Hypoconscience

comment surmonter une crise existentielle


Lorsqu’elle était prise de cours, Léa se montrait maladroite. Il en avait l’habitude et, normalement, ne s’en offusquait pas; pourtant, ce lundi matin, il fronça les sourcils, renifla et prit la direction de son bureau. Elle le suivit quelques pas, puis fit demi-tour. Il ferma la porte derrière lui, se laissa tomber sur son fauteuil et regarda le plafond. Une larme coula le long de sa joue.

Où est-ce qu’il est passé, le fougueux scientifique?

La voix dans sa tête cinglait. Il regarda son sous-main, son pot à stylos, le bouton qui faisait apparaître l’écran d’ordinateur. Pas un papier, pas un crayon mal rangé, seulement une belle plume de marque, bien en évidence dans l’encoche prévue à cet effet. Il ne l’utilisait que pour signer. Il la saisit, la reposa et se prit la tête entre les mains.

Tu t’es embourgeoisé, tu es devenu un petit chef autosatisfait.

Refoulant un sanglot, il fit apparaître son agenda. Séance de planning: ratée. Une conférence de direction qui allait commencer… qui avait déjà commencé. Est-ce que Léa s’en était chargée? En tout cas, elle ne répondait pas au téléphone. Devait-il y aller, s’excuser de son retard? «Bonjour, je…» Il ne pourrait pas cacher ses larmes, il risquait d’éclater en sanglots.

Distraitement, il consulta l’emploi du temps de ses employés. Son assistante avait bien travaillé, comme à son habitude.


Janvier 2023

Disponibilité:

  • Téléchargement (format EPub)
Texte complet

Un petit homme d’une cinquantaine d’années remontait la rue d’un pas lent. Il portait une veste élimée, que son embonpoint l’empêchait de fermer. La pluie tombait, écrasait ses boucles brunes sans qu’il ne paraisse y prendre garde. Sourd au monde extérieur, il passa le premier contrôle de sécurité sans même lever les yeux.

Il traversa la cour et entra dans le bâtiment principal. La structure en verre de cinq étages n’avait rien de remarquable; seul le mot «Soli» à mi-hauteur permettait de l’identifier. Pourtant, le laboratoire de recherche qu’il contenait était l’un des plus connus au monde.

Du même pas lent, il passa le deuxième contrôle de sécurité, traversa le portique, présenta son bras gauche à la borne, qui scanna sa montre. Le cadran s’illumina en vert, une voix joyeuse retentit:

«Bonjour, Professeur Allier, Bienvenue chez Soli.»

Il reprit sa marche jusqu’aux vestiaires du personnel. Il en ressortit quelques instants plus tard, vêtu d’une blouse blanche floquée à son nom, et se fit immédiatement intercepter par son assistante.

«Professeur, vous êtes en retard!»

Il haussa discrètement les épaules, la laissa poursuivre.

«J’ai dirigé la séance, les équipes sont maintenant au travail. Vous voulez un compte-rendu?

– Plus tard, murmura-t-il.

– Est-ce que… est-ce que vous allez bien?»

Il l’ignora. Lorsqu’elle était prise de cours, Léa se montrait maladroite. Il en avait l’habitude et, normalement, ne s’en offusquait pas; pourtant, ce lundi matin, il fronça les sourcils, renifla et prit la direction de son bureau. Elle le suivit quelques pas, puis fit demi-tour. Il ferma la porte derrière lui, se laissa tomber sur son fauteuil et regarda le plafond. Une larme coula le long de sa joue.

Où est-ce qu’il est passé, le fougueux scientifique?

La voix dans sa tête cinglait. Il regarda son sous-main, son pot à stylos, le bouton qui faisait apparaître l’écran d’ordinateur. Pas un papier, pas un crayon mal rangé, seulement une belle plume de marque, bien en évidence dans l’encoche prévue à cet effet. Il ne l’utilisait que pour signer. Il la saisit, la reposa et se prit la tête entre les mains.

Tu t’es embourgeoisé, tu es devenu un petit chef autosatisfait.

Refoulant un sanglot, il fit apparaître son agenda. Séance de planning: ratée. Une conférence de direction qui allait commencer… qui avait déjà commencé. Est-ce que Léa s’en était chargée? En tout cas, elle ne répondait pas au téléphone. Devait-il y aller, s’excuser de son retard? «Bonjour, je…» Il ne pourrait pas cacher ses larmes, il risquait d’éclater en sanglots.

Distraitement, il consulta l’emploi du temps de ses employés. Son assistante avait bien travaillé, comme à son habitude.

Est-ce que tu sais à quoi tu sers encore? Tu n’es plus l’homme que j’aimais. Tu es devenu un minable comme les autres, un banal cadre dans une entreprise de biomédecine.

Il se leva. Il n’en pouvait plus. Hors de question de rester seul ici. Il s’essuya le visage du mieux qu’il le put, renifla. Devant la porte, il se demanda ce qu’il pourrait faire. Sans sa routine, il se trouvait désœuvré. Un tour des labos? Pourquoi pas, ce serait l’occasion de mettre à l’épreuve les déclarations de Sylvain. Son inutilité lui sauterait aux yeux. Comme elle ne cessait de le faire depuis la veille.

