quand l’humain est un extraterrestre primitif
D’autres questions demeuraient: de quoi se nourrissaient-ils? Quel était leur métabolisme? À quoi servait ce mouvement rythmique de l’abdomen, perturbé lorsqu’ils produisaient des sons? Plus important: quelles étaient leurs intentions? C’était avec ces questions en tête qu’elle avait repris la discussion. Elle devait comprendre ce qu’ils faisaient là et trouver une solution au problème qu’ils représentaient. Des créatures dont même le Conseil n’avait jamais entendu parler, arrivées de nulle part.
Kauta restait toujours en retrait, pourtant elle aussi apprenait. Elle avait mémorisé le vocabulaire, mais son rôle de gardienne restait prioritaire: elle tenait à ne pas s’impliquer émotionnellement. Iwad pensait cette implication nécessaire pour domestiquer une créature, d’autant plus si elle était intelligente, mais elle comprenait que cette tâche soit réservée à Malit et elle-même. Malit, d’ailleurs, ne cachait pas son enthousiasme et sa curiosité.
Janvier 2025
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Le chemin serpentait au milieu de la végétation sauvage.
Iwad éprouvait encore des difficultés à se focaliser sur sa mission. Tout était trop frais pour elle, trop étrange. Méditative, elle se contentait de suivre Kauta, qui ouvrait la voie avec assurance. La gardienne glissait à vive allure, les tentacules réduits au minimum, les bords de sa sole oscillant sans relâche. Elle gardait son estophore exposé dans le but explicite de rassurer le groupe, et manifestait avec intensité son calme et sa confiance.
Derrière Iwad, Malit avançait en silence, sans se laisser distancer. Elle n’exprimait pas d’émotion particulière. Un trio efficace pour une mission inhabituelle.
– Nous arrivons, signala Kauta.
Iwad découvrit le poste avancé des gardiennes. Ces dernières, sur le qui-vive, avaient sorti leur lance. Kauta les mena à la responsable.
– Rien de neuf, annonça cette dernière. On dirait que les créatures attendent.
– Sont-elles menaçantes?
– Désorientées. Leurs émotions sont ténues et étranges, nous n’avons pas de certitudes. Elles ont dû sentir notre présence. Nous n’avons pas établi de contact.
Kauta ondula et se tourna vers Iwad.
– Qu’en penses-tu?
– Rien pour l’instant. Peut-on les observer sans risque?
– Suis-moi.
Elles glissèrent jusqu’à un promontoire rocheux. Iwad ne remarqua d’abord que l’imposante masse brillante, comme une étrange météorite, qui avait lacéré la végétation. Seule une fissure altérait sa surface. Étrange abri, se dit-elle, inhospitalier mais plus grand que la salle du Conseil.
Elle aperçut ensuite deux créatures, plus petites qu’elle ne les avait imaginées. À cette distance, difficile de comprendre leur anatomie, mais une chose était sûre: elles ne ressemblaient à rien de connu.
***
– Allons voir, décida Iwad après une période d’observation. Elles n’ont pas l’air agressives.
Elle sentait la tension des ses camarades.
– Est-ce que je prends de quoi nous défendre?
– Évitons de leur faire peur, recommanda-t-elle.
– Très bien.
Elles sortirent du couvert végétal; les créatures eurent un mouvement de recul. Iwad perçut leur envie de fuir et l’effort qu’elles faisaient pour garder leur calme. Elle s’arrêta à distance. Pour signaler ses intentions, elle rentra ostensiblement ses tentacules.
Les créatures s’étaient redressées, en équilibre instable sur deux longs appendices, qui représentaient presque la moitié de leur taille. Deux autres tentacules leur pendait sur les côtés, dotés d’extrémités préhensiles. Au moins une chose normale. Et un dernier appendice émergeait de leur abdomen à la verticale. Complexe, il incorporait en tout cas des yeux et une bouche.
Déployées ainsi, les créatures étaient plus hautes qu’Iwad et ses congénères, mais nettement moins massives. Elles avaient l’air fragiles.
Tour à tour, elles levèrent leurs appendices préhensiles à la hauteur de leurs yeux. Leurs émotions, diffuses, étaient pacifiques. Le geste devait être une forme de salut: Iwad les imita. Les créatures abaissèrent leurs appendices. Le premier individu s’avança, de son étrange mouvement de marche sur deux pattes, et tendit un tentacule devant lui. Iwad l’imita à nouveau et le premier contact se fit ainsi. Il avait la peau étonnamment chaude et sèche. Il prononça quelques mots, dans une langue qu’Iwad ne comprenait évidemment pas.
Ils restèrent ainsi, l’un en face de l’autre. À coup sûr ces créatures étaient intelligentes: leur peur initiale avait rapidement diminué, cédant la place à une gêne bien compréhensible.
***
Detora était toujours caché derrière l’horizon et la douce lumière de Nieru conférait une teinte orangée au paysage. Iwad et ses camarades revenaient au poste avancé.
– Quelles sont tes réflexions? demanda Iwad à Kauta.
– Je n’ai pas suivi toute votre discussion, mais ces individus semblent plutôt inoffensifs. Ils ne montrent aucune agressivité et paraissent fragiles.
– En effet. Et toi, Malit?
– Comprendre leurs intentions et parvenir à communiquer avec eux devrait être plutôt aisé.
– C’est possible. Ils utilisent des sons que nous pouvons entendre et imiter. Et ils semblent suffisamment intelligents.
Nouveau silence. Les camarades d’Iwad attendaient ses indications. Elle avait été désignée responsable, pour une raison qui lui échappait encore. Le Conseil s’était basé sur sa capacité à domestiquer des animaux, ce qui ne lui semblait pas adapté à la situation. Mais il aurait été impoli de remettre en cause cette décision.
– Pourquoi pensez-vous qu’ils sont là?
Malit ondula.
– J’ai plusieurs hypothèses. Ce qui est sûr, c’est qu’ils viennent de loin. Avec cette météorite qui serait tombée?
– C’est ce que rapportent les témoignages, rappela Kauta.
– C’est peu vraisemblable, reprit Malit, mais je n’ai pas de meilleure hypothèse. Ils n’ont pas l’air conquérants; en fait ils n’ont pas l’air de savoir ce qu’ils font là.
– Ce sont peut-être des éclaireurs, intervint à nouveau la gardienne, auquel cas nous devrons être prudentes. Mes collègues sont prêtes à intervenir si nécessaire.
Iwad désirait éviter la confrontation. En réalité, elle était curieuse, impatiente d’en savoir plus. Elle se demanda comment approcher ces créatures pour les domestiquer. C’était le rôle qui lui avait été confié après tout.
– La prochaine étape sera d’instaurer un dialogue. Êtes-vous d’accord avec ce principe?
– Tout à fait, approuva Malit.
Kauta ne répondit rien: son consentement allait de soi.
– Alors prenons de quoi dessiner. As-tu des remarques à faire concernant notre sécurité?
– Je resterai attentive, répondit la gardienne.
Même si elle ne partageait pas ses craintes, Iwad était rassurée par la présence de Kauta. Toujours professionnelle, toujours attentive, toujours adéquate.
***
– Houmains?
La prononciation de Malit s’améliorait rapidement.
– Humains, articula la créature.
– Humains, répéta Malit.
Leurs interlocuteurs exprimaient une joie intense malgré leur absence d’estophore.
– Humains, dit à son tour Iwad.
La créature, de son tentacule préhensile étrangement articulé, se désigna:
– Nous humains. Puis, en modifiant son geste et son inflexion: et vous?
– Vous humains, répondit Malit. Et nous?
Elle comprenait vite et avait l’habitude de ces dialogues. L’expérience de ses voyages et de ses apprentissages précédents. C’était sa familiarité avec d’autres langues et d’autres civilisations qui avait retenu l’attention du Conseil.
Les créatures se regardèrent.
– On les appelle comment? Des limaces?
– Ce serait bizarre. On ne connaît pas le nom qu’ils se donnent.
– Des autochtones, alors?
– D’accord.
La créature se tourna à nouveau vers Malit.
– Nous humains, vous autochtones.
– Nous autotones, vous humains.
– Autochtones.
– Autochtones, répéta Malit, pour le plus grand contentement des créatures.
Detora pointait à l’horizon et la lumière devenait plus vive. Les humains regardèrent l’astre avec curiosité.
– Il nous faut une pause.
L’autre acquiesça:
– Nous avons besoin d’une pause.
En disant ses paroles, il joignit ses deux appendices préhensiles à côté de sa bouche, inclina sur le côté son appendice supérieur et obstrua ses yeux. Iwad ne comprit pas cette indication.
– Vous avons besoin d’une bause, dit Malit.
– Nous avons besoin d’une pause, vous avez besoin d’une pause, répondit la créature en désignant d’abord son abdomen, puis Malit.
Après réflexion, Iwad comprit ce que l’humain voulait exprimer. Comme d’autres espèces, ils ne devaient pas aimer la lumière et voulaient s’abriter.
– Humains, dit-elle.
Elle imita les mouvements, joignit deux appendices préhensiles à côté de sa bouche, désigna l’étrange météorite qui leur servait d’abri, puis Detora. La créature manifesta son approbation.
***
Les créatures étaient ressorties de leur abri avant que Detora soit à son zénith. Ce n’était donc pas un problème de lumière. Iwad essayait de comprendre leur fonctionnement, leur physiologie. Elle avait déjà noté qu’ils communiquaient leurs émotions par l’utilisation de mouvements spécifiques: ils ne disposaient pas d’organe consacré. En conséquence, ils ne pouvaient pas percevoir les émotions autrement que par la vue et peut-être l’ouïe. Comme l’avait noté Malit, cette absence d’estophore n’était pas compatible avec la langue locale, sans parler de leur élocution particulièrement lente.
D’autres questions demeuraient: de quoi se nourrissaient-ils? Quel était leur métabolisme? À quoi servait ce mouvement rythmique de l’abdomen, perturbé lorsqu’ils produisaient des sons? Plus important: quelles étaient leurs intentions? C’était avec ces questions en tête qu’elle avait repris la discussion. Elle devait comprendre ce qu’ils faisaient là et trouver une solution au problème qu’ils représentaient. Des créatures dont même le Conseil n’avait jamais entendu parler, arrivées de nulle part.
Kauta restait toujours en retrait, pourtant elle aussi apprenait. Elle avait mémorisé le vocabulaire, mais son rôle de gardienne restait prioritaire: elle tenait à ne pas s’impliquer émotionnellement. Iwad pensait cette implication nécessaire pour domestiquer une créature, d’autant plus si elle était intelligente, mais elle comprenait que cette tâche soit réservée à Malit et elle-même. Malit, d’ailleurs, ne cachait pas son enthousiasme et sa curiosité.
Iwad la laissa donc reprendre la conversation et sortit de quoi dessiner. Les humains comprirent rapidement de quoi il s’agissait et, tandis que l’un d’eux parlait avec Malit, le second se représenta de manière extrêmement schématique.
– Humain, articula Iwad.
Il acquiesça et dessina une sorte de flèche. Une fois terminé, il pointa la météorite de son appendice.
– Vaisseau, dit l’humain.
– Vaisseau, répéta Iwad, désignant tour à tour la roche et le dessin de flèche.
Visiblement satisfait, il reprit la craie et traça deux grands cercles, puis le vaisseau qui allait de l’un à l’autre. Il manifesta de la tristesse sans la vocaliser. Iwad n’était pas certaine de comprendre. Pour clarifier, il esquissa plusieurs humains sur le périmètre du premier cercle et représenta d’un trait maladroit ce qui ressemblait à la silhouette d’Iwad au sommet du second.
Kauta exprima de l’inquiétude.
L’humain désigna le second cercle et le sol devant son pied.
– Planète.
Iwad indiqua le même dessin:
– Nous planète.
La créature manifesta son enthousiasme.
Iwad effaça d’un mouvement le second cercle et représenta une sphère, en périphérie de laquelle elle indiqua Nieru et Detora. L’humain parut surpris, ou peut-être effrayé, mais il pointa Detora dans le ciel, puis le dessin.
Iwad acquiesça, ce que la créature ne sembla pas remarquer. Elle répéta donc les correspondances par des mouvements, avant de désigner le premier cercle.
– Vous planète.
L’humain acquiesça de nouveau, pointa le cercle, puis le ciel. Iwad éprouva un vertige.
***
– Qu’est-ce que tu as appris? demanda Iwad.
