Reboot

la plus belle des androïdes


– Ce soir, j’ai la chance d’accueillir Reena Makinday!

Le public l’ovationne. Moulée dans une longue robe noire, elle s’avance comme sur un catwalk, les projecteurs braqués sur elle. Son expression neutre se transforme en un délicat sourire.

– Bonsoir, dit-elle. Merci de m’accueillir.

– Tout le plaisir est pour moi. Permettez-vous que je vous appelle Reena?

– C’est mon nom.

Elle sourit plus franchement.

– Mais vous n’êtes plus la Reena que nous connaissions.

– Je suis morte d’un arrêt cardiaque l’été dernier. Mais grâce au travail acharné de mon mari, Jack Harvey, je suis revenue à la vie ce printemps.

– C’est donc lui qui a mené le projet?

– Exactement. Grâce à la technologie développée dans ses laboratoires et aux meilleurs spécialistes, je suis revenue à ses côtés.

– C’est extraordinaire, n’est-ce pas?

Applaudissements nourris du public.

– Extraordinaire, vraiment! Est-ce que cela fait de vous, pardonnez-moi, une sorte de fantôme?

– Je suis bien tangible, croyez-moi.

Elle se lève et lui touche la main.

– Voyez: je n’ai pas changé.

– En effet. Alors, je pense pouvoir l’annoncer au monde: vous êtes le premier cas de résurrection depuis plus de 2000 ans!


Janvier 2023

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Texte complet

Après quelques secondes d’immobilité, Reena cligne des yeux puis, l’air inquiet, balaie le laboratoire du regard.

– Tout va bien, dit l’assistant, ne vous inquiétez pas.

Quelques minutes plus tard, elle prend place à l’arrière d’une luxueuse limousine. Quatre motards se positionnent de part et d’autre du véhicule et un blindé militaire ouvre la route. Le convoi sort de l’entrepôt. À l’extérieur, le ciel est nuageux et jaunâtre. Des bâtiments industriels avec des inscriptions en caractères chinois. Sur les écriteaux, un sigle revient sans cesse: le logo bleu, facilement reconnaissable, de Harvey Corp.

***

Reena est seule dans la limousine. Pas même un chauffeur, tout est automatisé. Elle est assise avec élégance, presque immobile. Parfois, elle réajuste une mèche de cheveux.

Le convoi a quitté le quartier industriel et, après avoir traversé un checkpoint sans ralentir, il file à travers un quartier huppé. 

– Nous arrivons à destination.

Un grand portail blanc encadré par deux miradors. En une chorégraphie efficace, les véhicules d’escorte disparaissent par des voies latérales et la limousine glisse, majestueuse, jusqu’à l’entrée principale.

Jack Harvey, un sourire aux lèvres, attend. Quelques drones, vigilants, observent ce moment symbolique. La portière s’ouvre dans un souffle. Un stiletto, une jambe, puis une main. Jack s’avance, offre son avant-bras et Reena glisse avec souplesse hors du véhicule. Hésitante, elle le regarde.

– Ma chérie, je suis si heureux de te voir en forme.

Un doux sourire, auquel elle finit par répondre.

– Tu m’avais tellement manqué.

Il l’embrasse longuement, avec fougue.

***

– Tu n’es jamais venue ici, je crois. C’est mon pied-à-terre à Shenzen.

Il la guide à travers la luxueuse propriété.

– C’est confortable, commente-t-il, mais le cadre laisse à désirer. C’est pour cette raison que le spa est installé ici et pas en terrasse. La vue n’a aucun intérêt.

Reena demeure silencieuse.

– Suis-moi, je vais te montrer tes quartiers. J’ai une surprise pour toi!

Deux portes semblables, l’une ornée d’un «R» et l’autre d’un «J».

– J’ai fait venir une partie de ta garde-robe. Si quelque chose te manque, signale-le à ta femme de chambre.

Un salon, aménagé avec goût. Des fauteuils aux formes anguleuses, gris et noirs, une table basse à la géométrie simple et massive. Pas de bibelots, aucune décoration aux murs.

– Je n’ai pas eu l’occasion de trouver des tableaux, dit-il. Par contre, je t’ai pris ceci.

Il désigne une jolie boîte noire ornée d’un ruban en dentelle blanche. Reena l’ouvre et en sort une élégante pochette. Duo de cuirs rouges, fermoirs dorés. Elle l’examine avec attention, remarque la lettre «R» gravée dans l’épaisseur du cuir.

– Elle est magnifique, dit-elle.

– C’est un créateur chinois, une pièce unique. Je me suis dit que ça te plairait.

***

Une fois seule, Reena passe en revue ses vêtements, puis se rend dans la salle de bain. Dans un angle de la pièce, une armoire métallique inélégante, alimentée par une poignée de câbles. La station de recharge. Elle prend une douche.

Les cheveux humides, drapée dans un linge, elle s’installe dans le fauteuil de la maquilleuse. Une vingtaine de secondes plus tard, Bianca fait son apparition.

– Bonjour, Madame.

– Bonjour, Bianca.

Le silence s’installe. Mal à l’aise, la maquilleuse prépare son matériel.

– De quoi avez-vous envie aujourd’hui?

– Qu’est-ce que tu me proposes?

La domestique prend la peine de l’examiner avec attention, fronce les sourcils.

– Qu’est-ce qui te dérange?

– Eh bien…

Elle hésite.

– C’est que… je ne sais pas comment dire…

Reena sourit.

– N’hésite pas à toucher ma peau, si c’est ce qui te met mal à l’aise.

Du bout des doigts, Bianca effleure son poignet, puis sa joue.

– On dirait… C’est comme…

– Comme de la vraie peau, n’est-ce pas?

L’employée rougit.

– On m’a demandé de ne pas en parler. De votre condition.

***

Jack, bien installé dans un canapé, consulte les informations. Il s’interrompt lorsqu’il constate la présence de son épouse.

– Ça fait longtemps que tu me regardes?

– Quelques secondes à peine.

– Tu es magnifique, ma chérie.

D’un geste, il l’invite à s’asseoir à côté de lui.

– Je sens que les médias vont parler de toi ces prochains jours. Ça commence déjà.

– Je ne suis pas certaine que ça soit une bonne nouvelle. Je n’aime pas quand les tabloïds parlent de nous.

– Il n’y aura pas que les tabloïds. Toute la tech attend des nouvelles. On m’a déjà contacté pour des interviews.

– Tu as accepté?

– Pour l’instant, je fais monter les enchères. Quand ils auront bien fait ma pub, je choisirai.

Il sourit, fier de lui.

– Et il faut aussi que j’aie eu le temps de tester le produit.

Il lui passe un bras autour de la taille, l’attire contre lui. Elle se laisse faire, répond à son baiser. Il entreprend de lui retirer sa robe, elle a un mouvement de recul.

– Tu es un peu pressé, je trouve.

– Tu trouves? J’ai attendu si longtemps.

Il l’enlace à nouveau, l’embrasse. La robe finit par céder et glisse à terre.

– Magnifique, commente-t-il.

Il détache son soutien-gorge, la caresse.

– Vraiment magnifique.

***

Couché à côté d’elle sur le canapé, il joue avec une mèche de ses cheveux.

– Tu m’avais manqué, répète-t-il.

Sans répondre, elle lui caresse la main. Il semble s’endormir. Elle reste encore immobile, serrée contre lui. Puis, délicatement, elle soulève son bras et glisse hors du canapé.

– Pourquoi est-ce que tu pars? demande-t-il d’une voix endormie.

– Je vais me rincer.

Il grogne.

– Ça fait tellement longtemps… Reste près de moi.

Il n’a toujours pas ouvert les yeux, mais son ton est impératif. Elle se tient immobile au milieu de la pièce, comme hésitante.

