la retraite d’un modèle obsolète
– D’après mes indications, cela fait bientôt trente-cinq ans que vous travaillez pour nous.
J’aurais été incapable de calculer. Après avoir passé tant de temps sous terre et si peu au rythme des saisons, l’année est un concept peu évident. Pareil pour le jour: sans le soleil, cette unité est bien abstraite. Mon repère, c’est la fatigue. Au début d’une journée de travail, mes bras et mes jambes sont encore légers et cela évolue au fil du temps.
Trente-cinq ans… Je me remémore mes jeunes années, lorsqu’on nous donnait l’instruction. Il faut vingt-cinq ans pour que les gens soient aptes à travailler; pour nous, grâce à la maîtrise de la croissance, huit années suffisent.
Je me souviens encore de nos professeurs. Ils étaient mal à l’aise eux aussi, ils bafouillaient lorsque venait le moment d’aborder nos spécificités, ce qui nous séparait d’eux. Comment font-ils maintenant, avec les nouvelles générations de collègues, si différentes des gens, si bien adaptées à la vie souterraine? Comment font-ils pour leur enseigner l’utilisation des ultrasons, l’occlusion des oreilles, l’entretien du nez?
– Trente-cinq ans, et vous êtes toujours en pleine forme.
Il reprend avec lenteur, en choisissant ses mots.
– Je me demande si, ailleurs dans le monde, il reste d’autres modèles de votre génération.
Il regarde ses feuilles avec ostentation.
Janvier 2022
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Texte complet
Le travail commence vraiment lorsque les deux marteaux-piqueurs se mettent en route. Comme c’est le cas là maintenant. Ces machines fracturent la roche évidemment, et aussi les pensées. Même le temps devient friable. Le son est d’une telle intensité que le cerveau ne produit que des gravats. Dans notre étroite galerie, aucun répit ne nous est donné. La poussière sature l’air, se colle à la cartouche de mon masque à gaz. Chaque inspiration demande un travail musculaire conscient. Comme si une force comprimait en permanence ma poitrine. Avec l’expérience, je me suis habituée à l’oppression, elle ne me fait plus paniquer. Et j’ai appris à mesurer mon effort pour éviter les vertiges.
Les déblais s’amoncellent à mes pieds, je les charge dans un chariot. À l’aveugle: ma lampe frontale ne permet pas de distinguer quoi que ce soit à travers le brouillard de poussières. Je remplis un premier chariot que je pousse jusqu’à la sortie de la galerie. Même à cette distance, le vacarme reste assourdissant. Je profite de l’occasion pour réajuster mon masque et inspirer sans résistance. Ici, loin des aérations, l’air est pauvre en oxygène; nous ne respirons jamais librement.
Cette journée n’est pas différente des précédentes: c’est la même routine chaque fois que je travaille en galerie.
Je prends un chariot vide et m’enfonce à nouveau dans le brouillard. De plus en plus lentement à mesure que je progresse, jusqu’à rencontrer la butée. Je recommence à charger les gravats. Aujourd’hui, mon instinct me dit qu’il nous faudra encore plusieurs heures avant de trouver un bon filon. Je sens bien que le minerai que je charge ne sera pas raffiné mais jeté à la décharge. J’espère que la cheffe en est consciente, même si elle ne nous a rien dit. Souvent, elle nous accuse d’avoir mal travaillé, comme si nous étions responsables de ses erreurs de jugement.
J’aurais bien aimé être intégrée à une autre équipe que celle-ci et m’occuper d’étayage de galeries ou de pose de rails… Le travail y est moins pénible et nous sommes moins exposées aux caprices de la hiérarchie. Ce sera pour un autre jour.
Nous restons dans la galerie pour la pause. Les autres membres de l’équipe n’ont pas besoin de masque à gaz et elles sont plus à l’aise que moi dans l’obscurité. Ce n’est pas la même génération, elles sont plus perfectionnées. D’ailleurs, elles communiquent entre elles par ultrasons. Elles le font même quand les machines sont éteintes, par habitude. Je reste à l’écart. Je m’y suis faite. J’en profite pour me reposer, reprendre mon souffle.