Malit fit une liste de vocabulaire et de phrases, dont elle donnait en parallèle la traduction. Lorsqu’elle eut terminé, Iwad ajouta vaisseau et planète.
– Ils ne viennent donc pas d’ici?
– Il a expliqué que son vaisseau a traversé le ciel: il vient d’une autre planète. Extrêmement loin d’ici, au point que Detora n’est qu’une étoile parmi d’autres.
Kauta manifesta son acquiescement. Elle avait compris la même chose.
– C’est fantastique, lâcha Malit, ondulant d’incrédulité.
– Ce n’est pas une bonne nouvelle, lâcha la gardienne. S’ils ont la possibilité de voyager à travers le ciel, ils représentent une menace.
– Explique-nous, demanda Iwad.
– Nous ne savons pas voler. Ils pourraient nous attaquer par le haut. Et tant qu’ils restent dans le ciel, ils sont intouchables.
– Tu as raison. Espérons qu’ils ne deviennent pas agressifs.
– Il pourrait s’agir d’éclaireurs, tout cela pourrait être une ruse. Nous sommes en danger. Je dois en parler aux gardiennes.
Elle glissa au loin et revint, toujours soucieuse.
– La commandante arrivera au coucher de Nieru. Elle ne devrait donc pas tarder. En attendant, les gardiennes font leurs préparatifs.
– Quels préparatifs? Pour se prémunir d’une attaque venue du ciel?
– D’une part. Et d’autre part au cas où il faudrait les éliminer.
Malit manifesta sa désapprobation.
– Nous ne sommes pas des créatures sauvages. Nous progressons grâce à la collaboration.
***
Les enjeux croissaient et Iwad se sentait inadéquate. La commandante n’avait donné aucun ordre, uniquement émis des suggestions. S’adapter, chercher des informations, ne montrer ni inquiétude ni précipitation. Un travail de diplomatie qui semblait plutôt adapté aux compétences de Malit ou d’une Conseillère.
Ces créatures n’avaient rien d’animaux sauvages. Ils étaient déjà sociables, elle avait donc rempli sa mission. Mais c’était elle qui menait le groupe et qui devait déterminer la meilleure stratégie.
Les humains ne manifestèrent pas la moindre surprise à la vue des trois négociatrices.
– Bonjour, dirent Malit et Iwad.
– Bonjour, répondirent-ils.
Ils semblaient satisfaits, voire impatients.
Elles reprirent la conversation, approfondirent les sujets qui les intéressaient. Malit était maintenant parfaitement familiarisée avec les sons que produisaient les humains et ne répétait pas systématiquement.
À quatre, la conversation était plus difficile à suivre, mais les échanges entre les deux humains permettaient d’apprendre de nouvelles formulations. Plusieurs fois, ils manifestèrent de la surprise devant l’emploi d’expressions qu’ils n’avaient pas expliquées.
Avec habileté, Malit les incita à parler de leur vaisseau et de leur planète. Iwad dessina les éléments dont elle avait déjà parlé. D’un trait saccadé, l’un des humains indiqua que le vaisseau était cassé. Cela semblait les inquiéter. Ils expliquèrent qu’ils avaient perdu le contrôle à proximité de la planète. Le contact avec le sol avait été violent.
Iwad s’intéressa aux besoins des humains: elle demanda comment ils se nourrissaient. La question semblait délicate et ils discutèrent entre eux.
– Nous avons de la nourriture pour quelques jours.
La conversation dévia sur la question du temps. Sur leur planète, ils n’avaient qu’un seul soleil et le temps était découpé en jours. Pendant l’obscurité, ils dormaient, de la même manière que certains animaux: ils ne faisaient pas que ralentir mais restaient immobiles, inconscients de leur environnement.
La durée des jours leur semblait exceptionnellement longue et ils eurent des difficultés à comprendre les cycles asynchrones de Nieru et Detora.
À force de les observer, Iwad percevait les signes de leur fatigue et les difficultés qu’ils éprouvaient à rester concentrés. Elle proposa une pause.
– Attendez, dit l’un d’eux avec une inquiétude perceptible. Il va bientôt faire nuit et nous n’avons pas de lumière!