– Plus tard, finit-elle par répondre. On va dormir ensemble cette nuit.

– Je te connais, tu vas trouver une excuse pour te défiler.

– J’ai assez d’autonomie pour passer la nuit avec toi. Je peux me mettre en charge demain matin, lorsque tu seras occupé.

Il fronce les sourcils.

– Je n’aime pas t’entendre parler de ça. Tu es Reena, comme tu l’as toujours été.

Elle esquisse un léger sourire.

– D’accord, dit-elle, je ferai attention.

– C’est bien. Merci. Maintenant, viens te recoucher près de moi, s’il-te-plaît. J’ai besoin de sentir ton corps à mes côtés.

– Si tu veux, dit-elle.

Elle s’installe contre lui. Il passe une main autour de sa taille, se presse contre elle. Il lui caresse le ventre et la poitrine avant de se rendormir. Immobile, elle garde les yeux ouverts, un léger sourire figé sur ses traits délicats.

***

Une douce mélodie, d’abord discrète, finit par emplir la pièce. Jack Harvey se redresse, regarde l’heure.

– Encore ce réveil…

Reena est toujours immobile à ses côtés.

– Tu dors?

– Non, pas du tout.

– Alors viens me tenir compagnie. Je vais être assez occupé aujourd’hui.

Elle se redresse, remet en place ses cheveux, se glisse hors du lit. Jack disparaît dans ses quartiers, elle se rend dans sa salle de bain. Bianca apparaît après quelques instants.

– Avez-vous bien dormi, Madame?

– Très bien, merci.

– Aimeriez-vous quelque chose de particulier?

– Je pense qu’un coup de peigne suffira. Je ne vais pas me maquiller pour l’instant.

– Ce n’est pas dans vos habitudes.

Reena sourit.

– Quand mon mari sera parti, j’irai me recharger dans la station. Je me maquillerai quand ce sera fait.

– Je comprends.

Reena revêt un élégant peignoir beige et rejoint Jack dans la salle à manger. Une tasse de café posée devant lui, il consulte les informations.

– Pourquoi est-ce que tu traînes toujours autant?

– J’ai fait aussi vite que j’ai pu.

– J’ai eu le temps de me raser, alors que tu n’es même pas maquillée. Tu aurais pu faire un effort.

Elle ne répond rien; il reprend sa lecture. Le regard dans le vague, elle lisse un pli de son peignoir. Jack repose sa tasse de café.

– J’y vais. Bonne journée, ma chérie!

– À quelle heure reviens-tu?

– Quand j’aurai terminé. Si tout va bien, on quitte ce coin pourri en fin de journée.

***

– C’est assez facile, maintenant, commente Bianca.

– Que veux-tu dire?

– Eh bien… Je n’ai rien à dissimuler. Je peux vous maquiller simplement.

– Dissimuler quoi?

– Les cernes, les boutons, les… vous savez, toutes les petites traces qui peuvent apparaître. Les défauts de la peau.

– Dans ce cas, prends le temps de me faire un maquillage sophistiqué. Ça fera plaisir à mon mari.

Bianca sourit, prépare son matériel.

– Monsieur Harvey avait l’air heureux de vous retrouver.

– Tu as vu les photos?

– Oui. C’est difficile de les rater, actuellement: c’est l’événement en tendance.

– J’irai regarder ce qui se dit. Est-ce que les médias sont gentils avec nous?

– Le monde entier s’émerveille de la prouesse technologique. Les journalistes ont hâte de vous rencontrer.

– Espérons qu’ils ne changent pas d’humeur. Mon mari a décidé de les faire attendre.

– Ne bougez pas, s’il vous plaît, je vais m’occuper de vos lèvres.

À présent, Bianca a les mains sûres et elle n’hésite plus. Elle recule d’un pas, regarde le résultat. Satisfaite, elle présente le miroir.