Elles se remettent au travail sans m’adresser un signe. J’aurais bien volontiers prolongé la pause, mais il n’est pas question de me montrer paresseuse. Je mets un point d’honneur à accomplir ma mission avec efficacité, quelles que soient les conditions. Avec les changements d’équipe, les cadences ont augmenté. Je m’y suis toujours adaptée. Je travaille bien plus rapidement qu’à mes débuts, je charge mon chariot à une vitesse suffisante pour tenir le rythme de mes nouvelles camarades.
En vérité, je ne suis pas certaine qu’elles remarquent ma présence. Elles ne m’adressent pas un mot, pas un signe. Je vais de soi, elles ne remarqueraient que mon absence.
⁂
Journaliste n’est pas un vrai métier. Bien sûr, il y a toujours des écoles, des diplômes et quelques stars de la profession. Des médiatiques qui s’approprient le travail de leur équipe et en retirent la gloire.
Mais pour la plupart, les journalistes modernes, les heureux détenteurs d’une carte de presse, ne font pas de travail d’enquête et ne rédigent pas d’articles: ils trient les dépêches, les agrémentent de quelques commentaires, corrigent le travail des algorithmes et choisissent des images d’illustration pour s’adapter à la ligne éditoriale de leur employeur.
Si je devais commenter ces pensées en utilisant le ton adéquat, je dirais que je dresse le constat amer et sans concession d’une profession en voie de disparition. Je connais les formules d’usage: les cinq années passées sur les bancs de l’académie de médias, communication et journalisme ont laissé des séquelles. Et c’est bien le plus ironique: être condamné à un travail stupide après un cursus exigeant et sélectif.
Dans un coin de ma tête, je n’ai jamais perdu l’idée que, si l’occasion se présentait, je pourrais faire une enquête en free-lance. Non pas pour une gloire quelconque, encore moins par vocation: juste pour croire un instant que tout ceci n’aura pas été vain.
⁂
Comme je l’ai dit, le temps s’écoule de manière indéfinissable au fond des galeries, en blocs que ma conscience a du mal à assimiler. Je le ressens à la fatigue qui s’accumule, à mes muscles qui se raidissent. Je ne pourrais pas dire combien de chariots j’ai remplis ce jour-là. Suffisamment pour tenir le rythme, c’est tout ce qui compte pour moi. Je suis là pour accomplir ma tâche, accompagner mon équipe. Discrète, efficace, indispensable. Je remplis le chariot de minerai, je le pousse hors de la galerie, j’en profite pour une grande inspiration, je prends un nouveau chariot, je le pousse jusqu’à la butée, je le remplis de minerai. Inlassablement.
Les tâches n’ont pas évolué depuis que j’ai commencé à travailler. Le matériel reste le même, certains chariots semblent avoir plus d’un siècle. Les marteaux-piqueurs sont révisés, envoyés en réparation. Les barres à mine, les rails, les tiges de forage, les étais et les poutres sont remplacés lorsqu’ils deviennent inutilisables, ou redressés dans les ateliers lorsqu’ils sont voilés. Il n’y a pas eu d’évolution des techniques, uniquement de la main d’œuvre. Les nouvelles générations d’ouvrières ont bénéficié de nombreuses améliorations. Nous ne sommes plus très nombreuses, les anciennes. J’en croise parfois une à la cantine. Moins trapue que les nouvelles galeristes, moins arachnéenne que les étayeuses. J’aimerais pouvoir discuter avec elle, savoir de quoi est fait son quotidien. Si comme moi elle sent arriver la fin de sa carrière. À mesure que mes collègues cèdent leur place aux nouvelles générations, je me demande quand mon tour viendra. Une rumeur court que certains accidents n’en sont pas vraiment, que les malades ne sont plus soignées.
⁂
Je mentirais si je prétendais avoir recueilli 23 avec plaisir: en réalité j’étais terrifié et j’ai eu l’impression de ne pas avoir le choix. Je rentrais du travail, il devait être environ onze heures du soir. Je m’étais arrêté à la gare pour prendre un sandwich chaud, que j’avais avalé en marchant. Je n’étais pas encore fatigué: j’ai toujours été un oiseau de nuit et l’horaire du soir, de 14 h à 22 h 15, me convient très bien. Je m’apprêtais à flemmarder devant une série en attendant que le sommeil m’appelle.