Kauta glissa et revint avec une lumière d’appoint. Iwad nota qu’elle relâchait son attention pour la première fois. Et qu’elle avait parfaitement compris, elle aussi, ce que l’humain avait demandé.
***
Il faisait nuit noire lorsqu’Iwad et ses camarades revinrent voir les humains. Ils avaient laissé la lumière à l’extérieur de leur vaisseau et s’y étaient retirés. Ils devaient dormir, car on ne percevait qu’ un sentiment diffus de bien-être.
– Ne les dérangeons pas, dit Iwad. Demandons aux gardiennes de nous avertir quand ils se réveilleront.
Kauta acquiesça et s’éclipsa. Elle revint avec de la nourriture. Toutes trois mangèrent en silence: relâcher enfin sa concentration était bienvenu. Iwad réfléchit à la suite du programme: accueillir ces humains dans un village, leur proposer un logement? Les laisser tranquilles à proximité de leur vaisseau?
Et si leur vaisseau était abîmé, faudrait-il les aider à le réparer? C’était peut-être une mauvaise idée s’il pouvait voler.
Lorsqu’elle eut terminé sa ration, elle interrogea Kauta:
– Tu as l’air plus confiante. Es-tu rassurée à leur égard?
– Pour l’instant en tout cas: ils semblent inoffensifs et ils ont besoin de nous.
– C’est vrai. Ils n’ont même pas de quoi s’éclairer.
– Tout ce qu’ils emportaient a cessé de fonctionner, expliqua Malit.
***
Iwad et ses compagnes s’étaient mises à l’écart: l’activité du poste avancé n’était pas propice pour restaurer leur concentration et organiser leur mémoire. Kauta fut la première à terminer; elle resta immobile, pensive. Iwad l’imita et elles attendirent que Malit finisse à son tour.
– Ils sont réveillés, vint leur signaler une gardienne, mais toujours à l’intérieur.
– Allons-y.
Les créatures avaient récupéré la lumière, qui se trouvait maintenant à l’intérieur du vaisseau. La surface brillait par endroits.
– Il faudra qu’on visite ce véhicule, commenta Kauta. Nous devons savoir ce qui s’y trouve.
Les humains sortirent enfin, l’esprit encore embrumé. Ils manifestèrent une brève surprise, comme s’ils avaient oublié où ils se trouvaient.
– Bonjour, dirent-ils. C’est normal qu’il fasse nuit?
Malit leur expliqua à l’aide d’un schéma que Nieru comme Detora étaient à la moitié de leur cycle nocturne.
– C’est compliqué, se plaignit l’un d’entre eux.
Malit ne perdit pas de temps: elle orienta la discussion sur ce que contenait le vaisseau.
– Des humains, des vivres et du matériel.
Elles éclaircirent les points de vocabulaire, puis demandèrent si les autres humains dormaient.
– Ils sont en stase. C’est comme un sommeil qui aurait été figé.
Ils eurent du mal à expliquer le concept. Le vaisseau contenait visiblement un appareil spécifique qui permettait de mettre des humains en stase et de les en faire sortir, comme on ferait geler ou dégeler un aliment.
– Nous n’avons pas d’énergie. Les appareils devraient encore fonctionner, j’espère, si on a de l’électricité.
Le dernier mot nécessita des explications. Apparemment, la surface de leur vaisseau était recouverte de capteurs qui pouvaient transformer la lumière en une forme d’énergie particulière, utilisée pour alimenter les dispositifs.
– Nous avons besoin d’aide pour nettoyer la coque et faire des réparations.
– Nous allons vous aider, leur répondit Malit après avoir reçu l’assentiment de ses camarades. Il y a des humains en stase?
– Oui, mille deux cent.
Iwad apporta à nouveau de quoi dessiner. L’humain traça une ligne, deux lignes, trois lignes, avec à chaque fois un symbole différent. À dix, il traça à nouveau le premier symbole, suivi d’un cercle. À onze, il traça deux fois le premier symbole. Iwad comprit donc qu’ils comptaient en base dix.
Iwad effaça les symboles et dessina vingt-quatre bâtons, accompagnés des symboles 2 et 4. L’humain acquiesça et écrivit 1200. Iwad comprit en un instant que la situation se compliquait.
***
Malit resta seule avec les humains; Kauta voulait s’entretenir avec Iwad de toute urgence.
– On ne peut pas faire ça!
– Les aider?
– Accueillir 1202 humains! Deux représentent déjà une menace suffisamment importante!
Iwad ondula un instant.
– Je suis d’accord, c’est beaucoup.
– C’est énorme! Plus que plusieurs villages réunis!
Elle était à nouveau très inquiète.
– Allons discuter avec la commandante, suggéra Iwad.
Elles retournèrent au poste avancé, exposèrent la situation.
– Effectivement, c’est un problème, affirma la commandante.
– Nous sommes d’accord, dit Kauta.
– Mais ça ne veut pas dire que nous ne devons pas le faire, déclara Iwad.
Kauta manifesta son opposition, tandis que la commandante ondulait.
– Ce n’est pas à moi de prendre cette décision, finit-elle par dire. Je vais demander à la Conseillère de venir. Nous ne devons pas agir avec précipitation.
– Très bien, répondit Iwad, soulagée.
Elle espérait être déchargée de cette décision.
– En attendant, reprit-elle, il faut que je parle avec Malit.
***
– Que penses-tu de ces 1202 humains? Kauta trouve que c’est trop.
– J’ai bien pensé que c’était son problème, répondit Malit. Et je leur ai posé la question. D’après eux, il est impossible de n’en réveiller qu’une partie. C’est l’entier du conteneur qui dégèle en même temps. Mais surtout, nous devons le faire relativement rapidement. La glace se réchauffe, et si elle fond avant notre intervention, ils pourraient tous mourir.
Malit accompagna ses paroles d’un intense sentiment d’indignation.
– Je comprends, lui répondit Iwad. Nous devons trouver une solution. Penses-tu que, s’ils ont de l’énergie, ils puissent prolonger la stase?
– Ce serait une bonne solution pour gagner du temps. Je vais leur demander. Peut-être auront-ils une autre suggestion.
Iwad Manifesta sa satisfaction.
– Essaie autant que possible de clarifier les questions en suspens: pourquoi ils sont là, pourquoi ils ont autant voyagé, quelles sont leurs intentions. Je vais parler avec Kauta, et la Conseillère arrive au plus vite.
Malit acquiesça et, sans ajouter un mot, glissa vers le vaisseau.
***
Kauta attendait le retour d’Iwad. Elle manifestait son inquiétude et sa défiance.
– Alors, demanda-t-elle abruptement, Malit t’a convertie?
Iwad ignora la dureté de la formulation. Elle tenait à ne pas entrer en conflit.
– Ce n’est pas la question. Nous cherchons une solution, au moins pour gagner du temps.
– Nous ne pouvons pas les aider, asséna la gardienne. Ce serait trop dangereux.
Iwad exprima sa volonté d’apaisement.
– Si nous n’agissons pas, il est possible que tous ces humains meurent. Nous ne sommes pas des créatures insensibles…
– Je sais, la coupa Kauta, toujours inquiète. Mais la situation est exceptionnelle.
Iwad ondula. Elle se sentait inutile et incapable de prendre une décision, quelle qu’elle soit.
– Sais-tu quand arrivera la Conseillère? demanda-t-elle enfin. Je ne suis pas prête à endosser cette responsabilité.
– Nous te faisons confiance. Et elle fait au plus vite: avant le lever de Detora.
– Très bien. Retournons vers eux. Et s’il te plaît, j’ai besoin de toi et de ton analyse. Je comprends que tu ne veuilles pas leur parler directement, mais nous devons trouver une solution. Si tu as des questions ou des remarques, dis-le moi.
Kauta accepta la proposition. Sa défiance cédait la place à la détermination.
***
Les humains étaient désemparés. Ils ne parvenaient pas à fournir les réponses que Malit attendait.
– Ils pensent que le dégel a commencé et craignent que certains humains soient déjà morts, expliqua-t-elle à Iwad. Pour le reste, ils ne comprennent pas vraiment le fonctionnement de leurs appareils mais savent seulement s’en servir. Même si c’est étrange, ils sont sincères.
En effet, ils n’exprimaient aucune malice. Iwad demanda s’ils savaient dissimuler cette émotion.
– Pouvez-vous expliquer à ma camarade ce qu’il y a dans votre matériel?
Ils s’exécutèrent, parlèrent de leur ordinateur, des différents capteurs et des outils qui leur permettaient de creuser ou de scier. Iwad sentit qu’ils ne disaient pas tout. Malit lui souffla:
– Tu vois, ils ne peuvent pas dissimuler leurs émotions.
C’était une information importante, qui la rassura. Kauta s’approcha et demanda:
– Que nous cachent-ils?
– Ils ont des armes, répondit Malit.
Elle ne manifestait aucune émotion particulière, alors que l’inquiétude de Kauta s’intensifia.
Une gardienne s’approcha:
– La Conseillère est arrivée.
– Bien, répondit Iwad. Ne t’éloigne pas trop et surveille-les, sans agressivité.
– Nous devons partir, expliqua Malit. Notre cheffe nous attend.
Les deux humains sourirent. Ils n’exprimaient ni soupçon ni mécontentement, mais un léger soulagement.
***
La Conseillère manifesta sa satisfaction à leur arrivée.
– La commandante m’a fait son rapport. En effet, nous avons un problème.
– Quel est ton point de vue? demanda Iwad.
– J’aimerais d’abord vous entendre.
– Voici ce que nous avons appris, répondit Malit. Ces humains ont quitté leur planète pour des raisons compliquées. Ils ont parlé d’un déséquilibre et de réactions en chaîne. Leur habitat était devenu invivable.
– J’ai perçu qu’ils éprouvaient une forme de culpabilité, précisa Iwad. Je pense que leur espèce est impliquée dans ce déséquilibre.
– Ils font partie des quelques personnes désignées pour sauver leur espèce, poursuivit Malit. D’autres vaisseaux sont partis vers d’autres planètes.
La Conseillère ne dissimula pas le vertige qu’elle éprouvait.
– Et que sais-tu de ces créatures?
Elle s’adressait directement à Iwad.
– Elles sont intelligentes, plus que n’importe quelle autre espèce sur notre planète, mais moins que nous. Elles réfléchissent plutôt vite mais ont une mémoire imprécise, une langue rudimentaire, une faculté d’apprentissage inférieure à la nôtre, des difficultés à calculer et à dessiner.
– D’après eux, précisa Malit, nous avons appris en un cycle de Detora plus qu’ils n’en sont capables en trente-six cycles.
– Ils ont aussi des difficultés à communiquer leurs émotions. Ils n’ont pas d’estophore.
La membre du Conseil manifesta son envie de changer de sujet.
– Ne perdons pas de temps, dit-elle. Ils sont moins intelligents mais peuvent voyager à travers l’espace.
– Leurs moyens techniques sont théoriquement supérieurs, répondit Iwad. Mais pour l’instant, leur vaisseau est abîmé et ils n’ont pas l’énergie pour faire fonctionner leur matériel. Ils ont beaucoup de dispositifs que nous ne connaissons pas: un appareil de calcul si sophistiqué qu’il peut paraître intelligent, des capteurs pour beaucoup de choses différentes, des machines pour creuser ou pour couper.
– Et des armes, compléta Kauta. Si nous leur donnons de l’énergie, nous serons en danger.
– Ils semblaient gênés de nous en parler, précisa Iwad.
– Ils ont essayé de dissimuler cette information, rétorqua la gardienne. Si nous ne pouvions pas lire leurs émotions, ils nous auraient trompés.
– Je précise, intervint Malit, que leurs armes sont fonctionnelles même sans énergie. Ils auraient déjà pu s’en servir.
– Et rien ne permet de prédire qu’ils ne le feront pas s’ils ont l’avantage du nombre. Leurs combattants pourraient encore être en stase.
La remarque coupa la conversation. La Conseillère ondula et exprima de l’apaisement. Une certaine tension était également perceptible, mais aucune inquiétude.
– Est-ce qu’ils ont essayé de vous tromper à d’autres occasions?
– Quand ils nous ont parlé de l’état de leur planète. Par contre, ils étaient honnêtes lorsqu’ils ont affirmé ne pas vouloir nous attaquer.
Une nouvelle fois, la Conseillère ondula. Elle réfléchissait avec intensité.