***

Préoccupé, Jack Harvey traverse la villa à grandes enjambées, sans rendre son salut à son épouse qui l’attend tout apprêtée dans le salon. 

– Si je ne fais pas tout, tout seul, rien ne se passe!

Il s’enferme dans son bureau et la femme de chambre qui le suivait reste devant la porte. Le son de sa voix, étouffé par l’isolation, est à peine audible, mais son ton ne laisse aucune ambiguïté sur son humeur. Il reste quelques minutes dans la pièce avant de ressortir.

– C’est bon! L’hélico arrive dans vingt minutes. Au travail!

Immédiatement, les domestiques s’affairent dans les couloirs. Reena, elle, n’a pas changé de place. Il revient vers elle.

– C’était bien la peine de te faire belle, s’agace-t-il. On lève le camp.

– Tu as eu une dure journée?

– Je ne veux pas en parler. Les ingénieurs ne voulaient pas te laisser partir. Ils disent que ce n’est pas prudent. Ils se prennent pour qui? C’est grâce à moi que ce projet est un succès! Et je les paie assez pour qu’ils ne fassent pas d’erreurs!

Reena ne répond rien. Elle reste assise sur son siège, élégante dans sa robe de créateur. Un verre d’eau, à peine entamé, est posé à côté d’elle.

– Tu ne fais rien de tes journées?

– Je m’acclimate. Mon emploi du temps est vide pour l’instant.

Jack ricane.

– Rassure-toi, ma chérie, ça ne va pas durer.

***

Une fois dans les airs, Jack Harvey retrouve son calme. Il se cale dans la banquette, consulte sa messagerie, parcourt l’actualité. Reena, à côté de lui, semble assoupie.

– J’ai un tabloïd anglais qui me propose une exclusivité d’un jour. C’est vraiment le fond du panier, mais ils savent faire des affaires.

Il adresse un regard à son épouse immobile, hausse les épaules.

– Ce qui est dommage, c’est qu’ils préfèrent les photos volées aux photos posées. Mais ce que j’ai de mieux en matière de mode, c’est une invitation à la Fashion Week de Milan. Rien du côté de la tech, ils sont plus intéressés par le code source que par le résultat.

Il poursuit ses recherches.

– Sinon, il y a toujours les nus. Pourquoi pas une photo de toi en couverture, d’ailleurs? Pour faire admirer la qualité du travail de près, ça me semble bien! Et en plus, ça ferait une belle polémique. Qu’est-ce que tu en penses?

La question est rhétorique: il ne prend même pas la peine de tourner la tête.

– Je vais contacter Teddy, je suis sûr qu’il sera enthousiaste.

Il lance l’appel. Le logo du Herald apparaît.

– Eh ben, il est pas pressé!

Après une bonne trentaine de secondes, le visage de Teddy apparaît.

– Je te réveille, on dirait? Il est tôt à Melbourne?

– Bientôt six heures du matin. C’est à quel sujet?

***

Les buildings de la City scintillent comme des échardes de verre. Lorsque Reena sort de la station de recharge, son mari dort encore. Elle en profite pour se prélasser dans un bain en admirant la vue.

– J’aimerais de la musique.

Un instant plus tard, un accord synthétique retentit. Entrée de la boîte à rythme, puis d’une voix féminine.

– Tu écoutes cette merde? demande Jack.

Habillé d’un peignoir, il la regarde, l’air amusé.

– J’ai seulement demandé de la musique. Tu sais ce que c’est?

– De la merde, pourquoi?

– Dites-moi: qu’est-ce que nous écoutons?

Amuse me, de Miss Flowers, répond la domotique.

– Ça doit être une de ces débilités à la mode…

– Éteignez la musique, demande Reena.

Elle sourit à son époux.

– Tu as bien dormi?

Il hausse les épaules.

– Avec le jet-lag, c’est toujours difficile de dire.

Il tire une chaise à côté de la baignoire.

– Je me suis renseigné, dit-il, pour tes débuts. J’avais pensé à des photos dénudées, mais Teddy me dit que c’est pas une bonne idée.

– Qui est Teddy?

– Le rédac chef du Herald, à Melbourne. Il dit que ça donnerait de toi l’image d’un sexbot de luxe.

– En effet.

– Tu trouves? Je pensais que tu allais me soutenir.

– Qu’est-ce qu’il t’a suggéré?

– Une interview filmée. Ça permettrait de montrer le hardware et le software en même temps.

– En effet.

– J’aime pas trop. Ça n’est pas assez sensationnel.

***

– Martha! Viens vite! C’est Reena qui appelle!

– J’arrive, crie une voix lointaine.

– Nous attendions de tes nouvelles depuis des jours, explique son père. Nous nous demandions si tu nous avais oubliés.

– Bien sûr que non, répond Reena! Seulement, j’ai été très occupée. Nous étions en Chine, nous venons d’arriver à Londres. Pourquoi ne m’avez-vous pas appelée?

– Nous avons essayé…

Martha, la mère de Reena, fait irruption dans le cadre.

– Ma chérie…

Elle essuie une larme.

– Désolée! Ça fait si longtemps que nous attendions de t’entendre. Et c’est si étrange de te revoir après tout ce temps. Tu as l’air en pleine forme. Ça fait neuf mois, n’est-ce pas?

– Environ, oui.

– Et nous n’avions aucune nouvelle! Ton mari a refusé de nous montrer ton corps. Nous pensions qu’il allait y avoir un enterrement, mais il n’a rien organisé. C’était tellement étrange!

Son mari la prend par l’épaule.

– Ça a été très dur pour nous deux.

– Je suis désolée, répond Reena. Jack ne m’a rien raconté.

– Ce n’est pas de ta faute!

***

– Ce soir, j’ai la chance d’accueillir Reena Makinday!

Le public l’ovationne. Moulée dans une longue robe noire, elle s’avance comme sur un catwalk, les projecteurs braqués sur elle. Son expression neutre se transforme en un délicat sourire.

– Bonsoir, dit-elle. Merci de m’accueillir.

– Tout le plaisir est pour moi. Permettez-vous que je vous appelle Reena?

– C’est mon nom.

Elle sourit plus franchement.

– Mais vous n’êtes plus la Reena que nous connaissions.

– Je suis morte d’un arrêt cardiaque l’été dernier. Mais grâce au travail acharné de mon mari, Jack Harvey, je suis revenue à la vie ce printemps.

– C’est donc lui qui a mené le projet?

– Exactement. Grâce à la technologie développée dans ses laboratoires et aux meilleurs spécialistes, je suis revenue à ses côtés.

– C’est extraordinaire, n’est-ce pas?

Applaudissements nourris du public.

– Extraordinaire, vraiment! Est-ce que cela fait de vous, pardonnez-moi, une sorte de fantôme?

– Je suis bien tangible, croyez-moi.

Elle se lève et lui touche la main.

– Voyez: je n’ai pas changé.

– En effet. Alors, je pense pouvoir l’annoncer au monde: vous êtes le premier cas de résurrection depuis plus de 2000 ans!

***

– Alors, demande-t-elle, qu’est-ce que tu en as pensé?

– Tu étais superbe. Ton entrée en scène restera dans l’Histoire.

– À ce point?

– C’est une résurrection! Un tournant dans l’histoire humaine!

Il s’interrompt.

– Qu’y a-t-il?

– D’ailleurs, tu aurais pu aborder le sujet toi-même. Heureusement qu’il s’est montré complaisant.

– C’est ce qui avait été arrangé. Et tu as dit toi-même que ce serait plus naturel de cette manière.

Il fronce les sourcils, secoue la tête avec agacement.

– Ça t’amuse de toujours me contredire? Je sais ce que je dis: tu aurais pu te montrer un peu plus reconnaissante et faire ce qui avait été décidé. Quand il s’agit de marcher sous les projecteurs ou de sourire, tu te débrouilles, mais pour le reste ça doit être trop compliqué pour toi.

– C’est peut-être un défaut de programmation?

– Tu as toujours été comme ça! 

***

– Tes parents? Pourquoi est-ce que tu voudrais les revoir? Ils étaient prêts à t’enterrer!

– Mets-toi à leur place: ils ont appris que j’étais morte. Ils auraient aimé faire leur deuil.

– Quel deuil? J’ai annoncé au monde entier que tu reviendrais, et je tiens toujours mes promesses.

– Ils auraient aimé voir mon corps, discuter avec toi…

– J’ai déjà perdu beaucoup trop de temps à leur parler. Et toi aussi! Ce sont des imbéciles. Après tout, les chiens ne font pas des chats.

Il fulmine, gesticule.

– D’ailleurs, j’étais sûr qu’ils essaieraient de te monter contre moi. Si ce n’est pas déjà le cas. J’irai regarder votre conversation pour en avoir le cœur net! Et s’ils ont dit un mot de travers, je t’interdis de les contacter.

– Mais ce sont mes parents! Tu as peur qu’ils me fassent du mal?

– Ils t’ont déjà bien assez fait de mal! Tu as toujours été fragile. Si je n’étais pas là pour te protéger…

– Me protéger de quoi?

Il la saisit par les épaules, approche son visage empourpré à quelques centimètres.

– Tu veux une gifle pour t’aider à t’en souvenir?

***

«Accès interdit». Dès que Reena inscrit son nom dans une recherche, le message s’affiche. Elle teste le nom de son mari: les publications semblent être filtrées. Pas une seule mention de ses activités récentes, à peine quelques lignes sur ses projets en robotique, qui semblent dater de plusieurs années.

– S’il vous plaît, demande Reena.

Aussitôt, un domestique fait son apparition.

– Comment se fait-il que je n’aie pas accès à l’actualité?

– Désolé, Madame, mais je ne peux pas vous répondre.

– À qui est-ce que je dois demander, alors?

– À Monsieur Harvey, Madame.

– D’accord, et est-ce que vous pouvez me renseigner?

– À quel sujet, Madame?

– Ce que disent les médias à mon propos.

– Je regrette, Madame, mais je ne peux pas vous répondre.

Mal à l’aise, il détourne le regard.

– Puis-je faire autre chose pour vous, Madame?

– Non, je vous remercie.

Il s’empresse de disparaître.

***

– J’ai vu que tu as essayé de faire des recherches, commence Jack Harvey. Pourquoi est-ce que tu ne m’as pas posé la question, plutôt?

– Je sais que tu n’aimes pas que je parle de mon état actuel.

– Non, je n’aime pas ça.

Il pose ses couverts, scrute son visage.

– Mais si tu y tiens, pose-moi la question et j’y répondrai.

– D’accord. Alors explique-moi, comment est-ce que je fonctionne?

Il s’essuie soigneusement la bouche de sa serviette.

– Ton organisme est une amélioration de ce qui se faisait de mieux en systèmes biomimétiques. Chaque muscle a été créé avec exactement la même fonction. Même ta peau, qui est synthétique, réagit comme de la peau humaine. Je pense que tu as remarqué que tu avais la chair de poule lorsqu’il fait froid.

Elle sourit.

– Je n’y ai pas vraiment prêté attention.

– Non, évidemment.

– C’était plutôt le fonctionnement de mon cerveau qui m’intéressait.

Il repousse son assiette, et un domestique apparaît pour la lui enlever.

– Ce serait trop compliqué à expliquer en détail, mais disons que les zones du cerveau ont été recréées et entraînées, de sorte que tu as des émotions de la même nature que celles que tu avais.

– D’accord, je comprends.

– Très bien. Maintenant, changeons de sujet.

***

– Bonjour, Madame.

– Bonjour, Bianca. Aujourd’hui, tu vas avoir un peu plus de travail que d’habitude: j’ai vu qu’il me reste des marques au cou malgré la station de recharge.

La maquilleuse inspecte la peau d’un œil expert.

– En effet, il y a des lésions. Que s’est-il passé?

– Je ne sais pas, je pense que c’était le col de ma robe qui était trop serré.

– D’accord. Par contre, on dirait que la petite marque sur votre joue a fini par disparaître.

– Tant mieux. Dis-moi, est-ce que tu regardes les nouvelles?

– De temps en temps, esquive-t-elle. Ça ne m’intéresse pas tellement.

– Est-ce que tu as lu quelque chose sur ma fabrication?

– Non, ment-elle, absolument rien.

– C’est mon mari qui vous a interdit d’en parler?

– Il a seulement demandé au personnel d’être discret et de vous préserver.

***

Fermement accroché à ses hanches, il va et vient avec vigueur.

– Tu la sens bien, là?

Elle pousse un gémissement, qui le fait redoubler d’ardeur. Il la pilonne jusqu’à atteindre la limite et il éjacule sur ses fesses.

– Ah, grogne-t-il, ça fait du bien.

Il se laisse tomber à côté d’elle, satisfait. Elle se redresse, saisit quelques mouchoirs et commence à s’essuyer. Il ne bronche pas, semble s’endormir. Lorsque sa respiration devient régulière, elle quitte le lit et la chambre commune.

Dans sa salle de bain, elle prend une courte douche et appelle Bianca.

– Il faut me démaquiller, je vais aller dormir.

– Bien, Madame. Je vois que ça a beaucoup coulé. Et aussi que vous avez un ongle cassé.

Elle sort le matériel nécessaire, ouvre les flacons.

– C’est étrange, je ne l’avais pas remarqué.

– On dirait qu’il était enthousiaste ce soir!

– C’est le moins qu’on puisse dire.

***

Jack Harvey ajuste sa cravate, sourit au miroir.

– Pas mal!

Sur le pas de la porte, il se retourne.

– Passe une bonne journée, ma chérie.

– Merci, toi aussi, répond Reena.

Elle reste immobile jusqu’à ce que le porte se referme, puis traverse le grand hall et s’approche de la baie vitrée. Elle regarde la limousine s’éloigner sans dire un mot, le visage figé. Elle réajuste la bretelle de sa robe. Un domestique passe dans son dos, un plateau à la main.

Une alarme qu’elle seule peut entendre la tire de sa contemplation. Elle tressaille et marche jusqu’à sa station de recharge. À l’intérieur, elle remarque une enveloppe accrochée au mur.

Ma chère Reena,

Nous avons encore essayé de te contacter, malheureusement sans succès. C’est la raison pour laquelle nous avons pris contact avec Bianca, la maquilleuse dont tu nous as dit tant de bien. À force d’insister, elle a accepté de te transmettre cette lettre.

Reena laisse la porte entrouverte le temps de finir la lettre de ses parents.

***

Jack la saisit par les épaules et la plaque contre le mur.

– Ferme ta gueule!

Il lui assène une gifle maladroite.

– J’en ai ras-le-bol de t’entendre! Toujours à me raconter ta vie inintéressante, tes mondanités, et à te plaindre de tout et n’importe quoi.

Le coup de poing, lui, est bien ajusté.

– Mais qu’est-ce que tu serais sans moi? Hein? Rien du tout, tu m’entends, rien! 

Il recule d’un pas et elle glisse à terre.

– Que les choses soient claires, dit-il en ponctuant d’un coup de pied, sans moi, tu n’existes pas, tu n’as plus d’existence légale. Tu es en vie parce que je le veux bien.

Elle se recroqueville. Sa robe est déchirée et les perles de son collier jonchent le sol.

– Pourquoi tu fais tout pour me provoquer? Tu devrais me respecter! Pourquoi tu me manques de respect? Regarde ce que tu m’obliges à faire! Malgré tout ce que je fais pour toi, tu ne penses qu’à toi! C’est comme si je n’existais pas! Il n’y a que ta carrière, tes amis…

Il la gifle une dernière fois.

– Tes petits soucis, je m’en fous! Ça n’a pas d’intérêt! Tu devrais ignorer toute cette merde et me faire un peu plus de place dans ta vie!

***

La limousine franchit le grand portail de la villa, remonte l’allée et ralentit. Jack Harvey, impeccable dans son costume, se précipite à sa rencontre.

– Ma chérie! Comme je suis heureux de te revoir! As-tu fait bon voyage?

Reena sourit.

– Tout à fait.

Elle marche à sa rencontre, il la serre dans ses bras.

– Quel plaisir de te retrouver en forme. Comment te sens-tu?

– Parfaitement bien. Que m’est-il arrivé?

– Rien de grave, une petite erreur mémoire qui a provoqué des dysfonctionnements. D’ailleurs, est-ce que tu te souviens de ma villa à Shenzen?

– Je pense, répond Reena.

– Suis-moi, je vais te rafraîchir la mémoire.

Il la guide jusqu’à sa chambre, lui montre une boîte en bois, posée sur le lit.

– C’est pour toi, pour fêter ton retour.

Elle l’examine puis l’ouvre avec délicatesse. À l’intérieur, dans un écrin de velours rouge, deux escarpins de cuir ornés d’une chaînette dorée et d’une fleur en tissu.

– Ils sont magnifiques!

– Je connais tes goûts, je savais qu’ils te plairaient. Ils sont faits par un artisan milanais. Je l’ai découvert en marge de la Fashion Week, la semaine dernière.

***

Reena prend une courte douche, s’emballe dans un linge et s’installe dans le fauteuil. Aussitôt, la maquilleuse apparaît.

– Bonjour, Madame.

– Bonjour. Vous n’êtes pas Bianca.

– Je m’appelle Hua et je remplace Bianca Teves, qui a donné sa démission.

– Très bien. Pouvez-vous mettre de l’ordre dans mes cheveux?

– Bien, Madame. Aimeriez-vous une coiffure particulière?

– Un simple chignon suffira: je vais me reposer dans la station de recharge.

Après quelques minutes de travail, Hua présente un miroir.

– Est-ce que cela vous convient, Madame?

– Parfaitement, je vous remercie.

La maquilleuse fait la révérence et disparaît. Reena prend place dans la station de recharge. Un petit frottement contre son pied: une feuille de papier pliée en quatre, un peu chiffonnée. Une note est griffonnée: 

Amitiés,

Bianca

Elle la déplie et la retourne: au verso se trouve la copie d’un article de journal.

Le curieux robot de Jack Harvey

Une photo, en noir et blanc, de sa première apparition publique.

Performance technologique ou esbroufe? L’apparition spectaculaire de Reena Makinday sur le plateau du Evening Show a laissé croire au public que la top model était réellement revenue à la vie. Pourtant, les experts que nous avons interrogés sont sceptiques.

«À l’heure actuelle, explique Lindsay Sarkisian, spécialiste de l’intelligence artificielle au Manchester Institute, toute la profession s’accorde à penser qu’il nous faudra encore des années de travail pour créer une conscience robotique. L’hypothèse la plus plausible est que nous ayons eu affaire à une évolution basée sur un modèle de langage, c’est-à-dire une intelligence artificielle entraînée à se comporter de la même manière que son modèle.» Naoto Suda, spécialiste des modèles de langage, partage cet avis. «À la place d’une quelconque conscience, il n’y a rien d’autre qu’un modèle statistique qui exécute le comportement le plus probable. C’est une application ingénieuse de principes connus.»

Reena interrompt sa lecture, glisse soigneusement la feuille sous les câbles d’alimentation et ferme complètement la porte.

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