Je sortais mon trousseau de clefs de ma poche. Avant qu’elle m’attrape le bras, je n’avais pas remarqué sa présence. La surprise aurait pu me faire crier; au contraire, elle m’a réduit au silence.
– Laisse-moi entrer, m’a-t-elle dit. C’est ici que je dois aller.
Avant cet événement, je connaissais très mal ma réaction face à la peur. Désormais, je sais que je suis docile et ne me pose pas de questions. Trop occupé, peut-être, à craindre pour ma vie?
Dans la lumière de mon entrée, elle ressemblait autant à un gros rocher qu’à une personne. Sa peau, ses cheveux, étaient de la même couleur que ses vêtements: un gris sombre tirant sur le rouge. Seuls ses yeux ressortaient de cette masse.
Elle ne semblait pas agressive, pas menaçante. Je la regardais avec curiosité. Mon cœur luttait pour retrouver un rythme tolérable et nous sommes restés une éternité plantés là, sans savoir comment réagir.
⁂
La sirène nous interrompt peu après la fin de la pause. Comme je l’ai pressenti, c’est la cheffe qui vient nous engueuler. Elle affirme que nous ne sommes pas assez consciencieuses. Pour justifier ses dires, elle pointe du doigt une fissure.
– Vous auriez dû faire plus attention. 23, suis-moi; les autres, au travail!
Je suis contente de quitter la galerie. Nous traversons tout l’étage, en silence. J’en profite pour retirer mon masque à gaz et respirer à pleins poumons.
Elle s’assied sur un banc devant les ascenseurs et je prends place à côté d’elle. Elle a la priorité sur la plupart des mineuses et m’en fait profiter. Nous nous entassons dans la cage, les bras le long du corps, serrées jusqu’à ce qu’on ne puisse plus faire entrer personne. Je suis écrasée dans un angle et je vois la paroi à travers le grillage. J’entends le grincement de la porte qui se referme, le tintement du signal. La brusque accélération ne parvient plus à me surprendre et je regarde la roche défiler, de plus en plus sombre à mesure que nous nous éloignons des sources de lumière. Je constate alors que j’ai gardé allumée ma frontale. Un gaspillage d’énergie qu’on pourrait me reprocher. Je l’éteindrai dès que j’aurai la possibilité de bouger mes bras.
Nous quittons l’ascenseur, traversons les vestiaires sans nous y arrêter. Mes yeux peinent à s’habituer à la lumière du soleil et je trébuche sur les irrégularités du terrain. Encore aveuglée, je ne remarque pas que la cheffe me mène aux baraquements de la direction. À l’intérieur, à défaut d’y voir clair, je sens mes pieds s’enfoncer dans la moquette épaisse et je commence à comprendre que quelque chose d’anormal se passe.
– Assieds-toi là, me dit-elle en désignant une chaise. J’en ai pour deux minutes.
J’obéis et, petit-à-petit, je parviens à distinguer mon environnement. Des plans et des schémas contre les murs, un couloir où se croisent des cheffes et d’autres personnes: des gens.
⁂
Une fois sortie de la douche et vêtue d’un peignoir −le seul vêtement à sa taille dans cet appartement−, la créature n’était pas plus présentable. Bien au contraire: maintenant qu’elle était à peu près propre, les détails de sa physionomie apparaissaient dans toute leur étrangeté. Leur inquiétante étrangeté, devrais-je dire, car c’étaient les restes d’humanité qui la rendaient si dérangeante.
J’étais mû par une curiosité malsaine. Déformation professionnelle, pourrais-je dire: mes années de formation m’avaient appris à détecter le scoop et elle me paraissait être une affaire de choix.
Je précise qu’à ce moment-là je n’avais pas encore conscience d’être en face d’une femme. D’un organisme féminin. Si je m’étais posé la question, l’information me serait revenue en mémoire: les hybrides sont toutes des femelles. Pour une question de biologie, me semble-t-il, la femelle étant le modèle de base et le mâle une mutation. On peut imaginer d’autres explications, et les philosophes, sociologues et psychologues ne s’en sont pas privés. Mais la question n’était pas prioritaire. Ce qui m’obsédait, à ce moment-là, était de trouver mes mots.
– J’aimerais à manger, a-t-elle dit .
Ni une ni deux, satisfait d’avoir quelque chose à faire pour me donner une contenance, je suis allé à la cuisine chercher de la nourriture. Des biscottes, un pot de pâte à tartiner, des biscuits et une pomme. Elle attendait, debout dans mon salon, le regard errant. Je me souviens m’être demandé si sa tête était mobile, car je ne distinguais pas réellement de cou. Je l’ai invitée à s’asseoir et ai pris place en face d’elle.
Toujours sans un mot, elle a terminé mon emballage de biscottes et n’a pas touché au reste.
– Je m’appelle Alexis et je suis journaliste, ai-je fini par dire.
– Je suis DigA K5 23.
– Bonjour, DigA K5 23.
– Il faut m’appeler 23, a-t-elle précisé.
– Bonjour, 23. Peux-tu m’expliquer ce que tu fais là?
– Non.
J’aurais aimé qu’elle développe d’elle-même, ce qu’elle n’a pas fait, malgré le silence gênant qui se prolongeait. Mal à l’aise et nerveux, je sentais monter en moi l’envie d’appeler la police. C’était de toute manière ce qui finirait par arriver, tôt ou tard. Ma curiosité ne faisait que retarder l’inéluctable.
– Écoute, je vais jouer carte sur table: si tu ne te montres pas coopératif, j’appelle la police.
– Est-ce qu’on me ramènera à la mine?
Je n’en avais aucune idée, mais cette question incongrue m’a mis sur la bonne piste.
– Tu es mineur?
– Oui.
– Et pourquoi est-ce que tu n’es pas à la mine?
– Je ne sais pas.
– Est-ce que tu aimerais retourner à la mine?
– Oui.
– Est-ce que tu aimerais que je t’y conduise?
– Non.
– Et pourquoi donc?
– Ça ne servirait à rien.
– Pourquoi?
– La direction ne veut plus de moi.
– Mais tu aimerais y retourner quand-même?
– Oui.
– Pourquoi?
Elle n’a rien répondu. J’essayais de me rappeler le contenu de mes cours: comment faire parler un témoin rétif? Se montrer psychologue, trouver le bon angle d’attaque, marchander, essayer d’instaurer une relation gagnant-gagnant. Je garde très peu de souvenirs des exercices pratiques, ce qui me pousse à croire qu’ils étaient moins difficiles.
– J’aimerais dormir.
⁂
J’attends bien plus de deux minutes dans ce couloir.
– 23? Tu peux venir.
Je me lève et entre: un bureau, avec deux gens en plus de la cheffe.
– Prenez place, dit l’un deux en me désignant une chaise.
Je suis à droite de la cheffe, en face des gens. Ils évitent mon regard, la tête penchée sur leurs papiers ou leurs mains. C’est souvent le cas des gens, qui sont mal à l’aise avec nous. Nous sommes étranges pour eux, c’est ce qu’ils disent, ils nous trouvent laides et repoussantes. Ce sont pourtant les gens qui nous ont créées.
– Vous vous appelez 23, n’est-ce pas? Numéro de série DigA K5-tiret-23.
Il a une voix grave et lisse, bien différente de celles auxquelles je suis habituée.
– Oui.
– D’après mes indications, cela fait bientôt trente-cinq ans que vous travaillez pour nous.
J’aurais été incapable de calculer. Après avoir passé tant de temps sous terre et si peu au rythme des saisons, l’année est un concept peu évident. Pareil pour le jour: sans le soleil, cette unité est bien abstraite. Mon repère, c’est la fatigue. Au début d’une journée de travail, mes bras et mes jambes sont encore légers et cela évolue au fil du temps.
Trente-cinq ans… Je me remémore mes jeunes années, lorsqu’on nous donnait l’instruction. Il faut vingt-cinq ans pour que les gens soient aptes à travailler; pour nous, grâce à la maîtrise de la croissance, huit années suffisent.
Je me souviens encore de nos professeurs. Ils étaient mal à l’aise eux aussi, ils bafouillaient lorsque venait le moment d’aborder nos spécificités, ce qui nous séparait d’eux. Comment font-ils maintenant, avec les nouvelles générations de collègues, si différentes des gens, si bien adaptées à la vie souterraine? Comment font-ils pour leur enseigner l’utilisation des ultrasons, l’occlusion des oreilles, l’entretien du nez?
– Trente-cinq ans, et vous êtes toujours en pleine forme.
Il reprend avec lenteur, en choisissant ses mots.
– Je me demande si, ailleurs dans le monde, il reste d’autres modèles de votre génération.
Il regarde ses feuilles avec ostentation.
– Comme vous l’avez peut-être remarqué, vos collègues ont été remplacées par des modèles plus récents et plus perfectionnés.
Je garde le silence.
– Ça complique les relations au sein de l’équipe de travail, dit ma cheffe. Elle ne peut pas communiquer avec les autres et est moins efficace.
– Ce n’est pas ce que les données indiquent.
– J’ai demandé au reste de l’équipe de compenser. Et puis, si en volume déblayé elles sont aussi performantes que les autres équipes, ce n’est pas le cas pour la qualité du minerai.
Je vois passer un sourire sur le visage des gens. Ils ne sont pas dupes.
– Après trente-cinq ans d’un travail aussi éprouvant, peut-être est-il temps de songer à la retraite?
⁂
Elle s’est réveillée bien avant moi. Il faut dire que j’ai mis du temps à trouver le sommeil. Je me suis documenté sur ces hybrides et leurs capacités. Le modèle DigA K5 a été la première mineuse commercialisée à grande échelle. J’ai retrouvé de vieilles publicités qui vantaient sa force de travail, son obéissance et les adaptations de son organisme à l’environnement souterrain. Adaptations qui restaient très modérées par rapport aux modèles suivants.
J’ai soigneusement évité les passages consacrés aux considérations éthiques. Appelons ça une précaution. Et j’ai passé mes heures d’insomnie à me demander s’il s’agissait réellement d’un scoop. Dans l’absolu, aucun doute sur la question: cet exemple permettait d’illustrer tout ce que notre société ne voulait pas voir. Mais quel média trouverait de l’intérêt à mettre en avant son histoire?
C’est là qu’il faut faire jouer vos relations, disait-on sur les bancs de la faculté.
Quand je suis sorti de ma chambre, elle attendait sagement, assise au bord du canapé, le dos bien droit. Mon peignoir était ridiculement tendu sur son corps massif.
– Bien dormi? ai-je demandé sur le ton de la conversation.
– Oui.
– Tu sais, tu as le droit de répondre autre chose que des monosyllabes.
– D’accord.
– Il est neuf heures et demie, je commence le travail à quatorze heures, ça nous laisse un peu de temps. Qu’est-ce qu’on fait?
– Je ne sais pas.
– Qu’est-ce que tu aimerais?
– Retourner à la mine.
– Pourquoi?
– Parce que c’est là qu’est ma place. C’est à ça que je sers.
⁂
Je rends mes affaires. Mon masque à gaz, mon casque, mes protections auditives. Je garde mes vêtements. Ma cheffe est là, elle m’accompagne à la sortie.
– Qu’est-ce que je dois faire maintenant?
– Ce que tu veux.
– Mais je ne peux pas retourner travailler?
– Non.
– Alors qu’est-ce que je pourrais faire?
– Je ne sais pas…
Je vois qu’elle cherche quelque chose à dire.
– Tu pourrais profiter… aller en ville.
– Les gens vont m’en empêcher.
– Il n’y a pas de raison.
– Notre place, c’est ici.
– Ce n’est plus ta place. Et tu n’as qu’à imiter les gens.
Je ne veux pas; si je pouvais faire quelque chose pour rester, je n’hésiterais pas. Mais la direction aussi a été claire. Celui qui parle m’a donné une petite feuille verte, sur laquelle il y a quelques images et un chiffre écrit très gros: 100.
– Pour votre nouveau départ.
J’arrive devant le portail. Il y a des camions qui passent, et, sur le côté, une porte plus petite, avec une poignée. Ma cheffe l’ouvre, me fait signe de passer, la referme derrière moi.
– Salut, dit-elle.
Elle retourne à la mine, sans m’adresser un regard. J’attends, et comme rien ne se passe je continue sur le chemin, à côté des camions. Je comprends que c’est là que va le minerai que nous extrayons. Il est mené quelque part, je ne sais pas où.
Le chemin s’arrête sous un auvent. Il y a du texte affiché contre la paroi et deux gens assises, qui semblent attendre et ne me regardent pas. Je les imite: je n’ai rien d’autre à faire.
Un bus arrive, avec l’indication 802 MINE. Les deux gens se lèvent et entrent. Je les suis, la porte se referme derrière moi avec un petit souffle. Les sièges sont étroits à l’intérieur: j’essaie de m’y glisser mais j’ai les jambes trop épaisses, au niveau du genou. Je reste debout, je me tiens à un montant. Je regarde le paysage défiler à l’extérieur. La terre est rouge et il y a de la végétation. Je n’arrive plus à me rappeler à quoi ça ressemblait quand je suis arrivée à la mine, il y a trente-cinq ans. J’étais trop excitée d’enfin pouvoir commencer le travail. J’avais hâte de descendre sous terre, dans l’habitat qui était fait pour moi. À l’époque, il y avait encore des gens qui minaient. Ils juraient en nous regardant et la direction nous a demandé de nous tenir à l’écart.
Le bus s’arrête de temps en temps, des gens montent et d’autres descendent. Je ne sais pas quand mon tour viendra. Il y a les premières constructions, les premiers jardins. «Les oliviers», annonce le haut-parleur, puis «Sous l’église», «Commerces», «Capitainerie». Je ne me souviens plus des autres. Je sors au signal «terminus, tout le monde descend». Je suis en pleine ville, il y a des gens partout, qui marchent dans toutes les directions. Certains me lancent des regards inquiets, la plupart m’ignorent.
Je reste longtemps sur cette place, à regarder le va-et-vient. Je cherche à comprendre ce que je dois faire, dans quelle direction je dois aller. Que font les gens? Ils courent dans tous les sens, sans aucune logique, sans aucun ordre.
⁂
Je lui a laissé la télévision allumée et je suis sorti nous acheter à manger. Je n’avais pas trouvé d’indications sur son régime alimentaire, aussi suis-je parti du principe qu’elle pouvait consommer la même chose que moi. En plus grandes quantités, probablement, vu sa masse musculaire.
J’avais autant de difficultés à la considérer comme une humaine que comme… autre chose. Un animal, un robot. Mes maigres connaissances en biologie ne m’étaient d’aucune aide et son apparence me laissait sans voix. Il y avait chez elle quelque chose de choquant, comme le sont les prothèses oculaires dans les films. L’idée, peut-être, que le matériau humain est modifiable, au même titre qu’une machine. On pourrait faire des branchements, remplacer mon bras par un bras mécanique, mes yeux, mon cœur… Pourquoi cela paraît-il merveilleux lorsqu’il s’agit de remplacer un organe défectueux et monstrueux lorsqu’il s’agit d’un organe sain?
Car à bien y réfléchir, c’était là ce qui me choquait: l’idée de modifier un corps sain pour altérer ses fonctions. Pour qu’il se satisfasse de lumière artificielle, ne subisse pas les contraintes du rythme circadien, pour qu’il ait la musculature adaptée à une tâche précise, le squelette résistant aux charges et aux chocs. Lorsqu’un humain s’est suffisamment endurci pour supporter ces conditions, il est qualifié de force de la nature, et tout le monde trouve cela très admirable. Mais dans le cas de 23?
J’avais peur qu’elle ne détruise mon appartement, qu’elle se montre maladroite ou violente; pourtant, je l’ai retrouvée comme je l’avais laissée, assise en face de la télévision, le dos droit. Elle regardait une publicité avec fascination et ne s’est pas immédiatement rendu compte de ma présence.
– Voici de quoi manger. J’ai mis tes affaires à la lessive: ce soir, quand je rentrerai, tu pourras les récupérer. En attendant, je te laisse mon peignoir.
Elle n’a rien répondu, n’a pas même hoché la tête.
– Je vais devoir partir travailler cet après-midi. Est-ce que ça ira pour toi?
– Oui.
– Est-ce que tu aimerais que je t’amène quelque chose, de quoi t’occuper?
– Tu as du travail pour moi?
J’ai souri, mal à l’aise.
– Non, tout ce que j’ai à te proposer, c’est la télévision, des journaux et des magazines. Ou sinon tu peux aller te promener, si tu as envie… Non, oublie ce que je viens de dire: ça ne serait pas une bonne idée en peignoir.
– Tu veux que j’attende ton retour?
– Ce serait le plus simple, effectivement.
– D’accord.
– Et j’apprécierais que tu n’abîmes rien.