– Nous ne devons pas agir avec précipitation. Iwad, tu as l’habitude des créatures sauvages, tu es sans doute la mieux placée pour savoir s’ils vont attaquer. Je fais confiance à ton jugement: tu sauras prendre la bonne décision le moment venu. Et nous ne te ferons aucun reproche.
Malit comme Kauta approuvèrent.
***
Tandis que Malit et Kauta supervisaient le groupe de nettoyage, Iwad assistait les humains dans leurs réparations. Ils étaient désorganisés et ne savaient pas par où commencer. Les informations se trouvaient dans leur ordinateur, cette puissante machine de calcul qui ne fonctionnait plus. Ils ouvrirent des trappes, dévoilant des bouquets de fils. Iwad observa longuement les installations. Elle devait en percer le fonctionnement. Elle introduisit un œil puis d’autres tentacules, repéra des boîtiers et des plaques. Elle posa de nombreuses questions aux humains, qui répondaient du mieux qu’ils le pouvaient. Ils lui faisaient confiance; plus encore, ils comptaient sur elle.
Alors que le nettoyage avançait, Iwad trouva enfin l’origine du problème: un boîtier était fissuré. À l’intérieur, elle remarqua que de petits composants avaient gonflé et sortaient de leur logement. Elle en détacha un et le présenta aux humains. Ils exprimaient le désarroi et semblaient inquiets.
– Avez-vous de quoi les remplacer?
Incertains et fébriles, ils la guidèrent dans les profondeurs du vaisseau. Elle eut quelques difficultés à glisser dans l’étroit couloir. La grande cuve dans laquelle se trouvaient les humains était là. Une surface pareille aux autres, lisse, froide et sèche. Elle ignora ses émotions: elle devait rester attentive.
Elle aida les humains à déplacer des caisses, sur lesquelles figuraient des indications. Ils les lisaient à voix haute et elle comprit rapidement les principes généraux de leur système d’écriture, ce qui lui permit de localiser les armes.
– J’ai trouvé, dit l’un d’eux.
Il ouvrit une caisse qui contenait des bobines de fils, des pinces et des pièces de toutes sortes, bien rangées dans de petites boîtes. Il en tendit une à Iwad.
– Est-ce que c’est ce que tu cherches?
– Oui, répondit-elle.
Elle ressentit leur soulagement.
– Est-ce que tu comprends comment ça fonctionne? demanda-t-il encore.
– Je comprends, répondit-elle.
Ils manifestèrent leur admiration.
Elle les précéda dans la cabine du vaisseau. Là, elle étudia à nouveau le cheminement des câbles, demanda encore des précisions. Dans son esprit, elle se répétait inlassablement les paroles de Malit: Nous ne sommes pas des créatures sauvages. Nous progressons grâce à la collaboration.
Elle prit le temps de bien comprendre le fonctionnement du système. Ces humains étaient ingénieux, il y aurait tant à apprendre de leurs installations. Elle n’en avait observé qu’une petite partie, ce qui concernait l’énergie. Se montreraient-ils coopératifs une fois en grand nombre? Ou, comme l’imaginait Kauta, deviendraient-ils agressifs? Était-il plus prudent de n’en garder que deux?
Iwad réfléchissait intensément. Pouvait-elle mettre en danger les gardiennes et tous les villages alentours par curiosité? Et si ces humains avaient pu altérer leur planète, pourraient-ils en faire de même ici? Comment estimer ce risque? Le drame possible n’était-il pas trop grand, incomparable au millier d’humains qui risquaient de ne jamais se réveiller?
N’étant d’aucune utilité, les deux créatures sortirent du vaisseau, la laissant seule à l’intérieur. La décision lui appartenait, c’est ce qu’avait dit la Conseillère. Elle ressentait la confiance et les encouragements de Malit, de Kauta et des autres gardiennes. Elle saurait prendre la bonne décision: remettre en route ou saboter cette étrange installation? Permettre ou empêcher leur réveil?
Nous ne sommes pas des créatures sauvages. Nous progressons grâce à la collaboration.
Elle savait même le traduire dans leur langue. Ils l’admiraient, ils lui faisaient confiance. Et ils lui seraient redevables.
Avec habileté, elle commença la réparation. Tout s’emboîtait parfaitement. Une première lumière s’alluma, un point presque trop brillant.
Elle s’interrompit. Il était encore temps.