À bien y réfléchir, où qu’il aille, il resterait prisonnier de ses souvenirs. Cette conversation ne s’effacerait pas, ses conséquences non plus. Il avait espéré que le travail le distrairait, mais ce n’était pas le cas.

L’ironie de la situation lui laissait un goût amer: il avait développé une solution pour faire face aux difficultés de la vie. Une révolution pour laquelle il était mondialement connu, mais à laquelle il n’avait pas le droit. Pas sans l’accord de sa direction en tout cas, ce qui semblait très hasardeux.

Tu sais, c’est pas que je suis en colère contre toi… en fait, tu me dégoûtes. J’en peux plus de vivre avec toi et j’ai pas envie de passer le reste de ma vie en hypo, donc je pars. Les déménageurs passeront lundi prendre mes affaires.

Ils devaient être là, ils décrochaient les tableaux des murs, ils enlevaient toute la touche artistique que Sylvain apportait. Il trouverait un appartement gris et fonctionnel à son retour.

Lorsque Léa vint faire son rapport, il s’était rassis, mais n’avait rien fait.

«Ils se demandent ce que vous avez, dit-elle d’un ton détaché. D’après eux, les objectifs des labos ne seront pas atteints à 100% en temps voulu, il faudra prendre des mesures pour dynamiser…

– Désolé, je crois que je ne suis pas en état de travailler.»

Elle garda les yeux baissés, comme si elle relisait ses notes.

«J’aimerais me mettre en hypoconscience quelques jours… quelques semaines…»

Il n’arriva pas au bout de sa phrase. Le temps d’aller mieux.

«Vous avez demandé à la direction?

– Non. Contractuellement, je n’ai pas…»

Elle sourit.

«Je m’en occupe, si c’est plus facile pour vous.»

Il prit un mouchoir, épongea les larmes. Sa gorge était si serrée qu’il en souffrait. Pudiquement, Léa détourna le regard. Elle attendit, mais rien n’y faisait. Elle finit par se lever et quitter la pièce.

Avait-il un jour pensé, lorsqu’il travaillait sur le projet P6, qu’il n’aurait pas le droit d’utiliser sa propre découverte quand il en aurait besoin? 

Le flux de paroles intérieures que représente la conscience peut faire souffrir; il peut emmurer dans des comportements problématiques, distraire des activités essentielles. En état d’hypoconscience, les pensées obsessionnelles n’entravent pas la guérison de la dépression, la souffrance causée par le chagrin s’amenuise, le processus de deuil est plus rapide.

Il connaissait parfaitement toutes les indications et contre-indications et savait que, dans les cas comme le sien, l’effet était spectaculaire. Ce n’était pas pour rien que le produit avait été commercialisé sous le nom d’Utopi.

Quelqu’un frappa à la porte, une fois, deux fois, puis entra. C’était Esther Nussbaum, présidente du conseil d’administration. Que faisait-elle là? Pourquoi Léa s’était-elle adressée à elle?

«Bonjour, Professeur Allier. Je vois que vous n’avez pas la mine des grands jours.»

Il renifla.

«Vous n’avez pas besoin de me parler, un signe de tête suffira.»

Il opina.

«Votre assistante m’a dit que vous aimeriez quelques jours d’hypoconscience. Comme vous le savez, c’est en principe interdit par les clauses de votre contrat. Vous détenez des compétences capitales et Soli ne peut prendre aucun risque. Une altération de votre état de conscience représente un danger pour la sécurité de nos données.

– Un danger minime…

– Un danger. Pouvez-vous m’expliquer en quelques mots ce qui vous met dans un tel état?

– Sylvain… mon mari… m’a quitté après vingt-cinq ans de vie commune.

– Je suis désolée.»

Elle avait l’air touchée, sincèrement. Malgré ses manières un peu protocolaires, elle n’était pas antipathique.

«Malheureusement, les termes de votre contrat sont très clairs. Vous êtes le visage de Soli, son chercheur le plus connu. Je ne peux pas assumer ce risque, pas sans une bonne raison. Éventuellement…»

Elle resta songeuse. Il en profita pour se saisir d’un nouveau mouchoir.

«Est-ce que vous seriez prêt à vendre vos secrets à la concurrence?

– Bien sûr que non.

– Je répète ma question: est-ce que, dans un accès de désespoir, vous seriez prêt à divulguer vos connaissances à la concurrence?»

Sa phrase était suffisamment appuyée pour qu’il comprenne enfin le sous-entendu.

«Je… Je l’envisage.

– Très bien. Nous ne pouvons prendre aucun risque. Vous êtes assigné à résidence, votre montre en témoignera. Toutes les télécommunications vous seront interdites. Vous ne recevrez aucun courrier. Les repas vous seront fournis à domicile par nos services et la sécurité gardera un œil sur vos agissements. Par ailleurs, vous pourrez librement vous mettre en état d’hypoconscience pour quelques semaines. Cela vous semble-t-il raisonnable?»

Le professeur Allier laissa s’échapper un profond soupir de soulagement.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *