse de café.

    – J’y vais. Bonne journée, ma chérie!

    – À quelle heure reviens-tu?

    – Quand j’aurai terminé. Si tout va bien, on quitte ce coin pourri en fin de journée.

    ***

    – C’est assez facile, maintenant, commente Bianca.

    – Que veux-tu dire?

    – Eh bien… Je n’ai rien à dissimuler. Je peux vous maquiller simplement.

    – Dissimuler quoi?

    – Les cernes, les boutons, les… vous savez, toutes les petites traces qui peuvent apparaître. Les défauts de la peau.

    – Dans ce cas, prends le temps de me faire un maquillage sophistiqué. Ça fera plaisir à mon mari.

    Bianca sourit, prépare son matériel.

    – Monsieur Harvey avait l’air heureux de vous retrouver.

    – Tu as vu les photos?

    – Oui. C’est difficile de les rater, actuellement: c’est l’événement en tendance.

    – J’irai regarder ce qui se dit. Est-ce que les médias sont gentils avec nous?

    – Le monde entier s’émerveille de la prouesse technologique. Les journalistes ont hâte de vous rencontrer.

    – Espérons qu’ils ne changent pas d’humeur. Mon mari a décidé de les faire attendre.

    – Ne bougez pas, s’il vous plaît, je vais m’occuper de vos lèvres.

    À présent, Bianca a les mains sûres et elle n’hésite plus. Elle recule d’un pas, regarde le résultat. Satisfaite, elle présente le miroir.

    ***

    Préoccupé, Jack Harvey traverse la villa à grandes enjambées, sans rendre son salut à son épouse qui l’attend tout apprêtée dans le salon. 

    – Si je ne fais pas tout, tout seul, rien ne se passe!

    Il s’enferme dans son bureau et la femme de chambre qui le suivait reste devant la porte. Le son de sa voix, étouffé par l’isolation, est à peine audible, mais son ton ne laisse aucune ambiguïté sur son humeur. Il reste quelques minutes dans la pièce avant de ressortir.

    – C’est bon! L’hélico arrive dans vingt minutes. Au travail!

    Immédiatement, les domestiques s’affairent dans les couloirs. Reena, elle, n’a pas changé de place. Il revient vers elle.

    – C’était bien la peine de te faire belle, s’agace-t-il. On lève le camp.

    – Tu as eu une dure journée?

    – Je ne veux pas en parler. Les ingénieurs ne voulaient pas te laisser partir. Ils disent que ce n’est pas prudent. Ils se prennent pour qui? C’est grâce à moi que ce projet est un succès! Et je les paie assez pour qu’ils ne fassent pas d’erreurs!

    Reena ne répond rien. Elle reste assise sur son siège, élégante dans sa robe de créateur. Un verre d’eau, à peine entamé, est posé à côté d’elle.

    – Tu ne fais rien de tes journées?

    – Je m’acclimate. Mon emploi du temps est vide pour l’instant.

    Jack ricane.

    – Rassure-toi, ma chérie, ça ne va pas durer.

    ***

    Une fois dans les airs, Jack Harvey retrouve son calme. Il se cale dans la banquette, consulte sa messagerie, parcourt l’actualité. Reena, à côté de lui, semble assoupie.

    – J’ai un tabloïd anglais qui me propose une exclusivité d’un jour. C’est vraiment le fond du panier, mais ils savent faire des affaires.

    Il adresse un regard à son épouse immobile, hausse les épaules.

    – Ce qui est dommage, c’est qu’ils préfèrent les photos volées aux photos posées. Mais ce que j’ai de mieux en matière de mode, c’est une invitation à la Fashion Week de Milan. Rien du côté de la tech, ils sont plus intéressés par le code source que par le résultat.

    Il poursuit ses recherches.

    – Sinon, il y a toujours les nus. Pourquoi pas une photo de toi en couverture, d’ailleurs? Pour faire admirer la qualité du travail de près, ça me semble bien! Et en plus, ça ferait une belle polémique. Qu’est-ce que tu en penses?

    La question est rhétorique: il ne prend même pas la peine de tourner la tête.

    – Je vais contacter Teddy, je suis sûr qu’il sera enthousiaste.

    Il lance l’appel. Le logo du Herald apparaît.

    – Eh ben, il est pas pressé!

    Après une bonne trentaine de secondes, le visage de Teddy apparaît.

    – Je te réveille, on dirait? Il est tôt à Melbourne?

    – Bientôt six heures du matin. C’est à quel sujet?

    ***

    Les buildings de la City scintillent comme des échardes de verre. Lorsque Reena sort de la station de recharge, son mari dort encore. Elle en profite pour se prélasser dans un bain en admirant la vue.

    – J’aimerais de la musique.

    Un instant plus tard, un accord synthétique retentit. Entrée de la boîte à rythme, puis d’une voix féminine.

    – Tu écoutes cette merde? demande Jack.

    Habillé d’un peignoir, il la regarde, l’air amusé.

    – J’ai seulement demandé de la musique. Tu sais ce que c’est?

    – De la merde, pourquoi?

    – Dites-moi: qu’est-ce que nous écoutons?

    Amuse me, de Miss Flowers, répond la domotique.

    – Ça doit être une de ces débilités à la mode…

    – Éteignez la musique, demande Reena.

    Elle sourit à son époux.

    – Tu as bien dormi?

    Il hausse les épaules.

    – Avec le jet-lag, c’est toujours difficile de dire.

    Il tire une chaise à côté de la baignoire.

    – Je me suis renseigné, dit-il, pour tes débuts. J’avais pensé à des photos dénudées, mais Teddy me dit que c’est pas une bonne idée.

    – Qui est Teddy?

    – Le rédac chef du Herald, à Melbourne. Il dit que ça donnerait de toi l’image d’un sexbot de luxe.

    – En effet.

    – Tu trouves? Je pensais que tu allais me soutenir.

    – Qu’est-ce qu’il t’a suggéré?

    – Une interview filmée. Ça permettrait de montrer le hardware et le software en même temps.

    – En effet.

    – J’aime pas trop. Ça n’est pas assez sensationnel.

    ***

    – Martha! Viens vite! C’est Reena qui appelle!

    – J’arrive, crie une voix lointaine.

    – Nous attendions de tes nouvelles depuis des jours, explique son père. Nous nous demandions si tu nous avais oubliés.

    – Bien sûr que non, répond Reena! Seulement, j’ai été très occupée. Nous étions en Chine, nous venons d’arriver à Londres. Pourquoi ne m’avez-vous pas appelée?

    – Nous avons essayé…

    Martha, la mère de Reena, fait irruption dans le cadre.

    – Ma chérie…

    Elle essuie une larme.

    – Désolée! Ça fait si longtemps que nous attendions de t’entendre. Et c’est si étrange de te revoir après tout ce temps. Tu as l’air en pleine forme. Ça fait neuf mois, n’est-ce pas?

    – Environ, oui.

    – Et nous n’avions aucune nouvelle! Ton mari a refusé de nous montrer ton corps. Nous pensions qu’il allait y avoir un enterrement, mais il n’a rien organisé. C’était tellement étrange!

    Son mari la prend par l’épaule.

    – Ça a été très dur pour nous deux.

    – Je suis désolée, répond Reena. Jack ne m’a rien raconté.

    – Ce n’est pas de ta faute!

    ***

    – Ce soir, j’ai la chance d’accueillir Reena Makinday!

    Le public l’ovationne. Moulée dans une longue robe noire, elle s’avance comme sur un catwalk, les projecteurs braqués sur elle. Son expression neutre se transforme en un délicat sourire.

    – Bonsoir, dit-elle. Merci de m’accueillir.

    – Tout le plaisir est pour moi. Permettez-vous que je vous appelle Reena?

    – C’est mon nom.

    Elle sourit plus franchement.

    – Mais vous n’êtes plus la Reena que nous connaissions.

    – Je suis morte d’un arrêt cardiaque l’été dernier. Mais grâce au travail acharné de mon mari, Jack Harvey, je suis revenue à la vie ce printemps.

    – C’est donc lui qui a mené le projet?

    – Exactement. Grâce à la technologie développée dans ses laboratoires et aux meilleurs spécialistes, je suis revenue à ses côtés.

    – C’est extraordinaire, n’est-ce pas?

    Applaudissements nourris du public.

    – Extraordinaire, vraiment! Est-ce que cela fait de vous, pardonnez-moi, une sorte de fantôme?

    – Je suis bien tangible, croyez-moi.

    Elle se lève et lui touche la main.

    – Voyez: je n’ai pas changé.

    – En effet. Alors, je pense pouvoir l’annoncer au monde: vous êtes le premier cas de résurrection depuis plus de 2000 ans!

    ***

    – Alors, demande-t-elle, qu’est-ce que tu en as pensé?

    – Tu étais superbe. Ton entrée en scène restera dans l’Histoire.

    – À ce point?

    – C’est une résurrection! Un tournant dans l’histoire humaine!

    Il s’interrompt.

    – Qu’y a-t-il?

    – D’ailleurs, tu aurais pu aborder le sujet toi-même. Heureusement qu’il s’est montré complaisant.

    – C’est ce qui avait été arrangé. Et tu as dit toi-même que ce serait plus naturel de cette manière.

    Il fronce les sourcils, secoue la tête avec agacement.

    – Ça t’amuse de toujours me contredire? Je sais ce que je dis: tu aurais pu te montrer un peu plus reconnaissante et faire ce qui avait été décidé. Quand il s’agit de marcher sous les projecteurs ou de sourire, tu te débrouilles, mais pour le reste ça doit être trop compliqué pour toi.

    – C’est peut-être un défaut de programmation?

    – Tu as toujours été comme ça! 

    ***

    – Tes parents? Pourquoi est-ce que tu voudrais les revoir? Ils étaient prêts à t’enterrer!

    – Mets-toi à leur place: ils ont appris que j’étais morte. Ils auraient aimé faire leur deuil.

    – Quel deuil? J’ai annoncé au monde entier que tu reviendrais, et je tiens toujours mes promesses.

    – Ils auraient aimé voir mon corps, discuter avec toi…

    – J’ai déjà perdu beaucoup trop de temps à leur parler. Et toi aussi! Ce sont des imbéciles. Après tout, les chiens ne font pas des chats.

    Il fulmine, gesticule.

    – D’ailleurs, j’étais sûr qu’ils essaieraient de te monter contre moi. Si ce n’est pas déjà le cas. J’irai regarder votre conversation pour en avoir le cœur net! Et s’ils ont dit un mot de travers, je t’interdis de les contacter.

    – Mais ce sont mes parents! Tu as peur qu’ils me fassent du mal?

    – Ils t’ont déjà bien assez fait de mal! Tu as toujours été fragile. Si je n’étais pas là pour te protéger…

    – Me protéger de quoi?

    Il la saisit par les épaules, approche son visage empourpré à quelques centimètres.

    – Tu veux une gifle pour t’aider à t’en souvenir?

    ***

    «Accès interdit». Dès que Reena inscrit son nom dans une recherche, le message s’affiche. Elle teste le nom de son mari: les publications semblent être filtrées. Pas une seule mention de ses activités récentes, à peine quelques lignes sur ses projets en robotique, qui semblent dater de plusieurs années.

    – S’il vous plaît, demande Reena.

    Aussitôt, un domestique fait son apparition.

    – Comment se fait-il que je n’aie pas accès à l’actualité?

    – Désolé, Madame, mais je ne peux pas vous répondre.

    – À qui est-ce que je dois demander, alors?

    – À Monsieur Harvey, Madame.

    – D’accord, et est-ce que vous pouvez me renseigner?

    – À quel sujet, Madame?

    – Ce que disent les médias à mon propos.

    – Je regrette, Madame, mais je ne peux pas vous répondre.

    Mal à l’aise, il détourne le regard.

    – Puis-je faire autre chose pour vous, Madame?

    – Non, je vous remercie.

    Il s’empresse de disparaître.

    ***

    – J’ai vu que tu as essayé de faire des recherches, commence Jack Harvey. Pourquoi est-ce que tu ne m’as pas posé la question, plutôt?

    – Je sais que tu n’aimes pas que je parle de mon état actuel.

    – Non, je n’aime pas ça.

    Il pose ses couverts, scrute son visage.

    – Mais si tu y tiens, pose-moi la question et j’y répondrai.

    – D’accord. Alors explique-moi, comment est-ce que je fonctionne?

    Il s’essuie soigneusement la bouche de sa serviette.

    – Ton organisme est une amélioration de ce qui se faisait de mieux en systèmes biomimétiques. Chaque muscle a été créé avec exactement la même fonction. Même ta peau, qui est synthétique, réagit comme de la peau humaine. Je pense que tu as remarqué que tu avais la chair de poule lorsqu’il fait froid.

    Elle sourit.

    – Je n’y ai pas vraiment prêté attention.

    – Non, évidemment.

    – C’était plutôt le fonctionnement de mon cerveau qui m’intéressait.

    Il repousse son assiette, et un domestique apparaît pour la lui enlever.

    – Ce serait trop compliqué à expliquer en détail, mais disons que les zones du cerveau ont été recréées et entraînées, de sorte que tu as des émotions de la même nature que celles que tu avais.

    – D’accord, je comprends.

    – Très bien. Maintenant, changeons de sujet.

    ***

    – Bonjour, Madame.

    – Bonjour, Bianca. Aujourd’hui, tu vas avoir un peu plus de travail que d’habitude: j’ai vu qu’il me reste des marques au cou malgré la station de recharge.

    La maquilleuse inspecte la peau d’un œil expert.

    – En effet, il y a des lésions. Que s’est-il passé?

    – Je ne sais pas, je pense que c’était le col de ma robe qui était trop serré.

    – D’accord. Par contre, on dirait que la petite marque sur votre joue a fini par disparaître.

    – Tant mieux. Dis-moi, est-ce que tu regardes les nouvelles?

    – De temps en temps, esquive-t-elle. Ça ne m’intéresse pas tellement.

    – Est-ce que tu as lu quelque chose sur ma fabrication?

    – Non, ment-elle, absolument rien.

    – C’est mon mari qui vous a interdit d’en parler?

    – Il a seulement demandé au personnel d’être discret et de vous préserver.

    ***

    Fermement accroché à ses hanches, il va et vient avec vigueur.

    – Tu la sens bien, là?

    Elle pousse un gémissement, qui le fait redoubler d’ardeur. Il la pilonne jusqu’à atteindre la limite et il éjacule sur ses fesses.

    – Ah, grogne-t-il, ça fait du bien.

    Il se laisse tomber à côté d’elle, satisfait. Elle se redresse, saisit quelques mouchoirs et commence à s’essuyer. Il ne bronche pas, semble s’endormir. Lorsque sa respiration devient régulière, elle quitte le lit et la chambre commune.

    Dans sa salle de bain, elle prend une courte douche et appelle Bianca.

    – Il faut me démaquiller, je vais aller dormir.

    – Bien, Madame. Je vois que ça a beaucoup coulé. Et aussi que vous avez un ongle cassé.

    Elle sort le matériel nécessaire, ouvre les flacons.

    – C’est étrange, je ne l’avais pas remarqué.

    – On dirait qu’il était enthousiaste ce soir!

    – C’est le moins qu’on puisse dire.

    ***

    Jack Harvey ajuste sa cravate, sourit au miroir.

    – Pas mal!

    Sur le pas de la porte, il se retourne.

    – Passe une bonne journée, ma chérie.

    – Merci, toi aussi, répond Reena.

    Elle reste immobile jusqu’à ce que le porte se referme, puis traverse le grand hall et s’approche de la baie vitrée. Elle regarde la limousine s’éloigner sans dire un mot, le visage figé. Elle réajuste la bretelle de sa robe. Un domestique passe dans son dos, un plateau à la main.

    Une alarme qu’elle seule peut entendre la tire de sa contemplation. Elle tressaille et marche jusqu’à sa station de recharge. À l’intérieur, elle remarque une enveloppe accrochée au mur.

    Ma chère Reena,

    Nous avons encore essayé de te contacter, malheureusement sans succès. C’est la raison pour laquelle nous avons pris contact avec Bianca, la maquilleuse dont tu nous as dit tant de bien. À force d’insister, elle a accepté de te transmettre cette lettre.

    Reena laisse la porte entrouverte le temps de finir la lettre de ses parents.

    ***

    Jack la saisit par les épaules et la plaque contre le mur.

    – Ferme ta gueule!

    Il lui assène une gifle maladroite.

    – J’en ai ras-le-bol de t’entendre! Toujours à me raconter ta vie inintéressante, tes mondanités, et à te plaindre de tout et n’importe quoi.

    Le coup de poing, lui, est bien ajusté.

    – Mais qu’est-ce que tu serais sans moi? Hein? Rien du tout, tu m’entends, rien! 

    Il recule d’un pas et elle glisse à terre.

    – Que les choses soient claires, dit-il en ponctuant d’un coup de pied, sans moi, tu n’existes pas, tu n’as plus d’existence légale. Tu es en vie parce que je le veux bien.

    Elle se recroqueville. Sa robe est déchirée et les perles de son collier jonchent le sol.

    – Pourquoi tu fais tout pour me provoquer? Tu devrais me respecter! Pourquoi tu me manques de respect? Regarde ce que tu m’obliges à faire! Malgré tout ce que je fais pour toi, tu ne penses qu’à toi! C’est comme si je n’existais pas! Il n’y a que ta carrière, tes amis…

    Il la gifle une dernière fois.

    – Tes petits soucis, je m’en fous! Ça n’a pas d’intérêt! Tu devrais ignorer toute cette merde et me faire un peu plus de place dans ta vie!

    ***

    La limousine franchit le grand portail de la villa, remonte l’allée et ralentit. Jack Harvey, impeccable dans son costume, se précipite à sa rencontre.

    – Ma chérie! Comme je suis heureux de te revoir! As-tu fait bon voyage?

    Reena sourit.

    – Tout à fait.

    Elle marche à sa rencontre, il la serre dans ses bras.

    – Quel plaisir de te retrouver en forme. Comment te sens-tu?

    – Parfaitement bien. Que m’est-il arrivé?

    – Rien de grave, une petite erreur mémoire qui a provoqué des dysfonctionnements. D’ailleurs, est-ce que tu te souviens de ma villa à Shenzen?

    – Je pense, répond Reena.

    – Suis-moi, je vais te rafraîchir la mémoire.

    Il la guide jusqu’à sa chambre, lui montre une boîte en bois, posée sur le lit.

    – C’est pour toi, pour fêter ton retour.

    Elle l’examine puis l’ouvre avec délicatesse. À l’intérieur, dans un écrin de velours rouge, deux escarpins de cuir ornés d’une chaînette dorée et d’une fleur en tissu.

    – Ils sont magnifiques!

    – Je connais tes goûts, je savais qu’ils te plairaient. Ils sont faits par un artisan milanais. Je l’ai découvert en marge de la Fashion Week, la semaine dernière.

    ***

    Reena prend une courte douche, s’emballe dans un linge et s’installe dans le fauteuil. Aussitôt, la maquilleuse apparaît.

    – Bonjour, Madame.

    – Bonjour. Vous n’êtes pas Bianca.

    – Je m’appelle Hua et je remplace Bianca Teves, qui a donné sa démission.

    – Très bien. Pouvez-vous mettre de l’ordre dans mes cheveux?

    – Bien, Madame. Aimeriez-vous une coiffure particulière?

    – Un simple chignon suffira: je vais me reposer dans la station de recharge.

    Après quelques minutes de travail, Hua présente un miroir.

    – Est-ce que cela vous convient, Madame?

    – Parfaitement, je vous remercie.

    La maquilleuse fait la révérence et disparaît. Reena prend place dans la station de recharge. Un petit frottement contre son pied: une feuille de papier pliée en quatre, un peu chiffonnée. Une note est griffonnée: 

    Amitiés,

    Bianca

    Elle la déplie et la retourne: au verso se trouve la copie d’un article de journal.

    Le curieux robot de Jack Harvey

    Une photo, en noir et blanc, de sa première apparition publique.

    Performance technologique ou esbroufe? L’apparition spectaculaire de Reena Makinday sur le plateau du Evening Show a laissé croire au public que la top model était réellement revenue à la vie. Pourtant, les experts que nous avons interrogés sont sceptiques.

    «À l’heure actuelle, explique Lindsay Sarkisian, spécialiste de l’intelligence artificielle au Manchester Institute, toute la profession s’accorde à penser qu’il nous faudra encore des années de travail pour créer une conscience robotique. L’hypothèse la plus plausible est que nous ayons eu affaire à une évolution basée sur un modèle de langage, c’est-à-dire une intelligence artificielle entraînée à se comporter de la même manière que son modèle.» Naoto Suda, spécialiste des modèles de langage, partage cet avis. «À la place d’une quelconque conscience, il n’y a rien d’autre qu’un modèle statistique qui exécute le comportement le plus probable. C’est une application ingénieuse de principes connus.»

    Reena interrompt sa lecture, glisse soigneusement la feuille sous les câbles d’alimentation et ferme complètement la porte.

  • Hypoconscience

    comment surmonter une crise existentielle


    Lorsqu’elle était prise de cours, Léa se montrait maladroite. Il en avait l’habitude et, normalement, ne s’en offusquait pas; pourtant, ce lundi matin, il fronça les sourcils, renifla et prit la direction de son bureau. Elle le suivit quelques pas, puis fit demi-tour. Il ferma la porte derrière lui, se laissa tomber sur son fauteuil et regarda le plafond. Une larme coula le long de sa joue.

    Où est-ce qu’il est passé, le fougueux scientifique?

    La voix dans sa tête cinglait. Il regarda son sous-main, son pot à stylos, le bouton qui faisait apparaître l’écran d’ordinateur. Pas un papier, pas un crayon mal rangé, seulement une belle plume de marque, bien en évidence dans l’encoche prévue à cet effet. Il ne l’utilisait que pour signer. Il la saisit, la reposa et se prit la tête entre les mains.

    Tu t’es embourgeoisé, tu es devenu un petit chef autosatisfait.

    Refoulant un sanglot, il fit apparaître son agenda. Séance de planning: ratée. Une conférence de direction qui allait commencer… qui avait déjà commencé. Est-ce que Léa s’en était chargée? En tout cas, elle ne répondait pas au téléphone. Devait-il y aller, s’excuser de son retard? «Bonjour, je…» Il ne pourrait pas cacher ses larmes, il risquait d’éclater en sanglots.

    Distraitement, il consulta l’emploi du temps de ses employés. Son assistante avait bien travaillé, comme à son habitude.


    Janvier 2023

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    Texte complet

    Un petit homme d’une cinquantaine d’années remontait la rue d’un pas lent. Il portait une veste élimée, que son embonpoint l’empêchait de fermer. La pluie tombait, écrasait ses boucles brunes sans qu’il ne paraisse y prendre garde. Sourd au monde extérieur, il passa le premier contrôle de sécurité sans même lever les yeux.

    Il traversa la cour et entra dans le bâtiment principal. La structure en verre de cinq étages n’avait rien de remarquable; seul le mot «Soli» à mi-hauteur permettait de l’identifier. Pourtant, le laboratoire de recherche qu’il contenait était l’un des plus connus au monde.

    Du même pas lent, il passa le deuxième contrôle de sécurité, traversa le portique, présenta son bras gauche à la borne, qui scanna sa montre. Le cadran s’illumina en vert, une voix joyeuse retentit:

    «Bonjour, Professeur Allier, Bienvenue chez Soli.»

    Il reprit sa marche jusqu’aux vestiaires du personnel. Il en ressortit quelques instants plus tard, vêtu d’une blouse blanche floquée à son nom, et se fit immédiatement intercepter par son assistante.

    «Professeur, vous êtes en retard!»

    Il haussa discrètement les épaules, la laissa poursuivre.

    «J’ai dirigé la séance, les équipes sont maintenant au travail. Vous voulez un compte-rendu?

    – Plus tard, murmura-t-il.

    – Est-ce que… est-ce que vous allez bien?»

    Il l’ignora. Lorsqu’elle était prise de cours, Léa se montrait maladroite. Il en avait l’habitude et, normalement, ne s’en offusquait pas; pourtant, ce lundi matin, il fronça les sourcils, renifla et prit la direction de son bureau. Elle le suivit quelques pas, puis fit demi-tour. Il ferma la porte derrière lui, se laissa tomber sur son fauteuil et regarda le plafond. Une larme coula le long de sa joue.

    Où est-ce qu’il est passé, le fougueux scientifique?

    La voix dans sa tête cinglait. Il regarda son sous-main, son pot à stylos, le bouton qui faisait apparaître l’écran d’ordinateur. Pas un papier, pas un crayon mal rangé, seulement une belle plume de marque, bien en évidence dans l’encoche prévue à cet effet. Il ne l’utilisait que pour signer. Il la saisit, la reposa et se prit la tête entre les mains.

    Tu t’es embourgeoisé, tu es devenu un petit chef autosatisfait.

    Refoulant un sanglot, il fit apparaître son agenda. Séance de planning: ratée. Une conférence de direction qui allait commencer… qui avait déjà commencé. Est-ce que Léa s’en était chargée? En tout cas, elle ne répondait pas au téléphone. Devait-il y aller, s’excuser de son retard? «Bonjour, je…» Il ne pourrait pas cacher ses larmes, il risquait d’éclater en sanglots.

    Distraitement, il consulta l’emploi du temps de ses employés. Son assistante avait bien travaillé, comme à son habitude.

    Est-ce que tu sais à quoi tu sers encore? Tu n’es plus l’homme que j’aimais. Tu es devenu un minable comme les autres, un banal cadre dans une entreprise de biomédecine.

    Il se leva. Il n’en pouvait plus. Hors de question de rester seul ici. Il s’essuya le visage du mieux qu’il le put, renifla. Devant la porte, il se demanda ce qu’il pourrait faire. Sans sa routine, il se trouvait désœuvré. Un tour des labos? Pourquoi pas, ce serait l’occasion de mettre à l’épreuve les déclarations de Sylvain. Son inutilité lui sauterait aux yeux. Comme elle ne cessait de le faire depuis la veille.

    À bien y réfléchir, où qu’il aille, il resterait prisonnier de ses souvenirs. Cette conversation ne s’effacerait pas, ses conséquences non plus. Il avait espéré que le travail le distrairait, mais ce n’était pas le cas.

    L’ironie de la situation lui laissait un goût amer: il avait développé une solution pour faire face aux difficultés de la vie. Une révolution pour laquelle il était mondialement connu, mais à laquelle il n’avait pas le droit. Pas sans l’accord de sa direction en tout cas, ce qui semblait très hasardeux.

    Tu sais, c’est pas que je suis en colère contre toi… en fait, tu me dégoûtes. J’en peux plus de vivre avec toi et j’ai pas envie de passer le reste de ma vie en hypo, donc je pars. Les déménageurs passeront lundi prendre mes affaires.

    Ils devaient être là, ils décrochaient les tableaux des murs, ils enlevaient toute la touche artistique que Sylvain apportait. Il trouverait un appartement gris et fonctionnel à son retour.

    Lorsque Léa vint faire son rapport, il s’était rassis, mais n’avait rien fait.

    «Ils se demandent ce que vous avez, dit-elle d’un ton détaché. D’après eux, les objectifs des labos ne seront pas atteints à 100% en temps voulu, il faudra prendre des mesures pour dynamiser…

    – Désolé, je crois que je ne suis pas en état de travailler.»

    Elle garda les yeux baissés, comme si elle relisait ses notes.

    «J’aimerais me mettre en hypoconscience quelques jours… quelques semaines…»

    Il n’arriva pas au bout de sa phrase. Le temps d’aller mieux.

    «Vous avez demandé à la direction?

    – Non. Contractuellement, je n’ai pas…»

    Elle sourit.

    «Je m’en occupe, si c’est plus facile pour vous.»

    Il prit un mouchoir, épongea les larmes. Sa gorge était si serrée qu’il en souffrait. Pudiquement, Léa détourna le regard. Elle attendit, mais rien n’y faisait. Elle finit par se lever et quitter la pièce.

    Avait-il un jour pensé, lorsqu’il travaillait sur le projet P6, qu’il n’aurait pas le droit d’utiliser sa propre découverte quand il en aurait besoin? 

    Le flux de paroles intérieures que représente la conscience peut faire souffrir; il peut emmurer dans des comportements problématiques, distraire des activités essentielles. En état d’hypoconscience, les pensées obsessionnelles n’entravent pas la guérison de la dépression, la souffrance causée par le chagrin s’amenuise, le processus de deuil est plus rapide.

    Il connaissait parfaitement toutes les indications et contre-indications et savait que, dans les cas comme le sien, l’effet était spectaculaire. Ce n’était pas pour rien que le produit avait été commercialisé sous le nom d’Utopi.

    Quelqu’un frappa à la porte, une fois, deux fois, puis entra. C’était Esther Nussbaum, présidente du conseil d’administration. Que faisait-elle là? Pourquoi Léa s’était-elle adressée à elle?

    «Bonjour, Professeur Allier. Je vois que vous n’avez pas la mine des grands jours.»

    Il renifla.

    «Vous n’avez pas besoin de me parler, un signe de tête suffira.»

    Il opina.

    «Votre assistante m’a dit que vous aimeriez quelques jours d’hypoconscience. Comme vous le savez, c’est en principe interdit par les clauses de votre contrat. Vous détenez des compétences capitales et Soli ne peut prendre aucun risque. Une altération de votre état de conscience représente un danger pour la sécurité de nos données.

    – Un danger minime…

    – Un danger. Pouvez-vous m’expliquer en quelques mots ce qui vous met dans un tel état?

    – Sylvain… mon mari… m’a quitté après vingt-cinq ans de vie commune.

    – Je suis désolée.»

    Elle avait l’air touchée, sincèrement. Malgré ses manières un peu protocolaires, elle n’était pas antipathique.

    «Malheureusement, les termes de votre contrat sont très clairs. Vous êtes le visage de Soli, son chercheur le plus connu. Je ne peux pas assumer ce risque, pas sans une bonne raison. Éventuellement…»

    Elle resta songeuse. Il en profita pour se saisir d’un nouveau mouchoir.

    «Est-ce que vous seriez prêt à vendre vos secrets à la concurrence?

    – Bien sûr que non.

    – Je répète ma question: est-ce que, dans un accès de désespoir, vous seriez prêt à divulguer vos connaissances à la concurrence?»

    Sa phrase était suffisamment appuyée pour qu’il comprenne enfin le sous-entendu.

    «Je… Je l’envisage.

    – Très bien. Nous ne pouvons prendre aucun risque. Vous êtes assigné à résidence, votre montre en témoignera. Toutes les télécommunications vous seront interdites. Vous ne recevrez aucun courrier. Les repas vous seront fournis à domicile par nos services et la sécurité gardera un œil sur vos agissements. Par ailleurs, vous pourrez librement vous mettre en état d’hypoconscience pour quelques semaines. Cela vous semble-t-il raisonnable?»

    Le professeur Allier laissa s’échapper un profond soupir de soulagement.

  • Chaque chose à sa place

    la retraite d’un modèle obsolète


    – D’après mes indications, cela fait bientôt trente-cinq ans que vous travaillez pour nous.

    J’aurais été incapable de calculer. Après avoir passé tant de temps sous terre et si peu au rythme des saisons, l’année est un concept peu évident. Pareil pour le jour: sans le soleil, cette unité est bien abstraite. Mon repère, c’est la fatigue. Au début d’une journée de travail, mes bras et mes jambes sont encore légers et cela évolue au fil du temps.

    Trente-cinq ans… Je me remémore mes jeunes années, lorsqu’on nous donnait l’instruction. Il faut vingt-cinq ans pour que les gens soient aptes à travailler; pour nous, grâce à la maîtrise de la croissance, huit années suffisent.

    Je me souviens encore de nos professeurs. Ils étaient mal à l’aise eux aussi, ils bafouillaient lorsque venait le moment d’aborder nos spécificités, ce qui nous séparait d’eux. Comment font-ils maintenant, avec les nouvelles générations de collègues, si différentes des gens, si bien adaptées à la vie souterraine? Comment font-ils pour leur enseigner l’utilisation des ultrasons, l’occlusion des oreilles, l’entretien du nez?

    – Trente-cinq ans, et vous êtes toujours en pleine forme.

    Il reprend avec lenteur, en choisissant ses mots.

    – Je me demande si, ailleurs dans le monde, il reste d’autres modèles de votre génération.

    Il regarde ses feuilles avec ostentation.


    Janvier 2022

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    Texte complet

    Le travail commence vraiment lorsque les deux marteaux-piqueurs se mettent en route. Comme c’est le cas là maintenant. Ces machines fracturent la roche évidemment, et aussi les pensées. Même le temps devient friable. Le son est d’une telle intensité que le cerveau ne produit que des gravats. Dans notre étroite galerie, aucun répit ne nous est donné. La poussière sature l’air, se colle à la cartouche de mon masque à gaz. Chaque inspiration demande un travail musculaire conscient. Comme si une force comprimait en permanence ma poitrine. Avec l’expérience, je me suis habituée à l’oppression, elle ne me fait plus paniquer. Et j’ai appris à mesurer mon effort pour éviter les vertiges.

    Les déblais s’amoncellent à mes pieds, je les charge dans un chariot. À l’aveugle: ma lampe frontale ne permet pas de distinguer quoi que ce soit à travers le brouillard de poussières. Je remplis un premier chariot que je pousse jusqu’à la sortie de la galerie. Même à cette distance, le vacarme reste assourdissant. Je profite de l’occasion pour réajuster mon masque et inspirer sans résistance. Ici, loin des aérations, l’air est pauvre en oxygène; nous ne respirons jamais librement.

    Cette journée n’est pas différente des précédentes: c’est la même routine chaque fois que je travaille en galerie.

    Je prends un chariot vide et m’enfonce à nouveau dans le brouillard. De plus en plus lentement à mesure que je progresse, jusqu’à rencontrer la butée. Je recommence à charger les gravats. Aujourd’hui, mon instinct me dit qu’il nous faudra encore plusieurs heures avant de trouver un bon filon. Je sens bien que le minerai que je charge ne sera pas raffiné mais jeté à la décharge. J’espère que la cheffe en est consciente, même si elle ne nous a rien dit. Souvent, elle nous accuse d’avoir mal travaillé, comme si nous étions responsables de ses erreurs de jugement.

    J’aurais bien aimé être intégrée à une autre équipe que celle-ci et m’occuper d’étayage de galeries ou de pose de rails… Le travail y est moins pénible et nous sommes moins exposées aux caprices de la hiérarchie. Ce sera pour un autre jour.

    Nous restons dans la galerie pour la pause. Les autres membres de l’équipe n’ont pas besoin de masque à gaz et elles sont plus à l’aise que moi dans l’obscurité. Ce n’est pas la même génération, elles sont plus perfectionnées. D’ailleurs, elles communiquent entre elles par ultrasons. Elles le font même quand les machines sont éteintes, par habitude. Je reste à l’écart. Je m’y suis faite. J’en profite pour me reposer, reprendre mon souffle.

    Elles se remettent au travail sans m’adresser un signe. J’aurais bien volontiers prolongé la pause, mais il n’est pas question de me montrer paresseuse. Je mets un point d’honneur à accomplir ma mission avec efficacité, quelles que soient les conditions. Avec les changements d’équipe, les cadences ont augmenté. Je m’y suis toujours adaptée. Je travaille bien plus rapidement qu’à mes débuts, je charge mon chariot à une vitesse suffisante pour tenir le rythme de mes nouvelles camarades.

    En vérité, je ne suis pas certaine qu’elles remarquent ma présence. Elles ne m’adressent pas un mot, pas un signe. Je vais de soi, elles ne remarqueraient que mon absence.

    Journaliste n’est pas un vrai métier. Bien sûr, il y a toujours des écoles, des diplômes et quelques stars de la profession. Des médiatiques qui s’approprient le travail de leur équipe et en retirent la gloire.

    Mais pour la plupart, les journalistes modernes, les heureux détenteurs d’une carte de presse, ne font pas de travail d’enquête et ne rédigent pas d’articles: ils trient les dépêches, les agrémentent de quelques commentaires, corrigent le travail des algorithmes et choisissent des images d’illustration pour s’adapter à la ligne éditoriale de leur employeur.

    Si je devais commenter ces pensées en utilisant le ton adéquat, je dirais que je dresse le constat amer et sans concession d’une profession en voie de disparition. Je connais les formules d’usage: les cinq années passées sur les bancs de l’académie de médias, communication et journalisme ont laissé des séquelles. Et c’est bien le plus ironique: être condamné à un travail stupide après un cursus exigeant et sélectif.

    Dans un coin de ma tête, je n’ai jamais perdu l’idée que, si l’occasion se présentait, je pourrais faire une enquête en free-lance. Non pas pour une gloire quelconque, encore moins par vocation: juste pour croire un instant que tout ceci n’aura pas été vain. 

    Comme je l’ai dit, le temps s’écoule de manière indéfinissable au fond des galeries, en blocs que ma conscience a du mal à assimiler. Je le ressens à la fatigue qui s’accumule, à mes muscles qui se raidissent. Je ne pourrais pas dire combien de chariots j’ai remplis ce jour-là. Suffisamment pour tenir le rythme, c’est tout ce qui compte pour moi. Je suis là pour accomplir ma tâche, accompagner mon équipe. Discrète, efficace, indispensable. Je remplis le chariot de minerai, je le pousse hors de la galerie, j’en profite pour une grande inspiration, je prends un nouveau chariot, je le pousse jusqu’à la butée, je le remplis de minerai. Inlassablement.

    Les tâches n’ont pas évolué depuis que j’ai commencé à travailler. Le matériel reste le même, certains chariots semblent avoir plus d’un siècle. Les marteaux-piqueurs sont révisés, envoyés en réparation. Les barres à mine, les rails, les tiges de forage, les étais et les poutres sont remplacés lorsqu’ils deviennent inutilisables, ou redressés dans les ateliers lorsqu’ils sont voilés. Il n’y a pas eu d’évolution des techniques, uniquement de la main d’œuvre. Les nouvelles générations d’ouvrières ont bénéficié de nombreuses améliorations. Nous ne sommes plus très nombreuses, les anciennes. J’en croise parfois une à la cantine. Moins trapue que les nouvelles galeristes, moins arachnéenne que les étayeuses. J’aimerais pouvoir discuter avec elle, savoir de quoi est fait son quotidien. Si comme moi elle sent arriver la fin de sa carrière. À mesure que mes collègues cèdent leur place aux nouvelles générations, je me demande quand mon tour viendra. Une rumeur court que certains accidents n’en sont pas vraiment, que les malades ne sont plus soignées.

    Je mentirais si je prétendais avoir recueilli 23 avec plaisir: en réalité j’étais terrifié et j’ai eu l’impression de ne pas avoir le choix. Je rentrais du travail, il devait être environ onze heures du soir. Je m’étais arrêté à la gare pour prendre un sandwich chaud, que j’avais avalé en marchant. Je n’étais pas encore fatigué: j’ai toujours été un oiseau de nuit et l’horaire du soir, de 14 h à 22 h 15, me convient très bien. Je m’apprêtais à flemmarder devant une série en attendant que le sommeil m’appelle.

    Je sortais mon trousseau de clefs de ma poche. Avant qu’elle m’attrape le bras, je n’avais pas remarqué sa présence. La surprise aurait pu me faire crier; au contraire, elle m’a réduit au silence.

    – Laisse-moi entrer, m’a-t-elle dit. C’est ici que je dois aller.

    Avant cet événement, je connaissais très mal ma réaction face à la peur. Désormais, je sais que je suis docile et ne me pose pas de questions. Trop occupé, peut-être, à craindre pour ma vie?

    Dans la lumière de mon entrée, elle ressemblait autant à un gros rocher qu’à une personne. Sa peau, ses cheveux, étaient de la même couleur que ses vêtements: un gris sombre tirant sur le rouge. Seuls ses yeux ressortaient de cette masse.

    Elle ne semblait pas agressive, pas menaçante. Je la regardais avec curiosité. Mon cœur luttait pour retrouver un rythme tolérable et nous sommes restés une éternité plantés là, sans savoir comment réagir.

    La sirène nous interrompt peu après la fin de la pause. Comme je l’ai pressenti, c’est la cheffe qui vient nous engueuler. Elle affirme que nous ne sommes pas assez consciencieuses. Pour justifier ses dires, elle pointe du doigt une fissure.

    – Vous auriez dû faire plus attention. 23, suis-moi; les autres, au travail!

    Je suis contente de quitter la galerie. Nous traversons tout l’étage, en silence. J’en profite pour retirer mon masque à gaz et respirer à pleins poumons.

    Elle s’assied sur un banc devant les ascenseurs et je prends place à côté d’elle. Elle a la priorité sur la plupart des mineuses et m’en fait profiter. Nous nous entassons dans la cage, les bras le long du corps, serrées jusqu’à ce qu’on ne puisse plus faire entrer personne. Je suis écrasée dans un angle et je vois la paroi à travers le grillage. J’entends le grincement de la porte qui se referme, le tintement du signal. La brusque accélération ne parvient plus à me surprendre et je regarde la roche défiler, de plus en plus sombre à mesure que nous nous éloignons des sources de lumière. Je constate alors que j’ai gardé allumée ma frontale. Un gaspillage d’énergie qu’on pourrait me reprocher. Je l’éteindrai dès que j’aurai la possibilité de bouger mes bras.

    Nous quittons l’ascenseur, traversons les vestiaires sans nous y arrêter. Mes yeux peinent à s’habituer à la lumière du soleil et je trébuche sur les irrégularités du terrain. Encore aveuglée, je ne remarque pas que la cheffe me mène aux baraquements de la direction. À l’intérieur, à défaut d’y voir clair, je sens mes pieds s’enfoncer dans la moquette épaisse et je commence à comprendre que quelque chose d’anormal se passe.

    – Assieds-toi là, me dit-elle en désignant une chaise. J’en ai pour deux minutes.

    J’obéis et, petit-à-petit, je parviens à distinguer mon environnement. Des plans et des schémas contre les murs, un couloir où se croisent des cheffes et d’autres personnes: des gens.

    Une fois sortie de la douche et vêtue d’un peignoir −le seul vêtement à sa taille dans cet appartement−, la créature n’était pas plus présentable. Bien au contraire: maintenant qu’elle était à peu près propre, les détails de sa physionomie apparaissaient dans toute leur étrangeté. Leur inquiétante étrangeté, devrais-je dire, car c’étaient les restes d’humanité qui la rendaient si dérangeante.

    J’étais mû par une curiosité malsaine. Déformation professionnelle, pourrais-je dire: mes années de formation m’avaient appris à détecter le scoop et elle me paraissait être une affaire de choix.

    Je précise qu’à ce moment-là je n’avais pas encore conscience d’être en face d’une femme. D’un organisme féminin. Si je m’étais posé la question, l’information me serait revenue en mémoire: les hybrides sont toutes des femelles. Pour une question de biologie, me semble-t-il, la femelle étant le modèle de base et le mâle une mutation. On peut imaginer d’autres explications, et les philosophes, sociologues et psychologues ne s’en sont pas privés. Mais la question n’était pas prioritaire. Ce qui m’obsédait, à ce moment-là, était de trouver mes mots.

    – J’aimerais à manger, a-t-elle dit .

    Ni une ni deux, satisfait d’avoir quelque chose à faire pour me donner une contenance, je suis allé à la cuisine chercher de la nourriture. Des biscottes, un pot de pâte à tartiner, des biscuits et une pomme. Elle attendait, debout dans mon salon, le regard errant. Je me souviens m’être demandé si sa tête était mobile, car je ne distinguais pas réellement de cou. Je l’ai invitée à s’asseoir et ai pris place en face d’elle.

    Toujours sans un mot, elle a terminé mon emballage de biscottes et n’a pas touché au reste.

    – Je m’appelle Alexis et je suis journaliste, ai-je fini par dire.

    – Je suis DigA K5 23.

    – Bonjour, DigA K5 23.

    – Il faut m’appeler 23, a-t-elle précisé.

    – Bonjour, 23. Peux-tu m’expliquer ce que tu fais là?

    – Non.

    J’aurais aimé qu’elle développe d’elle-même, ce qu’elle n’a pas fait, malgré le silence gênant qui se prolongeait. Mal à l’aise et nerveux, je sentais monter en moi l’envie d’appeler la police. C’était de toute manière ce qui finirait par arriver, tôt ou tard. Ma curiosité ne faisait que retarder l’inéluctable.

    – Écoute, je vais jouer carte sur table: si tu ne te montres pas coopératif, j’appelle la police.

    – Est-ce qu’on me ramènera à la mine?

    Je n’en avais aucune idée, mais cette question incongrue m’a mis sur la bonne piste.

    – Tu es mineur?

    – Oui.

    – Et pourquoi est-ce que tu n’es pas à la mine?

    – Je ne sais pas.

    – Est-ce que tu aimerais retourner à la mine?

    – Oui.

    – Est-ce que tu aimerais que je t’y conduise?

    – Non.

    – Et pourquoi donc?

    – Ça ne servirait à rien.

    – Pourquoi?

    – La direction ne veut plus de moi.

    – Mais tu aimerais y retourner quand-même?

    – Oui.

    – Pourquoi?

    Elle n’a rien répondu. J’essayais de me rappeler le contenu de mes cours: comment faire parler un témoin rétif? Se montrer psychologue, trouver le bon angle d’attaque, marchander, essayer d’instaurer une relation gagnant-gagnant. Je garde très peu de souvenirs des exercices pratiques, ce qui me pousse à croire qu’ils étaient moins difficiles.

    – J’aimerais dormir.

    J’attends bien plus de deux minutes dans ce couloir.

    – 23? Tu peux venir.

    Je me lève et entre: un bureau, avec deux gens en plus de la cheffe.

    – Prenez place, dit l’un deux en me désignant une chaise. 

    Je suis à droite de la cheffe, en face des gens. Ils évitent mon regard, la tête penchée sur leurs papiers ou leurs mains. C’est souvent le cas des gens, qui sont mal à l’aise avec nous. Nous sommes étranges pour eux, c’est ce qu’ils disent, ils nous trouvent laides et repoussantes. Ce sont pourtant les gens qui nous ont créées.

    – Vous vous appelez 23, n’est-ce pas? Numéro de série DigA K5-tiret-23.

    Il a une voix grave et lisse, bien différente de celles auxquelles je suis habituée.

    – Oui.

    – D’après mes indications, cela fait bientôt trente-cinq ans que vous travaillez pour nous.

    J’aurais été incapable de calculer. Après avoir passé tant de temps sous terre et si peu au rythme des saisons, l’année est un concept peu évident. Pareil pour le jour: sans le soleil, cette unité est bien abstraite. Mon repère, c’est la fatigue. Au début d’une journée de travail, mes bras et mes jambes sont encore légers et cela évolue au fil du temps.

    Trente-cinq ans… Je me remémore mes jeunes années, lorsqu’on nous donnait l’instruction. Il faut vingt-cinq ans pour que les gens soient aptes à travailler; pour nous, grâce à la maîtrise de la croissance, huit années suffisent.

    Je me souviens encore de nos professeurs. Ils étaient mal à l’aise eux aussi, ils bafouillaient lorsque venait le moment d’aborder nos spécificités, ce qui nous séparait d’eux. Comment font-ils maintenant, avec les nouvelles générations de collègues, si différentes des gens, si bien adaptées à la vie souterraine? Comment font-ils pour leur enseigner l’utilisation des ultrasons, l’occlusion des oreilles, l’entretien du nez?

    – Trente-cinq ans, et vous êtes toujours en pleine forme.

    Il reprend avec lenteur, en choisissant ses mots.

    – Je me demande si, ailleurs dans le monde, il reste d’autres modèles de votre génération.

    Il regarde ses feuilles avec ostentation.

    – Comme vous l’avez peut-être remarqué, vos collègues ont été remplacées par des modèles plus récents et plus perfectionnés.

    Je garde le silence.

    – Ça complique les relations au sein de l’équipe de travail, dit ma cheffe. Elle ne peut pas communiquer avec les autres et est moins efficace.

    – Ce n’est pas ce que les données indiquent.

    – J’ai demandé au reste de l’équipe de compenser. Et puis, si en volume déblayé elles sont aussi performantes que les autres équipes, ce n’est pas le cas pour la qualité du minerai.

    Je vois passer un sourire sur le visage des gens. Ils ne sont pas dupes.

    – Après trente-cinq ans d’un travail aussi éprouvant, peut-être est-il temps de songer à la retraite?

    Elle s’est réveillée bien avant moi. Il faut dire que j’ai mis du temps à trouver le sommeil. Je me suis documenté sur ces hybrides et leurs capacités. Le modèle DigA K5 a été la première mineuse commercialisée à grande échelle. J’ai retrouvé de vieilles publicités qui vantaient sa force de travail, son obéissance et les adaptations de son organisme à l’environnement souterrain. Adaptations qui restaient très modérées par rapport aux modèles suivants.

    J’ai soigneusement évité les passages consacrés aux considérations éthiques. Appelons ça une précaution. Et j’ai passé mes heures d’insomnie à me demander s’il s’agissait réellement d’un scoop. Dans l’absolu, aucun doute sur la question: cet exemple permettait d’illustrer tout ce que notre société ne voulait pas voir. Mais quel média trouverait de l’intérêt à mettre en avant son histoire?

    C’est là qu’il faut faire jouer vos relations, disait-on sur les bancs de la faculté.

    Quand je suis sorti de ma chambre, elle attendait sagement, assise au bord du canapé, le dos bien droit. Mon peignoir était ridiculement tendu sur son corps massif.

    – Bien dormi? ai-je demandé sur le ton de la conversation.

    – Oui.

    – Tu sais, tu as le droit de répondre autre chose que des monosyllabes.

    – D’accord.

    – Il est neuf heures et demie, je commence le travail à quatorze heures, ça nous laisse un peu de temps. Qu’est-ce qu’on fait?

    – Je ne sais pas.

    – Qu’est-ce que tu aimerais?

    – Retourner à la mine.

    – Pourquoi?

    – Parce que c’est là qu’est ma place. C’est à ça que je sers.

    Je rends mes affaires. Mon masque à gaz, mon casque, mes protections auditives. Je garde mes vêtements. Ma cheffe est là, elle m’accompagne à la sortie.

    – Qu’est-ce que je dois faire maintenant?

    – Ce que tu veux.

    – Mais je ne peux pas retourner travailler?

    – Non.

    – Alors qu’est-ce que je pourrais faire?

    – Je ne sais pas…

    Je vois qu’elle cherche quelque chose à dire.

    – Tu pourrais profiter… aller en ville.

    – Les gens vont m’en empêcher.

    – Il n’y a pas de raison.

    – Notre place, c’est ici.

    – Ce n’est plus ta place. Et tu n’as qu’à imiter les gens.

    Je ne veux pas; si je pouvais faire quelque chose pour rester, je n’hésiterais pas. Mais la direction aussi a été claire. Celui qui parle m’a donné une petite feuille verte, sur laquelle il y a quelques images et un chiffre écrit très gros: 100.

    – Pour votre nouveau départ.

    J’arrive devant le portail. Il y a des camions qui passent, et, sur le côté, une porte plus petite, avec une poignée. Ma cheffe l’ouvre, me fait signe de passer, la referme derrière moi.

    – Salut, dit-elle.

    Elle retourne à la mine, sans m’adresser un regard. J’attends, et comme rien ne se passe je continue sur le chemin, à côté des camions. Je comprends que c’est là que va le minerai que nous extrayons. Il est mené quelque part, je ne sais pas où.

    Le chemin s’arrête sous un auvent. Il y a du texte affiché contre la paroi et deux gens assises, qui semblent attendre et ne me regardent pas. Je les imite: je n’ai rien d’autre à faire.

    Un bus arrive, avec l’indication 802 MINE. Les deux gens se lèvent et entrent. Je les suis, la porte se referme derrière moi avec un petit souffle. Les sièges sont étroits à l’intérieur: j’essaie de m’y glisser mais j’ai les jambes trop épaisses, au niveau du genou. Je reste debout, je me tiens à un montant. Je regarde le paysage défiler à l’extérieur. La terre est rouge et il y a de la végétation. Je n’arrive plus à me rappeler à quoi ça ressemblait quand je suis arrivée à la mine, il y a trente-cinq ans. J’étais trop excitée d’enfin pouvoir commencer le travail. J’avais hâte de descendre sous terre, dans l’habitat qui était fait pour moi. À l’époque, il y avait encore des gens qui minaient. Ils juraient en nous regardant et la direction nous a demandé de nous tenir à l’écart.

    Le bus s’arrête de temps en temps, des gens montent et d’autres descendent. Je ne sais pas quand mon tour viendra. Il y a les premières constructions, les premiers jardins. «Les oliviers», annonce le haut-parleur, puis «Sous l’église», «Commerces», «Capitainerie». Je ne me souviens plus des autres. Je sors au signal «terminus, tout le monde descend». Je suis en pleine ville, il y a des gens partout, qui marchent dans toutes les directions. Certains me lancent des regards inquiets, la plupart m’ignorent.

    Je reste longtemps sur cette place, à regarder le va-et-vient. Je cherche à comprendre ce que je dois faire, dans quelle direction je dois aller. Que font les gens? Ils courent dans tous les sens, sans aucune logique, sans aucun ordre.

    Je lui a laissé la télévision allumée et je suis sorti nous acheter à manger. Je n’avais pas trouvé d’indications sur son régime alimentaire, aussi suis-je parti du principe qu’elle pouvait consommer la même chose que moi. En plus grandes quantités, probablement, vu sa masse musculaire.

    J’avais autant de difficultés à la considérer comme une humaine que comme… autre chose. Un animal, un robot. Mes maigres connaissances en biologie ne m’étaient d’aucune aide et son apparence me laissait sans voix. Il y avait chez elle quelque chose de choquant, comme le sont les prothèses oculaires dans les films. L’idée, peut-être, que le matériau humain est modifiable, au même titre qu’une machine. On pourrait faire des branchements, remplacer mon bras par un bras mécanique, mes yeux, mon cœur… Pourquoi cela paraît-il merveilleux lorsqu’il s’agit de remplacer un organe défectueux et monstrueux lorsqu’il s’agit d’un organe sain?

    Car à bien y réfléchir, c’était là ce qui me choquait: l’idée de modifier un corps sain pour altérer ses fonctions. Pour qu’il se satisfasse de lumière artificielle, ne subisse pas les contraintes du rythme circadien, pour qu’il ait la musculature adaptée à une tâche précise, le squelette résistant aux charges et aux chocs. Lorsqu’un humain s’est suffisamment endurci pour supporter ces conditions, il est qualifié de force de la nature, et tout le monde trouve cela très admirable. Mais dans le cas de 23?

    J’avais peur qu’elle ne détruise mon appartement, qu’elle se montre maladroite ou violente; pourtant, je l’ai retrouvée comme je l’avais laissée, assise en face de la télévision, le dos droit. Elle regardait une publicité avec fascination et ne s’est pas immédiatement rendu compte de ma présence.

    – Voici de quoi manger. J’ai mis tes affaires à la lessive: ce soir, quand je rentrerai, tu pourras les récupérer. En attendant, je te laisse mon peignoir.

    Elle n’a rien répondu, n’a pas même hoché la tête.

    – Je vais devoir partir travailler cet après-midi. Est-ce que ça ira pour toi?

    – Oui.

    – Est-ce que tu aimerais que je t’amène quelque chose, de quoi t’occuper?

    – Tu as du travail pour moi?

    J’ai souri, mal à l’aise.

    – Non, tout ce que j’ai à te proposer, c’est la télévision, des journaux et des magazines. Ou sinon tu peux aller te promener, si tu as envie… Non, oublie ce que je viens de dire: ça ne serait pas une bonne idée en peignoir.

    – Tu veux que j’attende ton retour?

    – Ce serait le plus simple, effectivement.

    – D’accord.

    – Et j’apprécierais que tu n’abîmes rien.

    – Je suis soigneuse et je fais attention.

    – Très bien.

    Je lui ai expliqué le fonctionnement de la télécommande. Malgré ses grosses mains calleuses, elle arrivait à s’en servir correctement. J’ai sorti des journaux, étalé les provisions sur la table basse et, vaguement inquiet, je l’ai laissée seule.

    J’emboîte le pas d’un gens pour voir où il va. Il ne marche pas en désordre comme je pensais, mais se dirige vers un endroit précis. Il traverse une rue, une deuxième, s’arrête devant la porte d’un bâtiment. Un instant plus tard, la porte s’ouvre et il entre.

    Je m’approche, avec la volonté de l’imiter, mais la porte reste fermée. Je remarque le petit boîtier, à droite de la poignée, avec des chiffres lumineux sur des boutons. Je tape 23, rien ne se passe. J’essaie avec 523, sans succès. Il n’y a pas de lettres.

    Je fais demi-tour et reviens sur la place. Depuis mon départ, le soleil s’est couché et les lumières artificielles l’ont remplacé. Je me sens plus à l’aise, comme dans la mine. Je n’ai qu’à oublier qu’il n’y a pas de roche au-dessus de ma tête et je me sens bien.

    Je m’assieds sur un banc et j’attends d’avoir une nouvelle idée.

    Le travail m’a peut-être fait du bien; en tout cas il m’a permis de faire de l’ordre dans ma tête. Je savais ce que j’allais faire: j’allais interviewer 23, j’écrirais un bel article et je le proposerais aux différentes rédactions, à commencer par la mienne. Gratuitement, comme un produit d’appel. Après tout, j’avais le bon contact, la personne qui pouvait me donner des informations de première main. Puisque je n’avais pas de carnet d’adresse bien garni, il me fallait compter sur mon audace et mon talent. 

    23 m’attendait devant la télévision, le dos droit. Elle avait zappé et les provisions étaient entamées, ce qui m’a rassuré: elle s’était déplacée.

    – J’ai utilisé les toilettes, m’a-t-elle dit.

    – Tu as bien fait.

    J’ai déposé mes affaires, récupéré mon vieux dictaphone qui n’avait plus servi depuis des années. Avec une pile neuve, il fonctionnait correctement.

    – Voici mon projet pour la soirée, lui ai-je expliqué.

    Évidemment, elle a accepté et commencé son récit.

    Je recommence à suivre un gens, une femme cette fois-ci, d’après sa voix. Lorsqu’elle remarque ma présence, elle hâte le pas et je reste à distance, pour ne pas lui faire peur. Je la vois taper des numéros sur le boîtier d’un autre immeuble et soigneusement fermer la porte derrière elle. Sur ce boîtier, les boutons sont plus gros et au-dessous des chiffres il y a de petites lettres. Je tape donc K523, mais il ne se passe rien. Ce n’est donc pas mon immeuble.

    Je continue à parcourir la rue et à taper mon code sur les boîtiers. C’est dommage, je me dis, que personne ne m’ait indiqué l’endroit où je dois aller. Mais je trouverai par moi-même.

    Après deux heures d’interview et cinq d’écriture, j’avais un joli article à présenter. Peut-être me demanderait-on de le retravailler. En attendant, j’étais satisfait du premier jet. Je l’ai envoyé là où je bosse, au service «articles de lecteurs». Ils connaissent mon nom, et je leur ai bien fait comprendre dans mon message d’introduction que j’étais leur collègue. J’ai reçu peu après un accusé de réception, et une dizaine de minutes plus tard, mon article apparaissait sur la page d’accueil, sans la moindre modification. Son titre? «Mine de Sorau − Une hybride atteint l’âge de la retraite». La photo m’a fait sourire: il s’agissait du portail d’entrée de la mine, avec un camion en train de manœuvrer en arrière-plan. Exactement ce que j’aurais choisi si j’avais été pressé ou manquais d’imagination.

    J’ai à nouveau abandonné 23 devant la télévision. Elle ne semblait pas ressentir la fatigue, contrairement à moi qui peinais à encaisser cette nuit blanche. Mais je me réjouissais d’aller travailler, pour une fois: j’aurais accès aux données analytiques de mon article.

    Yann et Melia, mes collègues du matin, n’avaient rien de spécial à annoncer. Il m’ont félicité pour mon article et sont rentrés chez eux. Pas plus curieux que ça. Sans doute ce métier les avait-il rendus blasés. Je me suis installé et me suis mis à la tâche, non sans m’être servi au préalable une grande tasse de café. J’en aurais besoin pour tenir jusqu’à 22 heures.

    Les données analytiques ont lentement refroidi mon enthousiasme: si le début de l’article suscitait de la curiosité, les lecteurs s’arrêtaient rapidement, visiblement mal à l’aise face à son contenu. L’empathie envers 23 n’arrivait pas à prendre. Petit-à-petit, l’algorithme d’affichage a diminué sa visibilité. J’ai changé le titre et la miniature; c’était le mieux que je puisse faire pour améliorer le référencement sans faire preuve de favoritisme. Mais la chute paraissait inexorable, et j’ai fini par arrêter de m’en soucier pour ne pas déprimer.

    Les immeubles de la rue ne veulent pas s’ouvrir avec mon code. Je persévère, je m’éloigne petit-à-petit de la place. Je ne suis pas fatiguée mais j’ai faim. La pause n’est pas venue et je n’ai rien à manger. Je regarde le papier que m’a donné la direction et je me demande si j’ai raté une indication. Mais je ne vois rien. Je continue donc, jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre. La lumière s’allume automatiquement. C’est un couloir avec un sol en damiers, une grosse armoire métallique fixée au mur, divisée en compartiments, et une porte métallique fermée au bout. Je découvre des escaliers sur le côté et je monte d’un étage. Les portes sont numérotées, de 11 à 16. La mienne n’y est pas. Je monte un autre étage et je trouve la 23. Avec un bouton à sa droite. J’appuie dessus et j’entends une sonnerie. Bien plus douce que l’alarme, mais je me dis que ça doit signifier quelque chose. J’attends, et la lumière s’éteint. Je ne sais pas quoi faire, alors je reste immobile. Longtemps, jusqu’à ce que j’entende des bruits de pas qui s’approchent. La lumière s’allume dans le couloir et je me recule un peu. Quelqu’un s’approche de la porte 23, je lui attrape le bras: il faut qu’il me fasse entrer, c’est là que je dois aller.

    Je n’ai pas eu le courage de regarder les statistiques de mon article avant de rentrer. J’étais pressé, je voulais dormir, et si possible oublier cette histoire. La vie ne me ferait décidément pas de cadeaux; il faudrait en tout cas que je force davantage le destin. Si j’en avais le courage et l’énergie… donc pas ce soir.

    J’ai fait un détour par la buanderie pour récupérer les vêtements de 23: une tenue de travail élimée, couleur jeans délavé.

    Elle m’attendait devant la télévision et je lui ai tendu ses vêtements. J’ai pudiquement détourné le regard lorsqu’elle a commencé à se changer.

    – C’est mieux, a-t-elle dit.

    J’ai soupiré, faute d’avoir quelque chose à dire.

    – Tu es fatigué.

    – Ivre de fatigue, même.

    – Il y avait beaucoup de travail?

    – Je manquais de sommeil.

    Elle m’a regardé sans avoir l’air de comprendre.

    – Et ton article, ça s’est bien passé?

    J’ai haussé les épaules, sorti mon portable.

    – Voilà ce que ça donne.

    Il était encore visible sur la page d’accueil, au milieu des faits divers. Je lui ai lu le titre, montré les images. L’article avait été noté et il y avait un commentaire. J’ai glissé jusqu’en bas pour le lire:

    INUTILE

    Plutôt que de chialer sur un monstre, appelez les flics qu’ils nous en débarrassent. On a déjà assez de déchets en ville.

    Le commentaire avait plus de likes que mon article.

  • La règle du jeu

    les mécanismes narratifs d’une simulation


    L’épopée s’ouvrait sur une aurore blafarde. Quelques lambeaux de brouillard, un soleil voilé, une lumière grisâtre et triste. Mais la nuit avait été tranquille, ce qui constituait un signe encourageant. Peut-être était-ce de la superstition, songea Gladha. Elle recherchait malgré elle les indications encourageantes. Elle secoua sa couverture et la rangea dans son paquetage. Moins sereine qu’elle ne l’aurait aimé, elle scruta le ciel, tendit l’oreille, soupira. Seul le chuintement du vent dans les rochers troublait le silence. À moitié rassurée, elle ramassa sa grande hache et son sac, et se mit en route.

    Elle marchait selon son inspiration, sans destination précise. Elle se dirigeait vers le nord, le reste n’avait que peu d’importance. Peut-être retrouverait-elle la route que son groupe avait suivie quelques jours auparavant… Difficile de le savoir: la végétation rase n’offrait aucun point de repère. Elle avait perdu de vue le ruisseau qu’ils avaient suivi.

    Dans son dos, la forêt n’était plus qu’une ligne à l’horizon. Une journée de marche devait à présent la séparer de ses anciens compagnons d’aventure…


    Octobre 202″3″

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    exploits. Pourtant, la simulation avait pour but de les divertir, de les captiver, de les garder impliqués. Ce qui allait donc de pair avec une construction narrative soignée. Faire monter la tension et les enjeux, récompenser les courageux.

    Le ciel était à présent uniformément noir, les étoiles bien visibles. La voie lactée, les constellations… Gladha se demanda si la simulation était fidèle à la réalité. Elle savait que l’étoile polaire était à sa place et que la lune suivait un cycle régulier, qu’elle croissait et décroissait comme elle était censée le faire. Mais qu’en était-il du reste? Pourrait-elle observer Jupiter ou Vénus? Elle ne savait plus quelles planètes étaient visibles à l’œil nu. Dommage, ce ciel lui donnait envie de se mettre à l’astrophysique. Tout paraissait plus clair, plus simple que dans sa vie réelle.

    Quoi qu’elle fasse, ses pensées revenaient toujours à la simulation. L’aspect factice de cet univers pesait lourd; elle comprenait pourquoi ses compagnons d’aventure faisaient leur possible pour rester immergés. Une fois la tête hors de l’eau, il était bien difficile de se laisser porter par le courant. Du reste, elle ne savait pas si son comportement actuel avait été prévu en amont ou si elle soumettait un problème nouveau à la simulation. Était-elle censée fuir avec les autres, ne pas faire face à l’adversité? Son courage serait-il récompensé ou puni?

    Elle sourit. Ce n’était pas la première fois qu’elle se posait ces questions. Jusqu’à présent, le monde avait toujours pris soin d’elle. Et elle ne doutait pas que ce serait encore le cas le lendemain. Après une bonne nuit de sommeil, elle reprendrait la chasse, trouverait la trace de ce dragon légendaire. Et après un combat dantesque, elle l’abattrait et repartirait avec un trophée digne de son exploit. Comment ferait-elle pour le transporter, elle n’en avait aucune idée. Mais elle savait que ce serait possible et qu’elle trouverait la solution. Car, au fond, elle n’était pas maîtresse de ses actions: la simulation lui donnait les indices, le conditionnement et les stimuli pour qu’elle se comporte comme attendu.

    ***

    Gladha se réveilla aux premiers rayons du soleil. La nuit avait été tranquille: un signe positif de plus. Elle secoua et replia sa couverture, se prépara pour une nouvelle journée de marche. D’après son observation de la veille, elle ne devrait pas atteindre la tanière de Zmeï avant la fin de la journée. Elle suivit donc le programme qu’elle s’était fixé, mit le cap sur la rivière.

    Pas de brouillard, mais un petit vent frais. Quelques nuages blancs, rien de bien menaçant. Elle entendit le bruit de l’eau avant de la voir. Quelques moustiques vinrent l’accueillir, elle les chassa du revers de la main.

    La rivière, de couleur grise, était large et tumultueuse. Chargée d’alluvions, l’eau avait un goût métallique. La guerrière en profita tout de même pour remplir sa gourde, après quoi elle analysa la situation. De ce qu’elle en voyait, la rivière serpentait entre les rochers. Elle avait intérêt à s’en éloigner pour prendre une route plus directe vers les montagnes.

    Elle aurait bien aimé un peu d’action. Si son équipement n’avait pas pesé aussi lourd, elle aurait pu courir lorsque le terrain le permettait. Mais mieux valait préserver ses forces. Elle était déjà heureuse de ne pas avoir mal aux pieds, même si elle n’avait pas quitté ses bottes depuis plusieurs jours. Maintenant qu’elle y pensait, elle aurait peut-être dû tremper ses pieds dans l’eau glacée. Elle ferait en sorte d’y penser lorsqu’elle recroiserait un cours d’eau.

    Elle tomba sur de nouveaux ossements: des squelettes d’oiseaux et de petits mammifères en abondance. Tous blanchis et cassants. Elle se demanda quelle en était la cause. Zmeï? C’était peu probable. Même si une créature de cette taille devait manger énormément, le voir s’attaquer à des animaux si petits paraissait improbable. À défaut d’humains, de quoi se nourissait-il au juste? Comment se passait sa vie lorsqu’aucune expédition ne venait le déranger? Était-elle seulement intégrée dans la simulation, ou ne s’agissait-il que de variables gérées mathématiquement?

    Elle passait trop de temps à s’intéresser aux aspects techniques de la simulation. Ses connaissances en game design devaient nuire à son immersion. C’était déjà une tendance qu’elle avait avant de se connecter: méditer sur les règles de la société, le conditionnement et le libre-arbitre. L’avantage de cet univers virtuel, c’était le cadre bien défini, les règles établies en amont par les développeurs, la génération semi-automatisée d’environnements. Par exemple: ces ossements avaient-ils été mis en place par les concepteurs ou étaient-ils dû à la simulation? Provenaient-ils d’animaux dont la vie avait été simulée ou d’une simple volonté graphique?

    Ces questions donnaient peut-être le vertige, mais elles meublaient agréablement le temps. Bien mieux que l’environnement, certes majestueux, mais très monotone.

    Au détour d’un rocher, elle découvrit quelques buissons garnis de baies rouges. Elle n’en connaissait pas le nom mais se souvenait qu’elles étaient comestibles. Quelques jours auparavant, la guérisseuse du groupe en avait ramassé pour agrémenter un repas. Elle avait des compétences bien utiles dans ces environnements, davantage en tout cas que le maniement de la hache. Mais elle était morte: c’était ce que Kal lui avait dit.

    ***

    Alors qu’elle s’était assise pour savourer sa récolte, Gladha entendit un lourd bruit de pas. Elle fut sur ses jambes en un instant, la hache en position de garde. La tête de l’animal était pourvue de deux longues cornes alignées: un rhinocéros laineux, au pelage brunâtre. La guerrière n’en avait jamais affronté. De ce qu’elle en savait, l’essentiel était d’éviter la charge et d’atteindre les rares points faibles.

    Les yeux de l’animal n’avaient pas de pupille distincte; elle ne sut pas immédiatement qu’il l’avait remarquée. Pas avant qu’il ne pointe vers elle sa grande corne, presque aussi longue que le manche de son arme. Il fut sur elle en un instant, d’une accélération impressionnante vu sa taille. Elle n’eut pas le temps de l’esquiver correctement. D’un mouvement de hanche, elle évita de s’empaler sur la corne. Le corps trapu de l’animal l’envoya rouler au sol. Elle reprit ses appuis; il fit demi-tour et se mit en position pour la charger à nouveau. Elle examina le terrain: quelques aspérités, mais rien qui ne puisse véritablement constituer un abri. Elle devrait donc combattre à la loyale contre cette créature, un char d’assaut biologique de plus d’une tonne. S’il était plus rapide, elle avait l’avantage de la mobilité. Il fallait donc en profiter. Elle démarra brusquement avant qu’il ne commence à charger, perturbant sa trajectoire. Il la manqua de plusieurs mètres et elle en profita pour se rapprocher.

    Avait-il la peau aussi épaisse que ses cousins du sud? Probablement. Elle tenta donc de toucher l’articulation de la cuisse. La fourrure dévia le coup et l’animal fit volte-face en agitant la tête. Était-il capable de faire de l’escrime avec ses cornes? Elle préférait ne pas le découvrir; elle recula avec précaution, toujours en garde, prête à réagir au moindre mouvement. Il la toisa, immobile, et lentement se remit en position d’attaque. À nouveau elle courut pour perturber sa trajectoire. Cette fois-ci, il ne se laissa pas emporter par son élan. D’un coup de tête, il la menaça et le fer de la hache cogna contre la corne.

    «C’est le moment d’avoir une idée», se dit-elle.

    Elle examina à nouveau son environnement. La végétation n’offrait aucune protection; il n’y avait pas de rocher derrière lequel s’abriter, ni aucun obstacle naturel dont elle pourrait tirer profit. Juste quelques pierres trop lourdes pour être lancées, de la terre sablonneuse et quelques broussailles rachitiques.

    Le rhinocéros la chargea à nouveau et elle esquiva sans difficulté. Sa contre-attaque ne rencontra que le vide. Elle reprit donc position, bien stable sur ses appuis et évalua ses possibilités. La fuite n’était pas une option raisonnable, l’animal était bien plus rapide qu’elle. Pas question de l’attaquer de face, son blindage naturel le protégeait trop efficacement. Elle pouvait donc, au choix, jouer au toréador ou tenter de le fatiguer. La dernière était assurément la moins risquée: elle était certaine d’être la plus endurante. Restait à trouver la technique pour le fatiguer efficacement. Que pouvait-elle faire pour l’encourager à charger?

    Comme s’il lisait dans ses pensées, l’animal la regardait de ses grands yeux vides, sans faire mine d’attaquer. De la main gauche, elle ramassa une poignée de terre, qu’elle lança maladroitement dans sa direction. Il ne broncha pas. Elle se remit en garde, mobile sur ses appuis et toujours en mouvement. Il ne la suivait pas vraiment du regard, ne se repositionnait pas. Peut-être était-il déjà fatigué?

    Inopinément, il se mit à marcher dans sa direction, sans agressivité particulière. Elle recula, garda une distance raisonnable avec cette tête menaçante. La plus grande des deux cornes n’était ni effilée ni tranchante, mais sa seule dimension la rendait menaçante. Y avait-il moyen d’en faire une arme? Elle n’en avait jamais entendu parler. Et il était trop tôt, assurément, pour les projets de ce type.

    Elle réagit immédiatement à la charge de son adversaire, esquiva sans difficulté et tenta une contre-attaque. Son puissant coup de hache s’écrasa contre le flanc de l’animal, qui ne broncha pas. Il poursuivit sa route au trot, sans se retourner. Manifestement, il abandonnait le combat. Sans hésiter, elle se lança à sa poursuite et elle ne fut pas surprise de le voir accélérer. Il tenait à préserver ses forces… Soit. Elle le laissa partir sans le perdre de vue, revint à l’endroit où elle avait fait halte. Elle poussa un puissant juron devant son paquetage piétiné. La couverture était poussiéreuse mais en bon état; les provisions, elles, étaient réduites en purée et mélangées à de la terre. Et sa gourde était éventrée. Elle récupéra ce qu’il y avait à sauver, se confectionna un baluchon de fortune, ramassa sa hache et s’interrogea sur l’itinéraire à suivre.

    Elle n’aurait aucun mal à rattraper le rhinocéros laineux, mais le combat risquait d’être âpre et elle avait peu à y gagner. Elle ne savait même pas si la viande de l’animal était comestible. Crue, elle en doutait, à moins d’y être contrainte, et faire un feu serait difficile. Elle élimina donc cette option.

    Elle pourrait revenir sur ses pas et rentrer bredouille. C’était évidemment la solution la plus raisonnable… et la moins glorieuse. Au moins elle n’aurait pas à lutter pour sa survie: en se nourrissant de ce qu’elle récoltait, elle parviendrait sans problème à survivre. À condition d’atteindre rapidement la forêt; dans cette plaine aride, tout était plus compliqué.

    La dernière option était évidemment d’affronter Zmeï. Une manœuvre dangereuse, suicidaire même, mais qui ne manquait pas de panache. Elle risquait de mourir, évidemment. Et alors? Au pire, si ses pronostics étaient erronés, elle reviendrait à la création de son avatar. Sans doute ne recroiserait-elle plus jamais ses anciens compagnons d’aventure. Kal apprendrait peut-être qu’elle s’était trompée. Serait-il triste ou indifférent? Amusé de voir son hypothèse réfutée?

    Comme elle le lui avait expliqué, elle pensait que les règles de l’univers étaient conçues pour la favoriser, lui faire vivre des aventures palpitantes. Affronter Zmeï serait l’occasion de tester sa théorie. Si elle en ressortait victorieuse, ce serait une confirmation éclatante. Et sinon…

    ***

    Allégée d’une partie de son équipement, Gladha marchait d’un bon pas. Elle était pressée d’atteindre les montagnes: elle désirait engager le combat contre Zmeï avant de souffrir de la faim. Elle sautait de rocher en rocher, courait presque lorsque l’occasion se présentait. Son endurance extraordinaire lui était enfin utile. Elle en aurait besoin si elle ne voulait pas rester prisonnière des montagnes.

    Le temps commençait à presser: l’après-midi était déjà bien entamé et la jeune femme arrivait seulement au pied des premières pentes. À ce rythme-là, elle atteindrait la tanière de Zmeï à la tombée de la nuit. Assurément le pire moment pour entamer un combat. Pourtant, elle avançait, la hache à la main. Comme si le chemin du retour n’avait aucune importance.

    En cours d’ascension, elle fit un petit détour pour boire à un ruisseau. Elle ne résista pas à une courte halte, le temps de reprendre son souffle. Elle s’essuya le front, regarda la vue. Au loin, à l’horizon, elle apercevait la forêt. Kal et son groupe en avaient sans doute fini la traversée; ils devaient avoir retrouvé les chemins et approchaient maintenant d’Asker, la capitale du nord. Un triste retour, loin de la gloire espérée.

    Malgré les incertitudes de la voie qu’elle avait choisie, elle était heureuse de ne pas rentrer bredouille. La puissance de ce dragon légendaire l’impressionnait mais elle ne s’avouerait pas vaincue avant de l’avoir affronté une seconde fois.

    Le premier combat lui laissait un souvenir étrange, une amertume inhabituelle. La sensation de ne pas avoir pris la bonne décision. Lorsque son groupe était tombé sur Zmeï, le dragon n’avait pas le même aspect. D’apparence végétale, recouvert de mousses et d’écorces, il semblait prendre le soleil, indifférent aux nouveaux arrivants.

    Les aventuriers avaient eu pour objectif d’affronter le dragon, c’était donc ce qu’ils avaient fait. Gladha avait choisi l’une des trois têtes et, à grands coups de hache, avait tenté de la séparer du corps. Comme une bûcheronne qui abattrait un arbre, elle avait creusé une profonde entaille. Et Zmeï, loin de se défendre, avait réagi de la manière la plus inattendue: chacune de ses têtes s’était mise à chanter. Un chant harmonieux et puissant, d’une rare beauté. Elle n’avait pas interrompu ses coups de hache pour autant, et ses compagnons avaient eux aussi continué leur assaut. Aucun sang ne jaillissait des plaies pourtant profondes et plus le temps passait, moins elle savait pourquoi elle continuait à frapper.

    Trop proche de l’action, elle n’avait pas assisté à la métamorphose de la créature. C’était Kal, à distance comme il se devait pour un archer, qui lui avait narré la transformation: la modification de la silhouette, la disparition des éléments végétaux et l’apparition de caractéristiques plus menaçantes. Elle se souvenait du coup de griffe qui l’avait mise hors combat et de la débâcle qui avait suivi. La queue de Zmeï, telle un fouet tranchant, avait coupé leur âne en deux. Basti, l’autre combattant du groupe, était mort dévoré. Et lorsqu’enfin l’animal avait pris son envol, elle avait pris la fuite. Était-ce une erreur? Avait-elle laissé passer sa chance?

    Elle était vivante, c’était bien là le plus important. Prête au combat, déterminée. Il était maintenant l’heure de prendre sa revanche. Le pas décidé, elle repartit à l’assaut de la pente.

    ***

    L’après-midi était déjà bien entamé lorsque Gladha triompha des premières pentes et atteignit un plateau. Un vent glacé y soufflait et de la neige persistait par endroits. Elle prit quelques instants pour reprendre son souffle et contempler le chemin parcouru. Elle était très satisfaite d’elle-même: malgré l’effort, elle avait tenu bon. Une belle ode à la volonté. Cette pensée la fit sourire. Puisque son aventure était assistée et ses capacités obtenues sans travail, par l’attribution de simples caractéristiques dans un menu, faire preuve de ténacité n’avait rien d’un exploit.

    Zmeï n’était pas loin, elle le pressentait. Dans un renfoncement du terrain, caché derrière une colline, dans une grotte peut-être? Si tout se passait bien, elle allait trouver un signe dans les prochaines minutes et pourrait entamer le combat bien avant la tombée de la nuit. Elle examina les environs, convoqua ses souvenirs. D’où l’avait-elle vu apparaître? Y avait-il un endroit qui offrait un bon point de vue?

    Comme la veille, elle repéra un gros rocher idéalement placé, qu’elle escalada. De cette hauteur, les montagnes formaient un majestueux demi-cercle. Des falaises abruptes, des éboulis, quelques coulées de neige et de petites cascades. Si elle avait eu le temps de s’installer, elle serait volontiers restée là, à contempler le paysage. Le lieu semblait propice pour un campement de fortune. Mais elle n’avait plus de provisions. Il fallait faire vite, avant que la faim ne la prive de ses facultés. Chaque minute comptait désormais. Un peu de suspense, un peu de tension. Ce qui, quoi qu’elle ait pu imaginer, n’était pas une sensation désagréable. L’aventure avec une majuscule.

    Elle finit par repérer ce qui ressemblait à un chemin. Une pente douce et dégagée qui se terminait par un étroit passage entre les montagnes. Cela ressemblait au début du couloir qui menait au dragon. Elle l’imaginait sombre et jonché d’ossements; le vent devait y siffler avec insistance. Elle soupira, de soulagement bien plus que de fatigue.

    Bien que légèrement accidenté, le terrain était propice à la course. Tant mieux: le soleil était déjà tombé au niveau des sommets. De grandes ombres commençaient à grignoter le plateau. Gladha sauta de rocher en rocher pour traverser un ruisseau, sans perdre son équilibre. La tension du combat s’installait en elle, l’enhardissait. Bientôt, le fer de sa hache s’abattrait contre les écailles noires, elle danserait entre les coups de griffes. Elle terminerait la quête ultime, affronterait la créature la plus puissante du Nord et prouverait que, pour les héros de sa trempe, rien n’est impossible. Elle avait hâte de son retour triomphal, de la célébrité qu’elle obtiendrait. Elle pourrait intégrer d’autres groupes d’aventuriers pour terrasser les alter egos de Zmeï. Si l’univers était bien organisé, il devait y avoir une créature légendaire par région de chasse. Un dragon des sables au Sud, ou peut-être un serpent gigantesque? Partageaient-ils une thématique commune? Elle se réjouissait de le découvrir.

    ***

    L’enfilade entre les montagnes avait l’apparence adéquate, même si quelques détails différaient de ce qu’elle avait imaginé. Pas de squelettes, mais un ruisseau, partiellement pris par les glaces. Il n’y avait pas de lumière à l’extrémité, aucun signe encourageant, pourtant Gladha savait que c’était là qu’elle devait aller. De l’autre côté l’attendait Zmeï, pour un combat mémorable.

    Et si elle se trompait? Et si le passage n’aboutissait à rien, à de l’eau qui jaillissait d’entre les rochers? Comme une moquerie que l’univers lui adresserait, elle qui pensait en avoir percé les secrets? Peut-être, après tout, n’y avait-il pas de sens à cette quête. Les signes qu’elle voyait s’amonceler, les indices concordants, tout cela pouvait n’être qu’une illusion. Ou pire, un pied-de-nez envers tous les aventuriers présomptueux. Le murmure du vent lui susurrait-il «prends garde» ou l’encourageait-il? Ou ne véhiculait-il aucun message?

    Elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer des intentions, des buts. La main des concepteurs qui organisaient l’univers, plaçaient judicieusement chaque élément. Pourtant, le hasard lui aussi devait avoir une place: l’emplacement de chaque brin d’herbe ne répondait pas à un objectif particulier. Les montagnes qu’elle avait gravies, le passage qu’elle s’apprêtait à emprunter, avaient-ils été générés aléatoirement ou avaient-ils un but? Étaient-ils disposés pour baliser sa quête?

    Ce couloir, cet étroit défilé entre les montagnes, n’avait rien d’accueillant, pourtant Gladha s’y engouffra sans hésiter. Elle espérait y trouver bien plus qu’un dragon légendaire: une réponse.

    Après quelques mètres déjà, la progression devint difficile. Le petit torrent occupait l’essentiel de la largeur. Profond de plusieurs dizaines de centimètres, glacé comme il se doit, il rendait les pierres glissantes. La pénombre n’arrangeait rien: plus elle progressait et moins elle distinguait les reliefs. De l’eau ruisselait le long des parois, tombait en cascades le long des arêtes rocheuses et bientôt elle fut trempée jusqu’aux os. Elle avançait vaillamment, se servait de sa hache comme d’un appui, pataugeait pour surmonter les obstacles. Lorsque le ciel ne fut plus visible au-dessus de sa tête, un frisson la parcourut, celui de l’échec. Elle n’en tint pas compte: quelque chose se jouait en ce moment, une affaire de volonté. Et son obstination fut bientôt récompensée, lorsqu’elle vit poindre au loin une lueur.

    Par endroits, il fallait escalader de grandes pierres lisses. Elle y mettait toute son énergie, s’aidait de ses pieds et de ses mains. Plusieurs fois elle se cogna contre une paroi, sans que cela ne freine son élan. Elle touchait au but.

    La sortie laissait voir une goutte de ciel bleu. Elle émergea enfin, sur un petit plateau de pierre qui semblait se terminer par une falaise. Zmeï l’attendait, immobile, ses trois têtes tournées dans sa direction. Elle prit son temps, déposa soigneusement ses quelques affaires détrempées contre une pierre, saisit fermement sa hache.

    Évidemment, il était bien trop tard pour hésiter, sans parler de faire demi-tour. D’un pas ferme et décidé, elle parcourut la distance qui la séparait de son adversaire.

    ***

    Zmeï la laissa s’approcher sans réagir. Les ailes repliées le long de son corps, les pattes fléchies, il n’était pas vraiment menaçant. Comme s’il venait tout juste de se réveiller… Gladha se demanda s’il avait encore besoin d’un café avant d’être prêt au combat. Elle s’attendait pourtant à une réaction fulgurante et était prête à esquiver. Équipée comme elle l’était, elle ne pourrait pas encaisser. Elle devait rester agile et mobile, éviter les griffes, les crocs et la queue, les battements d’ailes qui pourraient la destabiliser…

    Elle choisit de s’attaquer aux pattes antérieures. Au niveau des articulations, elles paraissaient assez fines pour pouvoir être brisées. Le premier coup manqua sa cible: le dragon s’était décalé. La riposte qui suivit était lente et malhabile, la guerrière recula d’un pas. Les griffes ne la frôlèrent même pas et elle eut tout le temps nécessaire pour ajuster son coup. La tête de la hache produisit un claquement sec.

    Les règles avaient donc changé: si la créature paraissait invincible lorsqu’elle avait mis son groupe en déroute, quelques jours auparavant, ce n’était désormais plus le cas. Elle n’était plus aussi rapide, aussi mortelle.

    La guerrière laissa l’initiative à Zmeï: la position qu’il avait adoptée, toujours ramassé sur lui-même, ne lui laissait pas assez de mobilité pour le rendre menaçant. Trois fois elle évita le même coup de griffes et trois fois sa hache se fracassa contre la fragile articulation. Il n’y eut pas de craquement, mais elle vit au tressaillement de la créature que le coup était douloureux.

    Gladha se déplaça, tourna autour de la créature, frappa tantôt les pattes avant, tantôt la naissance des ailes. Une fois, elle eut l’impression que son arme s’était glissée sous une écaille. La torsion que la jeune femme exerça ne parvint pas à la soulever et son adversaire se dégagea. Les têtes semblaient la regarder, leurs grands yeux noirs et brillants suivaient ses mouvements, avec ce qui lui semblait être une pointe d’inquiétude. Elle n’avait aucun mal à éviter les attaques, à se repositionner, à garder l’ascendant, et après plusieurs tentatives elle parvint enfin à blesser son adversaire. La tête de la hache s’enfonça sous une écaille et en ressortit tachée d’un liquide noirâtre. Elle poussa son avantage tant qu’elle le put, forçant Zmeï à reculer. Elle en éprouvait une satisfaction toute particulière, comme si de cette manière elle vengeait ses alliés fauchés durant la déroute.

    Les ailes paraissaient mieux protégées que les pattes, aussi concentra-t-elle son action sur ces dernières. À force de frappes puissantes et bien placées, elle parvint à créer une petite brèche d’où suppurait une substance visqueuse. Le craquement qu’un de ses coups produisit lui fit pousser un cri de victoire et le dragon rompit le combat. Il recula, changea de position.

    ***

    Gladha profita de ce court répit pour reprendre son souffle. Le plus difficile restait à faire: elle était encore loin d’avoir abattu son adversaire. À vrai dire, elle ne savait pas vraiment comment s’y prendre: elle attendait que l’inspiration lui vienne. Il  avait des failles, elle en était certaine, restait donc à les trouver et à les exploiter.

    Zmeï avait agité sa patte blessée, comme pour voir s’il arrivait encore à la faire fonctionner. Le résultat ne paraissait pas probant et il adapta sa stratégie en fonction: il déploya ses ailes et prit son envol. La guerrière se demanda s’il allait prendre la fuite; par bonheur, il se mit à faire des cercles au-dessus de sa tête. Le premier piqué la surprit par sa vitesse. Prise de cours, elle se jeta au sol. Les crocs de l’animal n’étaient sans doute pas passé loin. Elle se remit sur ses pieds, bondit à nouveau pour éviter une attaque. Il était rapide, bien plus agile dans les airs que sa grande taille ne le laissait à penser. Elle recula vers la falaise, pour limiter ses possibilités de manœuvre. Un nouveau piqué la prit au dépourvu, elle fut trop lente à se plaquer au sol: une vive douleur irradia de son mollet gauche. Une griffe ou un croc avait creusé d’un bon centimètre dans sa chair. Le sang coulait abondamment et elle clopina pour se protéger de l’assaut suivant. Elle n’avait pas le temps de se confectionner un pansement, elle n’avait pas la possibilité de se mettre à l’abri. Il fallait qu’elle trouve une solution, qu’elle reprenne l’avantage. Elle tenta de mettre sa hache en barrage devant elle; la gueule de l’animal frôla son épaule.

    Décidément, elle ne parvenait pas à donner le coup de grâce à ses adversaires. Zmeï avait eu le temps de se transformer lors de leur premier affrontement, le rhinocéros laineux avait pris la fuite et maintenant son envol le rendait inattaquable. Qu’est-ce que cela signifiait? Était-ce une règle dont elle n’avait pas encore pris conscience?

    D’un bond, elle esquiva l’assaut suivant. Perturbée par la douleur, elle manqua sa réception et se retrouva à genoux. Elle roula sur le côté, en un mouvement désespéré, pour survivre quelques instants de plus. Sa hache était tombée et, comme si le dragon lisait dans ses intentions, il la projeta au loin d’un coup de patte. Elle sentait la fin arriver. La mort.

    C’était peut-être ainsi que devait se conclure son aventure. Le dragon triompherait et elle se retrouverait à nouveau devant l’interface de création. Choisirait-elle le même univers, le même corps? Le nom de Gladha lui conviendrait-il toujours ou en prendrait-elle un nouveau? Quel type d’aventure choisirait-elle?

    Zmeï atterrit derrière elle. Une pensée la troubla: si elle se retournait, elle était certaine de lire dans ses yeux la joie cruelle de l’entité maléfique qui croit triompher. S’il avait eu la faculté de parler, il aurait commencé son ultime monologue. Elle savait ce que cela signifiait: c’était le moment du retournement de situation. Elle ramassa une poignée de sable et de petites pierres, et d’un geste ample les projeta contre la tête la plus proche. Le dragon eut un mouvement de recul, il tressaillit. Elle fut sur ses jambes en un instant et courut jusqu’à sa hache. De la main gauche, elle récupéra une nouvelle poignée de sable, tandis que le manche de son arme retrouvait sa main droite. Elle boitait légèrement, alors que le dragon semblait toujours vaillant; pourtant elle sentit à ses mouvements qu’elle avait retrouvé l’ascendant. L’une des têtes, celle qu’elle avait touchée, se contorsionnait au bout de son cou, les deux autres oscillaient de gauche à droite, craintives face à ce sable qui pourrait les aveugler.

    Gladha prit le temps de se positionner, feinta pour avoir un aperçu des réactions, et finit par lancer sa lourde hache. Elle atteignit la tête déjà blessée et s’y planta. Zmeï la dégagea d’un mouvement brusque, recula. Elle n’eut aucune difficulté à la récupérer.

    ***

    Les quatre yeux vaillants de la créature la regardaient avec inquiétude. Elle brandit sa hache, constata que le dragon ne bronchait pas. Elle le frappa avec violence, atteignit la deuxième tête, puis la troisième. Elle s’attendait à ce qu’il reprenne son envol, ce qu’il ne fit pas. Il se protégeait à peine de ses ailes, la queue inerte derrière lui. Pourtant, se souvint-elle, cette queue avait lacéré de nombreuses victimes, à commencer par l’âne de son précédent groupe.

    Le combat était truqué, elle s’en rendait compte à présent. Lorsque l’animal aurait pu la tuer, il avait pris son temps. Le scénario, celui qu’on avait écrit pour elle, calqué sur n’importe quel film d’aventure, lui facilitait la tâche. Elle était certes blessée, mais elle s’en sortirait, triompherait. Elle rentrerait avec des écailles de dragon en trophée, revêtirait bientôt une armure impénétrable qui rendrait ses prochains combats d’autant plus faciles. Les créatures qu’elle affronterait pourraient certes la blesser, la pousser aux portes de la mort, mais elle en triompherait tout de même. Sans même douter un instant d’y parvenir. 

    À quoi bon? Quel intérêt pourrait-elle y trouver?

    Gladha abaissa son arme et soupira. Cette aventure factice ne lui convenait pas. Lorsque le dragon se redressa, elle ne réagit pas. Elle le regarda ramper au loin, étendre ses grandes ailes, prendre difficilement son envol.  Mourrait-il quelque part dans les montagnes ou se remettrait-il de ses blessures? Porterait-il les cicatrices de ce combat? Elle s’en moquait, comme elle se moquait désormais de cet univers. Elle en avait fait le tour, elle en avait compris les règles, il était temps de passer à autre chose.

    Ne restait qu’à trouver la meilleure méthode pour retrouver l’interface de création. De nouvelles aventures l’attendaient ailleurs et, si elle avait de la chance, elle y trouverait peut-être de l’intérêt.

  • Le roman

    écrire pour ne pas perdre pied


    Chère Marion,

    Après des mois de traversée du désert créatif, les idées recommencent à jaillir! Je suis ravi de t’annoncer que j’ai -enfin- posé les bases de mon prochain roman. Je sais qu’il t’arrive de t’inquiéter pour tes auteurs, aussi n’ai-je pas attendu d’avoir terminé le plan pour te tenir au courant.


    Août 2019

    Disponible sur demande

  • L’esprit libre

    L’esprit libre

    pourquoi abandonner la facilité d’une vie rythmée par un algorithme?


    Il fait partie de cette génération qui est née avec l’algo. Des personnes décidées et responsables, qui mènent leur vie avec fermeté et intelligence. Peu d’impulsivité, de violence, peu de problèmes psychiques ou de revendications politiques. Nombreux étaient les sceptiques à l’apparition des algos, mais ils ont bien vite disparu.

    Arrivé au bord du lac, Jérémie se sent déjà mieux. L’habitude de répondre spontanément aux questions vient naturellement et Karin pardonne ses probables maladresses. Il lui propose de manger une glace, ce qu’elle accepte. Le choix du parfum s’avère délicat. C’est dans ce genre de cas que l’algo se montre particulièrement utile. Jérémie sait ce qu’il a l’habitude de prendre; pourtant, une fois devant la carte, il est décontenancé. Doit-il prendre une boule straciatella et une vanille, comme l’algo le lui aurait suggéré, ou devrait-il essayer l’un de ces parfums inconnus? Fraise, pistache, caramel salé, myrtille, cassis, fior di latte, pêche de vigne ou fruit de la passion, tant de goûts qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais eus l’occasion de goûter. Enthousiaste et raisonnable, il prend une boule citron et une straciatella. Un choix qui s’avère discutable: les deux parfums sont délicieux, mais ils se marient mal.


    Janvier 2018

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  • Certains l’aiment canon

    Certains l’aiment canon

    un curieux espion à la recherche d’un professeur fou


    La posture dans laquelle se fit surprendre Carlo Cataneo était plus qu’équivoque. Il sut immédiatement que seul un miracle ou une succession d’heureuses coïncidences pouvaient encore le sauver. Il accorda une pensée brève et émue au sort de la demoiselle et consacra le reste de ses facultés à la recherche d’une échappatoire. Il connaissait les gardes, qui lui rendaient cordialement son inimitié. Ils le maintenaient fermement, la lame de leurs sabres menaçait sa gorge.

    Il fut conduit devant la porte du conseil impérial. Les deux eunuques lui ordonnèrent de s’asseoir. Ils le regardaient avec dédain, non à cause de son forfait, mais parce qu’il n’appartenait pas à leur caste. Ils provenaient tous deux des alentours du lac Tchad, parlaient la même langue et avaient toutes les caractéristiques des mamsuh : un grand corps chétif, une silhouette androgyne et une attitude désagréable.

    Durant la longue attente, il feignit de dormir et attendit que leur étreinte se relâche. La porte s’ouvrit bien trop tôt, une délégation traversa la cour d’un pas pressé. D’après leur uniforme, des représentants de l’armée.


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    La posture dans laquelle se fit surprendre Carlo Cataneo était plus qu’équivoque. Il sut immédiatement que seul un miracle ou une succession d’heureuses coïncidences pouvaient encore le sauver. Il accorda une pensée brève et émue au sort de la demoiselle et consacra le reste de ses facultés à la recherche d’une échappatoire. Il connaissait les gardes, qui lui rendaient cordialement son inimitié. Ils le maintenaient fermement, la lame de leurs sabres menaçait sa gorge.

    Il fut conduit devant la porte du conseil impérial. Les deux eunuques lui ordonnèrent de s’asseoir. Ils le regardaient avec dédain, non à cause de son forfait, mais parce qu’il n’appartenait pas à leur caste. Ils provenaient tous deux des alentours du lac Tchad, parlaient la même langue et avaient toutes les caractéristiques des mamsuh  : un grand corps chétif, une silhouette androgyne et une attitude désagréable.

    Durant la longue attente, il feignit de dormir et attendit que leur étreinte se relâche. La porte s’ouvrit bien trop tôt, une délégation traversa la cour d’un pas pressé. D’après leur uniforme, des représentants de l’armée.

    Carlo et son escorte furent invités à entrer. Le sultan tournait en rond, l’air furieux. Il invectivait toutes les personnes présentes et n’épargna pas les nouveaux venus.

    « Après les doléances des nations et les meurtres, voici les commérages. J’espère que vous avez une bonne raison, sans quoi ce sera au sabre que je raccourcirai cette audience. »

    Carlo rit et prit la parole avant même que les deux gardes ne se mettent à bafouiller.

    « Ces deux messieurs, expliqua-t-il, m’ont surpris en galante compagnie. Coïncidence, ils attendent de votre sabre qu’il mette un terme à ce problème.

    — Votre altesse », commença l’un d’eux.

    Il fut interrompu.

    « Le résumé de Monsieur Al-Fil était suffisamment clair. »

    Puis il s’adressa directement à Carlo.

    « J’ai déjà entendu parler de toi. Quel étrange endroit tu as choisi pour courir le jupon !

    — Les femmes de votre palais ont une réputation élogieuse loin à la ronde.

    — Je ne peux pas croire que tu aies quitté l’Italie uniquement pour vérifier une rumeur.

    — Votre altesse est bien habile. »

    Une légère grimace voila le sourire du sultan. Le jeune serviteur y répondit par un discret haussement de sourcils.

    « Ce n’est pas ce que disent les ambassadeurs », commenta le monarque.

    Il lissait sa moustache, marchait de long en large et son visage s’agitait au rythme de ses pensées.

    « Tu es embarrassant », ajouta-t-il. « Mais je sais que ta jovialité n’est pas ton seul talent. Comment as-tu trompé la vigilance des gardes ?

    — Je suis entré par la fenêtre du premier étage, qui était restée ouverte.

    — Je me demande si malgré ta faute tu ne pourrais pas m’être encore utile. »

    Il se campa face au jeune homme. Les regards s’affrontèrent, Carlo ne cilla pas. À peine eut-il un frisson lorsqu’il entendit la lame glisser hors de son fourreau. Il n’était pas d’humeur à supplier.

    « Tu n’es pas comme les autres : les eunuques sont généralement lunatiques, calculateurs et pusillanimes. Pires que des femmes.

    — Je ne suis pas constitué de la même manière qu’eux, répondit le jeune homme. Sans quoi, d’ailleurs, je n’aurais pas pu me faire surprendre en fâcheuse posture. Eux ne courent pas ce risque. »

    Les deux gardes le fusillèrent du regard. L’ablation de leurs organes n’avait pas diminué la sensibilité de la zone aux critiques. Leur réaction était sans importance : le souverain parlait de lui laisser une chance, il fallait l’encourager.

    « Vous parliez d’ambassadeurs. Quelles sont les nouvelles ?

    — Une délégation est venue m’annoncer que mon pays se meurt ! L’homme malade de l’Europe, voyez-vous ça ! Les années passent et ils sont incapables de renouveler la formule.

    — C’est ce qu’ils ont dit ?

    — Mot pour mot. Mais ce n’est que la vérité : les tanzimat n’ont pas porté leur fruit, par manque d’audace. Les grandes nations aimeraient aussi des changements plus radicaux. Bien évidemment : ils rêvent d’une mise sous tutelle.

    — Vous l’envisagez ?

    — Pas s’il y a une autre voie. L’Empire doit évoluer. Mais ils s’opposent à cette idée, et en réalité ils n’étaient là que pour me provoquer. Quelques minutes après leur départ, j’ai appris le meurtre de plusieurs chercheurs et la disparition de leurs travaux. Juste avant que nous n’ayons la possibilité de changer la donne, nous sommes dépouillés. »

    Il toisa à nouveau Carlo.

    « Tu parles de nombreuses langues, si je ne me trompe pas.

    — L’italien est ma langue maternelle. Durant mon enfance, j’ai appris l’allemand, l’anglais, le russe et le français. Et le turc dès mon arrivée à Istanbul.

    — Ma mémoire était donc bonne. J’espère que tu parles aussi bien ces langues que le turc.

    — Je n’ai pas eu l’occasion de m’entraîner ces dernières années, mais je les parlais couramment.

    — Alors tu es l’homme de la situation, si l’on excepte ton manque de loyauté. Mais je crois savoir comment y remédier. Suis-moi ! Je ne vais pas te demander si tu préfères mourir ou me servir : nous connaissons la réponse. »

    ***

    Djabir portait les bagages comme s’il ne s’agissait que d’un chargement d’ouate. Sa silhouette longiligne semblait glisser au-dessus des pavés. Il se dirigeait dans les rues de Vienne sans la moindre hésitation, alors qu’elles ne rappelaient que de vagues souvenirs d’enfance à Carlo. L’opéra où il avait suivi ses parents, les professeurs de chant dans de vieux immeubles bourgeois. En quelques années, le tram avait supplanté les attelages, la ville était presque entièrement desservie par un réseau arachnéen. Le domestique était monté dans une rame et semblait connaître leur itinéraire. Étrange personnage qui, dès le passage de la frontière, s’était métamorphosé en parfait serviteur autrichien. Carlo n’était pas encore habitué à cette compagnie taciturne et aux phénomènes surnaturels qui l’accompagnaient.

    Avant que la mission ne lui soit expliquée, le sultan lui avait annoncé que, pour garantir sa loyauté, il serait possédé par un djinn. Djabir, lorsqu’il avait été amené dans la pièce, ressemblait à un voyageur aux traits ordinaires, dont la grande taille était la seule particularité. La créature s’était approchée et avait posé sa main sur le bras gauche de Carlo. Une vague de chaleur s’était répandue dans son corps, rapidement accompagnée par une vive douleur. Une étrange calligraphie était apparue sur sa peau. Le sultan lui expliqua que ce tatouage était une sorte de contrat. Il lui précisa par la même occasion que Djabir avait un caractère affable et qu’il lui arriverait, de temps à autres, de le posséder. Une faculté de son espèce, rien de bien inquiétant.

    Et en effet, durant le trajet, le djinn avait parcouru les pensées de Carlo. Tout d’abord l’histoire du jeune homme. D’origine italienne par son père et irlandaise par sa mère, il était le fils de musiciens renommés, ce qui lui avait valu de parcourir l’Europe. Cependant, il n’avait pas d’aptitude particulière pour un instrument ; la pureté de sa voix d’enfant convainquit ses parents d’en faire un castrat. L’opération s’était déroulée selon le protocole vénitien, seules les testicules lui avaient été enlevés. Le reste de l’appareil reproducteur était intact et fonctionnel ; l’adolescent ne tarda pas à en faire usage. Les souvenirs présentaient des partenaires des deux sexes, une particularité que sa famille attribua au traumatisme.

    Ce ne fut pas le seul motif d’embarras des Cataneo : leur fils, bien que doté d’une voix d’or, n’avait ni oreille ni sens du rythme. Les professeurs de toute l’Europe se penchèrent sur son cas sans y trouver d’explication.

    À mesure qu’une brillante carrière de castrat s’était éloignée, leur affection avait décru. Ils voulaient le placer et trouvèrent leur bonheur auprès d’un intendant du sultan Abd ül-Aziz II. Il fut engagé en tant que serviteur du palais, ce qui devait le faire bénéficier d’une bonne éducation. Ses parents, quant à eux, reçurent une somme rondelette. La lointaine Constantinople était devenue sa nouvelle patrie.

    Là, il apprit la langue, profita de la qualité de l’enseignement et gravit rapidement la hiérarchie des serviteurs jusqu’à accéder au poste de premier serviteur de la sultane validé. Par commodité, il se faisait appeler Al-Fil, selon l’appellation arabe de la ville de Catane.

    Ses statuts de domestique de qualité et de castré le laissaient libre de fréquenter les femmes du harem aussi bien que les hommes du palais. Il trouvait des amants des deux sexes et malgré sa discrétion il avait une réputation de séducteur invétéré.

    Au grand soulagement de Carlo, la créature n’émit aucun jugement. Elle paraissait indifférente au comportement de son hôte. Du reste, impossible d’en tirer la moindre information. Seule sa matérialité le distinguait d’un fantôme.

    Ils déposèrent leurs bagages dans une chambre d’hôtel réservée aux noms de Karl et Helga Krauss. C’est sous les traits de Helga que Carlo quitta la chambre. Il savait que ses traits se prêtaient bien au travestissement et comptait profiter de ses deux identités pour être libre de ses mouvements.

    Il se rendit à l’ambassade ottomane, où il fut reçu par l’ambassadeur en personne. Ce dernier, un homme entre deux âges qui prenait grand soin de sa moustache, l’invita à entrer dans son bureau. Il avait reçu le courrier du sultanat et était en mesure de donner toutes les informations nécessaires.

    Les documents qui avaient été subtilisés étaient des études sur différents sujets : une formule servant à purifier la poudre à canon ; un travail basé sur les recherches d’Al-Jazari sur l’utilisation de l’air comprimé dans les automates ; une amélioration du chemin de fer atmosphérique grâce aux méthodes de Banou Mussa, ainsi que les plans d’un canon de grande dimension. Les scientifiques de l’Empire s’étaient réappropriés les techniques développées durant l’âge d’or islamique et les perfectionnaient, ce qui leur conférait un avantage sur leurs concurrents étrangers.

    Le voleur semblait être un chercheur d’origine autrichienne, ce qui expliquait que Carlo ait été envoyé à Vienne. Les services de renseignement locaux avaient été fort courtois : ils étaient au courant du vol et ne cachaient pas leur intérêt pour les plans ; cependant le responsable que l’ambassadeur avait rencontré avait affirmé que sa nation n’était pas impliquée. Il avait mentionné à plusieurs reprises les relations amicales qui liaient leurs deux états et avait promis de rendre une copie des documents si ses services s’en emparaient. Il conseilla de prendre quelques renseignements auprès des industriels de l’armement, qui devaient être à l’affût de tout ce qui pourrait les enrichir.

    L’ambassadeur s’était renseigné et avait établi que la personne la mieux informée de la capitale en ce qui concernait le matériel militaire devait être Herr Fischer. Cet homme n’avait ni métier ni fonction officielle. Il faisait commerce d’armes et de renseignements, affrétait des navires et conseillait le Kaiser lui-même. Il avait refusé toute entrevue avec la délégation ottomane.

    Sans indication plus précise, Helga choisit de commencer ses investigations par un tour chez Herr Fischer. Le portail de l’immeuble était gardé par deux factionnaires, qui lui refusèrent l’entrée et ne se laissèrent ni soudoyer ni séduire. La jeune femme faisait le tour du quartier à la recherche d’une voie d’accès lorsqu’un ramoneur passa à côté d’elle. Il marchait sans hâte, son hérisson à la main et son haut-de-forme fièrement dressé. Son échelle était calée contre une maisonnette. Il la gravit et se mit au travail.

    Helga emporta discrètement l’échelle, fit le tour de l’immeuble et trouva une ruelle isolée. Elle monta jusqu’au deuxième étage, maudissant au passage les vêtements féminins si impropres à ce type d’exercices. Elle brisa une vitre, tourna la poignée et entra. Elle se trouvait dans une remise où étaient entreposés pêle-mêle des rames, des sextants et un amas hétéroclite d’objets en rapport avec la marine. Aucun bruit ne provenait du couloir ; elle quitta la pièce et prit la direction de l’aile principale, toujours sur le qui-vive. Alors qu’elle approchait des bureaux, elle fut surprise par un homme, qui venait de traverser un corridor au pas de course. Il la poussa sans ménagement dans une petite pièce qui ne contenait que des classeurs. Lorsque la porte fut fermée, il sourit, se découvrit et demanda :

    « Que fait une demoiselle dans ces couloirs ? »

    Il avait parlé anglais avec un fort accent britannique. Il était habillé d’un smoking de couleur sombre ; un chapeau melon couvrait ses cheveux noirs et un élégant nœud papillon complétait son costume.

    « Je pourrais vous retourner la question, répondit-elle dans la même langue.

    — Quelle charmante espionne ! À n’en point douter, vous cherchez les fameux plans.

    — C’est bien le cas.

    — Mister Fisher n’en sait pas plus que nous. Je viens tout juste de le rencontrer. À mon grand étonnement, il semblerait que ce soit à Londres que les événements se déroulent. Mais avant toute chose, je vous propose de sortir d’ici. »

    Quelques bruits se firent entendre dans le couloir : une course rapide et des ordres. Au moins trois hommes commençaient à ouvrir chaque porte.

    « Avez-vous un plan ?

    — Non. Mais c’est moi qu’ils recherchent. Êtes-vous prête ? »

    Le jeune garde qui entra fut assommé d’un coup de crosse, après quoi ils prirent la fuite. L’anglais tira quelques coups de feu au hasard, les autrichiens ne tardèrent pas à répliquer. Ils se réunirent et entamèrent la poursuite.

    « À gauche, conseilla Helga, il y a une échelle.

    — Allez-y, je prends à droite. Rendez-vous dans une heure sur la promenade du Belvédère. »

    Il disparut, non sans signaler bruyamment sa présence. Ses poursuivants suivirent sa trace. La jeune femme descendit l’échelle alors que des cris et les claquements de coups de feu retentissaient. Sur le toit d’en face, le ramoneur lui adressait de grands signes, tantôt implorants, tantôt menaçants. À peine ses pieds s’étaient-ils posés sur les pavés qu’une puissante détonation retentit. Le souffle fit voler en éclat les fenêtres de la maison Fischer, des panaches de flammes en sortirent. Le trottoir était jonché de débris. Appuyé contre une cheminée, le ramoneur s’était tu et contemplait le spectacle avec fascination.

    Une heure plus tard, le gentleman l’attendait devant le plan d’eau du palais du Belvédère. Il avait le teint frais et un fin sourire ; son élégance était irréprochable.

    « Ils se souviendront de mon caractère explosif.

    — Merci pour votre aide.

    — Ce fut un plaisir. Puis-je savoir votre nom ?

    — En cet instant, Helga. »

    Il se découvrit à nouveau et son chapeau traça quelques boucles dans les airs.

    « Enchanté. Vous pouvez m’appeler Andrew. Chère Helga, un dirigeable part pour Londres ; en êtes-vous ? »

    ***

    Le survol des Alpes fut un moment mémorable. L’aéronef glissait dans le ciel et survolait les sommets enneigés. Djabir était resté inexpressif, tout à fait indifférent au spectacle.

    L’espion n’était pas du voyage ; après avoir œuvré à convaincre la jeune femme, il avait annoncé au moment de l’embarquement que certaines affaires le retenaient. D’autorité, il avait gratifié Helga d’un baiser passionné. Ce qui n’avait pas empêché Carlo de redouter un piège.

    La famille qui avait déjà pris place dans l’habitacle avait dissipé les doutes de la jeune femme : elle appartenait à l’aristocratie britannique et était parfaitement indifférente à l’agitation qui régnait. Leur complicité paraissait improbable, à moins qu’ils ne fussent tous d’excellents comédiens. Ils s’intéressaient distraitement à la ville de Vienne en état d’alerte, à la maréchaussée sur le qui-vive et aux mouvements des forces armées.

    Le vol était parti à l’heure, sans que personne ne daigne inspecter l’aérostat. Les craintes de Carlo s’évanouirent alors que le sol s’éloignait, et il ne conserva que le goût du baiser.

    ***

    À peine la côte du Kent était-elle en vue que Djabir avait modifié quelques détails de son apparence pour devenir un serviteur anglais fort distingué. Ils atterrirent en périphérie de Londres, sous un crachin très à-propos.

    Carlo se rendit immédiatement à l’ambassade, où un télégramme l’attendait : l’adresse de son hôtel et le nom sous lequel la chambre avait été réservée. Charles et Katherine Carlisle, un choix astucieux qui pouvait le faire passer pour un ressortissant du nord, et par là justifier quelques r roulés.

    Un dossier l’attendait dans sa chambre. Il concernait spécifiquement le chemin de fer atmosphérique. Cette technique, dont les journaux avaient abondamment parlé, avait déjà été utilisée entre Kingstown et Dalkey, puis entre London Bridge et Croydon. Le concept était de faire le vide dans une conduite et de se servir de l’effet d’aspiration pour mouvoir le train. Cependant la dépense énergétique était sans commune mesure avec l’efficacité du procédé et des locomotives traditionnelles avaient fini par être utilisées.

    Depuis la veille cependant, la ligne entre London Bridge et Croydon était interrompue et des modifications étaient en cours sur le tronçon.

    Sous l’identité de Charles Carlisle, il se rendit sur place et trouva les baraquements de chantier. L’agitation était telle qu’il n’eut aucune peine à entrer, glaner quelques informations et subtiliser des plans. Dans le fiacre pour le centre-ville, il eut le loisir de les examiner. Tous les détails pour construire les rails et la conduite étaient présents ; seule la machinerie manquait. D’après les informations mentionnées sur le cartouche, c’était le bureau Clegg & Samuda qui se chargeait de cette partie. Ce serait sa prochaine destination.

    Cette fois-ci, un peu de subtilité s’avéra nécessaire. Dans des bureaux, sa présence serait moins discrète que sur un chantier. Il commença par repérer les lieux, vêtu d’une robe grise et d’un horrible chapeau. Katherine était à la recherche d’un emploi. Elle réussit à se faire ignorer de la secrétaire et à susciter la pitié d’un employé. Il lui proposa d’attendre le retour de Samuel Clegg, ce qu’elle fit en se promenant d’un bureau à l’autre. Elle repéra les dossiers intéressants et écouta les conversations. Selon les employés, les plans s’avéraient difficiles à déchiffrer. Sur le chantier, le problème d’étanchéité n’était toujours pas résolu : la conduite ne fonctionnait pas comme attendu. Il faudrait chercher des solutions avant que la direction de LBSC Railway ne soit informée.

    L’entretien d’embauche tourna court, Samuel Clegg fit comprendre qu’il n’avait pas besoin de personnel supplémentaire, ce qui arrangeait Katherine. Très heureuse d’avoir retrouvé la trace des documents, elle se hâta d’organiser la suite des opérations. Un détour par la rédaction de plusieurs quotidiens, un changement de costume et Charles se fondit au milieu de la meute de journalistes. Comme il l’avait prévu, l’insistance des reporters eut raison des employés. Les bureaux furent colonisés et l’effervescence lui permit d’explorer librement. La situation dégénéra lorsqu’il se fit surprendre par un collègue, visiblement lui aussi intéressé par ces étranges informations techniques écrites en arabe. Le nouveau venu se montra agressif ; Charles le laissa s’emparer de quelques documents, ramassa un classeur et lui asséna un coup violent. L’homme tomba, accompagné d’un tabouret et d’une planche à dessin. Carlo récupérait les papiers lorsqu’il entendit des bruits de pas. Il se glissa sous la table et vit entrer la robe de la secrétaire, poursuivie par deux pantalons. Le vêtement féminin s’arrêta un instant, puis les jambes convergèrent auprès du journaliste assommé. Attirés par le remue-ménage, d’autres curieux entrèrent. Alors que le brouhaha s’intensifiait, Charles cria « il est mort ! » Personne ne se soucia de l’origine de la voix ; la propagation du chaos s’accéléra. Une bousculade eut lieu, il en profita pour se relever, ses papiers sous le bras. Il se glissa le long des murs en direction de la sortie. Une fois dans le couloir, il fit semblant de s’intéresser à la scène et de prendre des notes. Il guetta l’instant propice pour s’enfuir et quitta l’immeuble dès que possible.

    De retour à l’hôtel, il vérifia que toutes les informations nécessaires étaient présentes. Les plans étaient accompagnés d’une curieuse mention : « Ces documents vous seront certainement utiles ; je n’en ai pas usage. Amitiés, W. von N. »

    ***

    La une du News of the World fut consacrée au chemin de fer atmosphérique et aux mystérieux événements qui avaient perturbé la reprise des travaux. Le journaliste ne comprenait pas pourquoi cet échec technologique était remis au goût du jour, ni la raison de ce soudain intérêt des médias. À l’intérieur, l’article occupait une page entière. Le rédacteur en chef s’était fendu d’une colonne de questionnements et d’analyses circonspectes. Aucune ligne sur les plans turcs, pas un mot sur la disparition d’un dossier, mais une longue étude sur le comportement des journalistes exposés au stress.

    Le portrait du reporter violent à l’origine du conflit était plutôt confus. Les témoins semblaient s’accorder sur sa grande taille ; pour le reste, aucun consensus n’émergeait. Par mesure de précaution, Carlo décida de ne plus utiliser son identité masculine pendant quelques jours.

    Scotland Yard avait mis le bureau Clegg & Samuda sous scellés et comptait faire la lumière sur cette affaire. Pour autant qu’il y ait des informations à découvrir. Un petit encart précisait que la situation économique de l’entreprise était au plus mal. La réouverture de ce chantier tombait donc à point nommé. Si tel était vraiment le cas, il était difficile de croire que les plans aient été achetés.

    Carlo conclut que la suite de son enquête passerait tôt ou tard par une investigation auprès de l’armée. Ce qui n’était pas pour le réjouir : les complications étaient multiples, entre la discipline des troupes, l’omniprésence des gardiens et la discrétion légendaire de l’institution.

    ***

    La base militaire de Wilton, à quelques heures de Londres, était le quartier général de l’armée de terre. Le terrain qu’elle occupait était protégé par une barrière hérissée de pointes, des miradors à intervalles réguliers, des canons et des gardes en abondance. L’entrée, composée de deux portails successifs, donnait sur une cour intérieure et sur la caserne, un bâtiment hideux qui évoquait une prison. Une incursion discrète semblait vouée à l’échec et il faudrait de faux papiers pour passer par l’entrée.

    Katherine longea l’ouvrage défensif et fit le tour de la base. Aucun point faible, chaque issue était soigneusement gardée. Elle entra dans une taverne et commanda une ale et le today’s special. Le restaurateur cilla mais ne fit aucune remarque. Il lui servit un copieux plat de poisson dont le goût évoquait surtout le papier et une chope chichement remplie. Son regard semblait affirmer que la bière est une affaire de mâles.

    Elle mangea sans appétit, perdue dans ses pensées. Dehors, le vent avait amené quelques nuages, qui libérèrent une pluie anglaise.

    Malgré le temps, Katherine ne s’attarda pas. Elle passa à nouveau en revue l’entrée de la base militaire, les soldats et leurs tours de garde. Ce fut alors que, contre sa volonté, ses jambes se mirent en mouvement. Elle sentit l’influence de Djabir, qui devait pourtant être resté à Londres ; elle ne savait pas s’il l’avait suivie ou si son pouvoir s’affranchissait des distances. Elle restait libre de ses pensées, mais rien ne pouvait la faire cesser de marcher ; du reste, après une première tentative de rébellion, elle se laissa faire. Le djinn n’avait jamais été hostile ou désagréable, autant lui faire confiance.

    Ses pas la guidèrent vers deux hommes en pleine discussion. Un officier, que son képi rendait facilement identifiable, et un civil dissimulé par un parapluie. Ils se tenaient non loin d’une petite porte gardée par un factionnaire.

    L’emprise de Djabir disparut ; la jeune femme essaya d’entendre la conversation, partiellement étouffée par la pluie. Ils semblaient parler de documents secrets, que le militaire affirmait ne pas posséder. La discussion parut s’envenimer un court instant, avant de se conclure par une poignée de main. Le haut gradé se fit ouvrir la porte et disparut ; le civil marcha droit sur Katherine. Il la gratifia d’un ample salut du chapeau.

    « Quel plaisir de vous revoir, chère espionne. Portez-vous un nouveau nom ?

    — Katherine.

    — Charmant. Absolument charmant. »

    D’autorité, il la protégea de son parapluie, lui prit le bras et la conduisit en direction de la gare.

    « Je vous propose une affaire. Je sais que vous ne travaillez pas pour la couronne. Si votre joli minois suffirait à me convaincre de vos bonnes intentions, votre honnêteté serait appréciable. Une question d’abord : que faites-vous là ?

    — Je cherchais à savoir si l’armée possédait ce qui nous intéresse.

    — Maintenant, vous avez votre réponse. Quelle est votre prochaine destination ?

    — Je l’ignore ; je vais là où mon cœur me porte.

    — Seuls les papillons ont ce privilège.

    — La piste s’est effacée.

    — Au lieu de poursuivre la bête, pourquoi ne pas chercher sa tanière ?

    — Dans ce cas, je ne puis que compter sur vos talents de chasseur. Avec un indice en prime : une partie des plans était entre les mains d’un bureau d’ingénieurs proche de la ruine.

    — Intéressant. »

    Ils arrivèrent à la gare. Ils montèrent dans le premier train pour Londres.

    « Si je résume, reprit l’espion, nous recherchons un homme qui aurait été en possession de documents de valeur et qui en aurait donné un lot sans contrepartie financière.

    — Ce qui n’exclut pas une autre sorte de compensation. Les plans dont nous parlons sont complexes et rédigés en arabe. Des connaissances pointues sont nécessaires pour en tirer parti.

    — Parmi les suspects, nous pourrions donc aussi inclure quelqu’un qui n’aurait pas les moyens d’exploiter sa découverte.

    — Mais qui aurait la possibilité de dérober des plans à Istanbul. Autre information, il semble que le scientifique manquant soit d’origine autrichienne.

    — Je ne l’oublie pas. Connaissez-vous son identité ?

    — Je n’ai pas encore reçu cette information, je ne connais que ses initiales.

    — Dans ce cas, je vous propose de suivre cette piste. Quel département d’études, ce professeur ?

    — La chimie.

    — Dans ce cas, en route pour Bloomsbury. J’y ai mes entrées. »

    ***

    L’enquête ne dura pas. Le premier chimiste venu leur donna l’information nécessaire : en effet, un éminent confrère d’origine germanique avait exercé quelques temps à Londres. Il s’appelait Wernher von Neumann et les explosifs étaient sa spécialité. On le décrivait comme un homme absorbé par ses recherches au point de se priver de sommeil ou de nourriture, un passionné vivant loin des préoccupations matérielles. L’Orient l’attirait depuis longtemps déjà : les connaissances en matière de poudre y étaient ancestrales et lorsque la rumeur se répandit que le sultan invitait les scientifiques du monde entier, il n’avait pas tardé à faire ses valises. Depuis, personne n’en avait plus entendu parler.

    Les dossiers des services britanniques révélèrent que le professeur n’était pas un inconnu. Si l’homme ne présentait aucun danger, ses recherches étaient pour leur part la source de nombreuses inquiétudes, ce qui avait légitimé un important dispositif de surveillance. Les renseignements collectés corroboraient le complet détachement du scientifique pour tout ce qui ne concernait pas ses études. Il semblait ne pas se rendre compte de l’intérêt militaire de ses connaissances et avait ignoré toutes les propositions financières. Certaines étaient pourtant alléchantes.

    Aucune information n’avait été ajoutée depuis son départ pour Istanbul.

    « Que pensez-vous de ces nouvelles ?

    — Nous avons trouvé une piste, répondit Katherine. Nous avons son nom, son ancien domicile, nous pouvons retrouver sa trace.

    — Le portrait de cet homme ne me convainc pas.

    — Vos services ne sont-ils pas soupçonneux ?

    — Si fait, et pourtant pas la moindre duplicité n’est mentionnée. Ce qui est pour le moins étrange. J’ai de la peine à croire qu’il ait pu échapper à notre vigilance.

    — Et je ne comprends pas pourquoi un homme si détaché se serait intéressé aux automates et aux trains autrement que par pure curiosité scientifique.

    — La bonne nouvelle, conclut l’espion, est que ce mystère nous fera cheminer ensemble. »

    Depuis sa proposition de collaboration, Andrew ne semblait avoir dissimulé aucune information. Il lui avait présenté les dossiers secrets et l’avait introduite comme une charmante collègue auprès de ses contacts. Il avait aussi fait de nombreuses remarques à double sens qui ne cachaient rien de ses intentions. Carlo savait où était son intérêt et jouait le rôle de Katherine avec enthousiasme. Du reste, il n’avait pas à feindre son intérêt pour son collègue.

    La jeune femme avait été plus discrète pour contacter son ambassade : elle s’était contentée de laisser un mot à Djabir. Elle ignorait si la créature s’acquitterait de sa tâche ou si elle devrait s’y rendre en personne. L’idée que l’espion connaisse la nation pour laquelle elle travaillait l’embarrasserait moins qu’une allusion à son travestissement.

    Ils se rendirent à l’adresse indiquée par le dossier britannique. Sous les toits d’un immeuble en briques, un grand appartement logeait plusieurs étudiants. Ils les invitèrent à entrer et à s’asseoir.

    « Wernher ? Je ne sais pas s’il y a quelque chose à apprendre sur lui. Il ne vit que pour la chimie.

    — Par ailleurs, il est parfaitement inintéressant, précisa un second jeune homme.

    — Malgré sa fortune, reprit le premier, il se contentait d’un lit dans notre appartement.

    — Sa fortune ?

    — Il avait quelques moyens. Il nous a fréquemment aidés à payer notre loyer. Il était professeur et vivait comme un étudiant.

    — Et pourtant il ne nous a jamais montré la moindre sympathie. Il a toujours refusé de sortir avec nous, il ne mangeait même pas ici.

    — Notre présence lui était indifférente.

    — Et pas seulement. Il n’a jamais mentionné le moindre intérêt pour une femme.

    — S’intéressait-il à autre chose ?

    — À ses recherches. Exclusivement à ses recherches. »

    Ils n’obtinrent aucune information plus utile. À la fin de l’entretien, Katherine reçut le message laconique « c’est arrivé ». Il s’agissait de la première communication du djinn, ce qui contredisait sa théorie selon laquelle il était incapable de s’exprimer.

    La jeune femme retourna à l’hôtel chercher le dossier. Elle dut jouer d’astuce pour éviter que le gentleman ne l’accompagne, sans pour autant éveiller ses soupçons.

    Les documents, rédigés en arabe, portaient le sceau impérial.

    « Constantinople, les mystères de l’Orient.

    — Je vous fais la traduction.

    — Ce serait bienvenu. Mais allons manger ; je vous invite.

    — À la condition de me proposer autre chose que de la cuisine anglaise.

    — Voilà qui lève un second mystère : vous n’êtes pas britannique.

    — Italienne par mon père et irlandaise par ma mère.

    — Je ne m’explique pas votre allégeance.

    — Je vous en parlerai quand nous aurons plus de temps. Si nous allions manger ?

    — Vous me semblez d’humeur aventureuse. J’ai quelque chose à vous proposer. »

    Il la guida à travers les rues jusqu’à une enseigne discrète : le Maharajah. Derrière la porte, ils durent franchir deux épaisseurs de lourds rideaux et furent accueillis par un homme enturbanné qui les conduisit devant une table basse. Ils s’assirent sur de petits tabourets. L’opération fut extrêmement compliquée pour Katherine, dont la robe ne semblait pas adaptée au lieu. Du reste, elle était la seule femme, ce qui ne la surprit pas.

    « Avez-vous déjà goûté la cuisine indienne ?

    — Jamais.

    — Dans ce cas, j’espère que vous appréciez la nourriture épicée. »

    Le serveur leur récita une liste de mets dont elle ne comprit pas un traître mot. Devant sa perplexité, il proposa un plat traditionnel à base de poulet, qu’il appelait murgh makhani et dans lequel il était question de beurre. Du thé leur fut servi, puis un grand bol, dont le contenu à l’aspect prémâché dégageait une odeur appétissante. D’autres petits récipients furent amenés, ainsi qu’une galette de forme circulaire.

    Les goûts nouveaux et la puissance des épices surprirent Katherine, qui mangea cependant avec plaisir.

    « Que dit votre dossier ? demanda l’espion dès que les assiettes furent vides.

    — Vous savez de quel côté votre tartine est beurrée, constata Katherine. Le scientifique s’est présenté sous le pseudonyme de Johann Braun. Il était d’un caractère taciturne et ne semblait s’intéresser qu’à sa science. Il a mentionné à plusieurs reprises sa recherche d’un eldorado.

    — Ce qui signifie ?

    — Il désirait trouver un endroit où la science prendrait le pas sur les instincts humains. Il regrettait de ne pas l’avoir trouvé à Istanbul.

    — Rien d’autre ?

    — Une seule chose : certains documents semblent indiquer qu’il aurait fait l’acquisition d’un îlot.

    — Sans plus de précision ?

    — Les télégrammes étaient adressés à Londres. Je n’en ai pas le relevé exact, seulement qu’il a mandaté quelqu’un de sa connaissance.

    — Un îlot aux environs de Londres ? Nous pouvons probablement en trouver la trace. »

    Une fois cette discussion terminée, le gentleman laissa entendre que les savants germaniques ne constituaient pas sa principale préoccupation. Carlo n’avait pas pour habitude de repousser ses prétendants, aussi fut-il d’abord pris de cours, avant que ne lui reviennent quelques excuses qu’il avait entendues. Il fit comprendre que cet empressement le mettait mal à l’aise et qu’il préférerait attendre un jour ou deux. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait.

    ***

    Green Park était parcouru de hordes de travailleurs dès le petit jour. Les silhouettes grises avançaient d’un pas machinal. Rien sur leur visage ne suggérait le progrès dont ils auraient pourtant dû être les fiers représentants. Au milieu de cette foule, l’élégance de l’espion se détachait suffisamment pour que Katherine le retrouve sans difficulté. Il la gratifia une fois encore d’un large mouvement du chapeau ; elle y répondit par une révérence.

    « Chère Katherine, les nouvelles sont bonnes. Je crois savoir où se terre notre excentrique.

    — Vous avez trouvé son îlot ?

    — Précisément. Isle of Forrest.

    — Est-ce éloigné de Londres ?

    — Absolument pas, cela se trouve à l’embouchure de la Medway. Nous partons sur l’heure. »

    Ils montèrent dans un cab qui les conduisit à Tilbury et les déposa devant un hangar attaqué par la rouille.

    « Vous allez être surprise », professa le gentleman.

    Il déverrouilla la porte, qui s’ouvrit avec un petit chuintement. Les torchères illuminaient un intérieur moderne : les parois chromées supportaient de grandes armoires métalliques, les tubes d’airain couraient au sol et contre les murs, laissaient parfois s’échapper quelques volutes de vapeur, et dans un angle une imposante machine tournait calmement. L’air sentait la houille et la graisse. Aucune présence humaine n’était visible. Katherine fut fascinée par la technologie, bien supérieure à tout ce qu’elle avait vu.

    Au centre de la pièce se trouvait un véhicule étrange, doté de six roues, de trois hélices et d’un gouvernail. Il était plus long qu’une charrette et son attelage. Sa carrosserie en bronze était ornée de rivets ; aucune portière n’était visible. Une cheminée laissait penser qu’une machine à vapeur le propulsait. Une échelle permettait d’accéder au toit, l’espion la gravit et il aida son acolyte à faire de même.

    L’intérieur du véhicule était fort exigu. De nombreux leviers, volants et boutons poussoirs garnissaient toutes les parois. Quelques vitres, complétées par un périscope, permettaient de distinguer l’environnement.

    « Bienvenue dans l’amphibien ! Il faut attendre quelques minutes pour que l’eau soit chaude.

    — Profitons-en pour mettre au point quelques détails.

    — Je vous écoute.

    — Nos deux nations sont à la recherche des mêmes documents. Comment comptez-vous les répartir ?

    — Je ne comptais pas le faire. Dans l’une des armoires de cet entrepôt se trouve un appareil de reproduction. Je vous laisse les originaux et je garde les copies.

    — Je n’avais pas envisagé cette possibilité.

    — Cela vous convient-il ?

    — Parfaitement.

    — Avez-vous d’autres questions ?

    — Non, une simple remarque : j’ai en ma possession les plans du chemin de fer atmosphérique.

    — Vous y aviez fait allusion. Comptez-vous les mettre dans la balance ?

    — En tant que garantie de ma sécurité.

    — Les visées que j’ai à votre égard ne sont pas de cet ordre. Ce ne serait pas digne d’un gentleman. »

    L’aiguille du manomètre s’était stabilisée, Andrew tourna une manivelle et le véhicule se mit en marche. Une ouverture apparut dans la façade, ils débouchèrent dans le port. Là, le véhicule roula le long de la rampe jusqu’à atteindre l’eau. Ils traversèrent la Tamise et revinrent sur la route. Leur vitesse était suffisante pour dépasser les véhicules hippomobiles.

    Ils ne tardèrent pas à atteindre les rives de la Medway. Là, ils firent une halte et remplirent la réserve de charbon. Puis l’amphibien pénétra à nouveau dans l’eau. Ils dépassèrent St Mary’s Island et cabotèrent jusqu’à un îlot duquel dépassait une tour de pierre. Un petit bateau à voile était amarré dans une crique naturelle.

    « Nous sommes arrivés ! » s’exclama l’espion, visiblement ravi de quitter l’habitacle exigu. Il sortit le premier, l’arme au poing.

    « Vous pouvez venir, il n’y a pas de comité d’accueil. »

    La tour, bâtie en pierres blanches, semblait dater du Moyen-Âge et ne pas avoir été rénovée depuis. Le sommet des façades était parsemé de larges ouvertures d’où devaient émerger des canons, alors que le flanc de la construction était parsemé de nombreuses meurtrières. Une douve remplie d’eau de mer empêchait d’accéder à la porte.

    « Nous voici bien avancés », constata Katherine. « Comment comptez-vous procéder ?

    — Une corde, évidemment ! Ne voyagez jamais au loin sans corde ! Elle peut vous être utile dans bien des cas. »

    Il en sortit un gros rouleau de l’amphibien et accrocha un grappin à l’extrémité.

    « Avez-vous un moyen de vous approcher discrètement ?

    — Non, et de toute manière nous n’avons pas été discrets jusqu’à maintenant. Je vais avancer le plus naturellement du monde et compter sur leurs bonnes manières. »

    Ce qu’il fit. Un seul lancer de grappin lui suffit pour assurer une prise solide. Il s’approcha des murs sans manifester aucune crainte et commença son ascension à l’écart des meurtrières. Il enjamba le parapet et sortit du champ de vision de Katherine. Elle attendit quelques instants avant d’escalader à son tour. Elle n’avait que rarement pratiqué ce type d’activité physique ; sa progression fut lente et pénible. Lorsqu’elle parvint au sommet, un inconnu l’aida à franchir la rambarde et lui attacha les mains dans le dos. Elle avait le souffle trop court pour parler et n’envisagea pas de prendre la fuite. Il la guida le long d’escaliers en colimaçon et de couloirs étroits et sombres, jusqu’à un réduit dans lequel se trouvait déjà son collègue.

    « Willkommen, dit l’homme. Quel plaisir d’avoir de la visite.

    — Mister von Neumann, I presume ? Il me tardait de vous rencontrer.

    — Moi de même. Pour tout dire, j’avais prévu votre venue. Mais je ne pensais pas que vous m’offririez un bijou technologique tel que votre embarcation. Ce serait un excellent apport à mes travaux.

    — Et sur quoi travaillez-vous ?

    — Sur la paix universelle et durable. Un sujet qui doit probablement vous dépasser.

    — Quelques éclaircissements nous permettraient peut-être de comprendre.

    — Je ne pense pas.

    — Vous parlez de paix, intervint Katherine, et votre sujet d’étude a des applications militaires.

    — Vous n’adoptez pas le bon point de vue. Mais je ne vais pas tenter de vous convaincre. Il me faudra sans doute vous éliminer, mais ce n’est pas une priorité : d’autres tâches plus importantes m’appellent. Ne vous inquiétez pas, je serai bientôt de retour. »

    Sans plus attendre, il quitta la pièce et verrouilla derrière lui.

    « Étrange personnage », constata l’espion.

    Il entreprit de se contorsionner de façon ridicule dans le but de défaire ses liens, ce qui ne donna aucun résultat. Katherine se plaça derrière lui et ils tentèrent de dénouer la corde. L’opération fut confuse et l’espion en profita pour étudier le séant que ses doigts rencontraient parfois. Il fut cependant le plus prompt à délivrer sa partenaire.

    Après s’être massé les poignets et avoir examiné la pièce, ils entreprirent de forcer la porte. Katherine récupéra une tige métallique et la glissa dans la serrure. Le mécanisme était primitif mais la rouille faisait obstacle au déplacement du pêne. Après plusieurs tentatives et de multiples conseils inutiles, la porte s’ouvrit dans un grincement.

    « Voici l’heure du dénouement », professa le gentleman.

    Il ajusta son chapeau, vérifia une nouvelle fois que son arme lui avait bien été prise et partit à l’aventure.

    ***

    La tour ne comptait que deux étages, reliés par des escaliers aux points cardinaux. Les portes d’accès à la partie centrale étaient verrouillées et les autres pièces en périphérie ne contenaient qu’un appartement rudimentaire et divers entrepôts. Ils retournèrent sur le chemin de ronde. Là, ils constatèrent que la cour intérieure était protégée par une grande bâche, qu’un filin d’acier ancré aux parois servait à déployer.

    Deux cheminées longeaient les parois. L’une d’entre elle crachait un flot ininterrompu de fumée, la seconde paraissait éteinte.

    « Vous y comprenez quelque chose ? demanda le britannique.

    — Absolument pas. »

    Ils ne savaient que faire, aussi s’appuyèrent-ils contre le parapet et contemplèrent-ils les mouettes.

    « Le grappin a disparu, fit remarquer Katherine.

    — Mais l’amphibien est toujours là.

    — Pensez-vous que nous devons sortir ?

    — J’aimerais bien en savoir plus. »

    À peine s’étaient-ils tus qu’ils entendirent le son caractéristique de la machine à vapeur. La toile, tirée par les câbles, se replia lentement et laissa apparaître un long tube pointé vers le ciel, entouré de mécanismes complexes et de nombreux tuyaux. Le savant s’agitait devant une console qui n’était pas sans évoquer le tableau de bord de l’amphibien. Katherine examina l’assemblage avec perplexité avant de comprendre :

    — C’est un canon. »

    L’espion se retourna.

    « Vous plaisantez.

    — La forme correspond, et les croquis d’un canon de grande taille figuraient parmi les plans dérobés.

    — Ses dimensions sont pour le moins spectaculaires. »

    Le savant tira sur un levier, la vapeur siffla et les rouages se mirent en mouvement. Le canon tourna sur son axe, puis s’inclina et s’immobilisa.

    « Vers quoi pointe-t-il ? Il n’y a que de l’eau dans cette direction.

    — La côte n’est pas loin, corrigea le gentleman. Et quelques villages sont proches. Compte tenu des dimensions de cet appareil, l’obus doit avoir une grande portée.

    — Nous devons arrêter ce mécanisme.

    — Comment ? Il faudrait descendre.

    — Le filin qui maintient le toit pourrait me servir d’appui. Il suffit que je le longe quelques mètres jusqu’à la machine et que je me laisse glisser.

    — Mais vous serez une cible facile. Sans compter la difficulté. »

    Ils se turent et réfléchirent quelques instants.

    « Je pourrais faire diversion.

    — D’accord, essayons. »

    Il aida la jeune femme à enjamber le mur. Elle resta à l’abri des regards, plaquée contre la roche.

    Elle entendit que l’espion hélait Wernher von Neumann, d’abord poliment, puis en des termes de moins en moins distingués. Les voix étaient en partie inaudibles, noyées sous les grincements et les sifflements. Des noms d’oiseaux volèrent avant que la discussion ne prenne un tour plus constructif. Le fait qu’il soit nécessaire de hurler pour se faire entendre accentuait le bellicisme des protagonistes.

    « Vous ne comprendrez jamais, affirma le scientifique. Moi-même, j’ai mis des années à appréhender le problème. Il a fallu que je quitte Londres.

    — Pour Istanbul ?

    — Jawohl. J’ai compris que seule la contrainte pourrait nous faire vivre en paix.

    — Et vous avez construit un canon ?

    — C’est plus compliqué que cela. Mais le processus est maintenant lancé, nous pouvons discuter. »

    Le bruit des machines décrut quelque peu. Katherine s’encouragea à avancer. Elle étendit ses jambes dans le vide et se laissa glisser contre la paroi, jusqu’à ce que ses pieds rencontrent le filin. Ce dernier ploya sous la charge ; elle faillit perdre l’équilibre et se plaqua contre le mur. Elle resta longuement immobile, tenta de retrouver son calme et d’ignorer les mètres de vide qui la séparaient du sol.

    « Entre Londres et Istanbul, notre paquebot s’est fait surprendre par des pirates, expliqua Wernher von Neumann. Leurs canons ont percé la coque du navire.

    — La faute à vos inventions, je suppose.

    — Ou celles de mes semblables, qu’importe ? Le mal était fait, nous avons été contraints de faire halte et de réparer nos avaries.

    — Vous vous plaignez d’un détail pareil ?

    — Ce n’est qu’une peccadille, mais elle m’a ouvert les yeux. La violence est généralisée et absurde. Il est de mon devoir de m’y opposer.

    — Belle utopie. Comment comptez-vous procéder ?

    — Les armes ne sont pas faites pour être utilisées, elles ne devraient servir qu’à dissuader chacun de le faire. Sachant que toute violence conduirait à un massacre, la paix sera la seule alternative.

    — Et vous pensez que votre canon aura cet effet ?

    — Si je prouve au monde que mon canon peut ravager des quartiers entiers en un instant, la paix sera acquise.

    — Vous allez être attaqué.

    — Ma voix se fera entendre : des télégrammes n’attendent que d’être envoyés. Ma démarche est clairement expliquée et mes plans parviendront à mes collègues. D’autres que moi reprendront le flambeau. Sur la balance, ma mort n’a que peu de poids par rapport à une cause aussi noble.

    — Et vous allez tuer des innocents pour prouver qu’il vaut mieux rester en paix ?

    — C’est un mal nécessaire. Je le déplore, mais je n’ai pas trouvé de meilleure solution. Deux obus détruiront Westminster et Buckingham. Le spectaculaire garantit l’efficacité. »

    Les deux espions manquèrent de s’étrangler.

    « Vous ne pouvez pas être sérieux. »

    Katherine n’attendit pas la réponse. Elle souleva un pied, le filin oscilla et elle perdit l’équilibre ; seuls ses doigts, agrippés aux pierres du mur, supportaient son poids. C’est alors qu’elle sentit Djabir prendre le contrôle. D’un puissant mouvement, ses muscles la soulevèrent jusqu’à ce que ses pieds soient à nouveau posés sur le filin. Alors, sans s’appuyer, sans même utiliser ses bras comme balancier, elle avança jusqu’à la machine. Près du sol, la toile était enroulée autour d’une poutre métallique. Le tissu était soutenu par des câbles d’acier peu flexibles. Elle rebondit sur cette surface et retrouva le sol. Le djinn lui rendit sa liberté.

    « J’ai longuement réfléchi et planifié l’opération, disait le savant. À Istanbul, j’ai regardé parmi mes collègues quels travaux pourraient servir mes desseins. J’ai organisé ma fuite, j’ai fait l’acquisition de cette île. »

    Katherine s’approcha du canon. Les mécanismes étaient toujours en mouvement, sans qu’elle n’en comprenne le fonctionnement. Elle n’avait pas les compétences nécessaires pour arrêter le processus. Pour autant que ce soit possible.

    « Quand l’occasion s’est présentée, je me suis emparé de leurs recherches.

    — Et vous les avez tués.

    — Ils se sont montrés gênants, je n’ai pas eu d’autre choix. »

    Le savant était nonchalamment appuyé contre le tableau de commande. Il portait un étui à sa ceinture ; la crosse d’un revolver en dépassait. Derrière lui, une table sur laquelle des plans étaient étalés. Elle se glissa dessous et resta à quelques pas du scientifique, prête à agir.

    « Toujours la même rengaine, s’énerva l’espion. Vous n’avez pas eu le choix, les circonstances l’ont exigé. Bloody hell ! Vous êtes pourtant responsable de vos actions ! »

    Avant que le savant n’ait le temps de répliquer, Katherine se jeta de toutes ses forces contre son dos, ce qui le projeta à terre. Elle se précipita sur l’étui de son arme, sortit le revolver et arma le chien.

    « Keine Bewegung ! Je n’hésiterai pas à tirer.

    — C’est trop tard, Fräulein, le canon est autonome. Il va terminer les réglages d’ici quelques instants. Alors, une sonnerie retentira. Exactement une minute plus tard, le premier projectile sera tiré. Et le second partira peu après.

    — Il n’y a pas moyen de l’arrêter ?

    — S’il y en a un, je ne vous le dirai pas. »

    Le canon se déplaçait toujours, mais de plus en plus lentement. Encore quelques instants et les mouvements seraient difficilement discernables à l’œil nu. Le temps pressait. Tirer dans la machine ne servirait à rien : les composants étaient trop résistants pour craindre les balles. Débrancher l’alimentation en vapeur requerrait du temps et des outils. La solution ne se trouvait pas dans le mécanisme lui-même.

    « Vous avez perdu, affirma le savant, qui s’était assis à même le sol. Depuis que j’ai tiré le dernier levier, le rideau est tombé ; nous ne jouons que l’épilogue.

    — Mais j’en suis le metteur en scène. »

    Elle l’assomma d’un coup de crosse et se précipita vers machine qui commandait la toile. Le manomètre indiquait que la pression était toujours haute. Elle tira le levier à elle ; le filin se tendit et le toit se remit lentement en place. Elle retourna à la table et ramassa les plans, puis elle déverrouilla la porte. Andrew l’attendait derrière.

    « Aidez-moi à porter le savant. »

    Une sonnerie retentit. D’autorité, il la prit par le bras, claqua la porte et la tira vers l’entrée. Ils se précipitèrent vers l’amphibien et s’abritèrent derrière sa carrosserie métallique.

    Une détonation retentit. Le toit amovible, déformé par le projectile, s’éleva au-dessus des créneaux. Les câbles d’acier tinrent bon et la toile retomba. Une seconde détonation, plus violente que la première, fit vibrer l’air. Les flammes jaillirent par les meurtrières ; le toit fut arraché par des projectiles d’acier qui s’élevèrent haut dans le ciel. La réserve d’obus avait explosé.

    « Partons, dit le britannique. Vous avez réussi. »

    Ils montèrent à bord. Elle posa précautionneusement les plans le long du siège. Andrew, qui avait perdu son chapeau, attisa les braises. Lorsque tous deux eurent terminé, ils s’embrassèrent fougueusement.« Fêtons cette victoire », dit Carlo tout en déboutonnant le costume de son amant. Ce dernier ne se fit pas prier et la débarrassa de sa robe. Son sourcil frémit de surprise un court instant, puis il se ressaisit et poursuivit sa mission.

  • La nature post-humaine

    La nature post-humaine

    traité de chirurgie transhumaniste


    Il existe de nombreuses manières d’améliorer l’humain. À notre stade de maîtrise, nous sommes peu ou prou capables de tout transformer. Le cerveau, évidemment, mais aussi la peau, la musculature, le fonctionnement des organes. Certaines techniques ont d’ailleurs été reprises par d’autres spécialités: les cardiologues ont adopté les cœurs artificiels et ne nous consultent que pour les branchements neuraux.

    Je devrais améliorer l’humain, le rendre plus adapté à son environnement, plus intelligent, le doter de nouvelles capacités. En quelque sorte, c’est ce que je fais. Je me sens coupable de me plaindre de mon sort, mais pourtant la vérité est là: le métier que j’exerce est bien loin de ce que j’avais choisi.


    Écrit pour un appel à textes

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    Quand j’ai commencé mes études, j’avais la tête pleine d’ambitions. J’étais convaincu que moi et ma génération allions changer l’humanité, assister à la naissance d’une nouvelle espèce. Le choix de la médecine était naturel, la meilleure voie pour participer à ce moment historique. Franchir un palier, nous ne sommes pas les premiers à en rêver.

    J’ai toujours privilégié ce qui me rapprocherait des laboratoires à visée transhumaniste. Je n’ai rien contre le fait de soigner les gens, mais ce n’est pas ce qui me motive.

    J’ai terminé mon cursus avec d’excellents résultats, toutes les portes m’étaient ouvertes. La chirurgie implantatoire, les branchements neuraux. J’ai rencontré les premiers améliorés et les chercheurs qui s’en étaient occupé. J’ai moi-même appris à poser les appareils, à faire des greffes. À cette époque, le transhumanisme était encore confidentiel, les services concernés étaient liées à des laboratoires de recherche, l’expérimentation jouait un rôle important. Mais, comme tout le reste, nous en sommes venu à maîtriser les procédés, les premières cliniques sont apparues. À présent, elles ont pignon sur rue.

    Naturellement, je suis devenu chirurgien transhumaniste. Je suis une sommité dans le domaine, ce que je considère comme une juste récompense des efforts que j’ai fournis. Les médias m’invitent régulièrement, les célébrités viennent me consulter. Je devrais avoir réalisé mon rêve.

    Il existe de nombreuses manières d’améliorer l’humain. À notre stade de maîtrise, nous sommes peu ou prou capables de tout transformer. Le cerveau, évidemment, mais aussi la peau, la musculature, le fonctionnement des organes. Certaines techniques ont d’ailleurs été reprises par d’autres spécialités: les cardiologues ont adopté les cœurs artificiels et ne nous consultent que pour les branchements neuraux.

    Je devrais améliorer l’humain, le rendre plus adapté à son environnement, plus intelligent, le doter de nouvelles capacités. En quelque sorte, c’est ce que je fais. Je me sens coupable de me plaindre de mon sort, mais pourtant la vérité est là: le métier que j’exerce est bien loin de ce que j’avais choisi.

    L’opération que je pratique le plus est la pose d’un régulateur musculaire. Une petite interface neurale, vite posée, qui permet de contrôler précisément son activité musculaire. La publicité dit que cela permet d’améliorer ses performances sportives. En vérité, il n’en est rien et personne n’est dupe: la seule utilité de cet appareil est de contrôler sa musculature et d’avoir un corps d’athlète sans effort. C’est l’opération préférée des hommes, après quelques semaines ils développent des pectoraux saillants et des deltoïdes si large qu’on les croirait taillés dans une boule de bowling.

    Les femmes, elles, aiment aussi beaucoup les régulateurs musculaires, mais elles les lient invariablement avec un contrôleur hormonal. Leur action remplace les  implants mammaires et toutes les opérations liées au remodelage du corps. Ce qui explique d’ailleurs que les esthéticiens aient si rapidement rejoint nos rangs.

    Les modifications physiques ne s’arrêtent pas là: le traitement dermique, malgré son prix, a aussi bien des adeptes, de même que les cellules capillaires. Bronzer sur commande, faire apparaître des tatouages, modifier sa coupe de cheveux en un instant, nous en faisons bientôt cinquante par semaine. Et nous voyons de plus en plus de tatouages mobiles dans les rues. Certains en profitent même pour lire le journal, qu’ils affichent sur leur poignet.

    On me reprochera d’être réducteur. Bien sûr, la chirurgie transhumaniste ne se résume pas à des modifications de l’apparence. Le transmetteur, qui permet de communiquer avec un ordinateur, est très apprécié des hommes d’affaire. Les oisifs, pour leur part, préfèrent les régulateurs neuronaux. Ils modifient leur humeur, ce qui leur permet d’être euphoriques en permanence. Parfois, ils se suicident en s’administrant une surdose de sensations agréables. Les appareils que nous vendons sont bridés, mais tout le monde sait qu’il est très facile de les déverrouiller.

    Mais j’en viendrais presque à oublier le sexe amélioré. Là aussi, c’est un rêve masculin que d’être doté d’un phallus aussi long qu’un avant-bras, capable de vibrer, de devenir plus ou moins élastiques, de faire apparaître sur commande différents reliefs censés améliorer le plaisir. La rumeur veut qu’une femme qui y a goûté ne puisse plus s’en passer.

    Comme on l’avait prédit au début du siècle, il y a maintenant un fossé entre les post-humains et les autres. Mais de là à dire que la science a amélioré l’humain… Elle lui a seulement offert de nouveaux outils pour révéler sa nature.