– Je suis soigneuse et je fais attention.
– Très bien.
Je lui ai expliqué le fonctionnement de la télécommande. Malgré ses grosses mains calleuses, elle arrivait à s’en servir correctement. J’ai sorti des journaux, étalé les provisions sur la table basse et, vaguement inquiet, je l’ai laissée seule.
⁂
J’emboîte le pas d’un gens pour voir où il va. Il ne marche pas en désordre comme je pensais, mais se dirige vers un endroit précis. Il traverse une rue, une deuxième, s’arrête devant la porte d’un bâtiment. Un instant plus tard, la porte s’ouvre et il entre.
Je m’approche, avec la volonté de l’imiter, mais la porte reste fermée. Je remarque le petit boîtier, à droite de la poignée, avec des chiffres lumineux sur des boutons. Je tape 23, rien ne se passe. J’essaie avec 523, sans succès. Il n’y a pas de lettres.
Je fais demi-tour et reviens sur la place. Depuis mon départ, le soleil s’est couché et les lumières artificielles l’ont remplacé. Je me sens plus à l’aise, comme dans la mine. Je n’ai qu’à oublier qu’il n’y a pas de roche au-dessus de ma tête et je me sens bien.
Je m’assieds sur un banc et j’attends d’avoir une nouvelle idée.
⁂
Le travail m’a peut-être fait du bien; en tout cas il m’a permis de faire de l’ordre dans ma tête. Je savais ce que j’allais faire: j’allais interviewer 23, j’écrirais un bel article et je le proposerais aux différentes rédactions, à commencer par la mienne. Gratuitement, comme un produit d’appel. Après tout, j’avais le bon contact, la personne qui pouvait me donner des informations de première main. Puisque je n’avais pas de carnet d’adresse bien garni, il me fallait compter sur mon audace et mon talent.
23 m’attendait devant la télévision, le dos droit. Elle avait zappé et les provisions étaient entamées, ce qui m’a rassuré: elle s’était déplacée.
– J’ai utilisé les toilettes, m’a-t-elle dit.
– Tu as bien fait.
J’ai déposé mes affaires, récupéré mon vieux dictaphone qui n’avait plus servi depuis des années. Avec une pile neuve, il fonctionnait correctement.
– Voici mon projet pour la soirée, lui ai-je expliqué.
Évidemment, elle a accepté et commencé son récit.
⁂
Je recommence à suivre un gens, une femme cette fois-ci, d’après sa voix. Lorsqu’elle remarque ma présence, elle hâte le pas et je reste à distance, pour ne pas lui faire peur. Je la vois taper des numéros sur le boîtier d’un autre immeuble et soigneusement fermer la porte derrière elle. Sur ce boîtier, les boutons sont plus gros et au-dessous des chiffres il y a de petites lettres. Je tape donc K523, mais il ne se passe rien. Ce n’est donc pas mon immeuble.
Je continue à parcourir la rue et à taper mon code sur les boîtiers. C’est dommage, je me dis, que personne ne m’ait indiqué l’endroit où je dois aller. Mais je trouverai par moi-même.
⁂
Après deux heures d’interview et cinq d’écriture, j’avais un joli article à présenter. Peut-être me demanderait-on de le retravailler. En attendant, j’étais satisfait du premier jet. Je l’ai envoyé là où je bosse, au service «articles de lecteurs». Ils connaissent mon nom, et je leur ai bien fait comprendre dans mon message d’introduction que j’étais leur collègue. J’ai reçu peu après un accusé de réception, et une dizaine de minutes plus tard, mon article apparaissait sur la page d’accueil, sans la moindre modification. Son titre? «Mine de Sorau − Une hybride atteint l’âge de la retraite». La photo m’a fait sourire: il s’agissait du portail d’entrée de la mine, avec un camion en train de manœuvrer en arrière-plan. Exactement ce que j’aurais choisi si j’avais été pressé ou manquais d’imagination.
J’ai à nouveau abandonné 23 devant la télévision. Elle ne semblait pas ressentir la fatigue, contrairement à moi qui peinais à encaisser cette nuit blanche. Mais je me réjouissais d’aller travailler, pour une fois: j’aurais accès aux données analytiques de mon article.
Yann et Melia, mes collègues du matin, n’avaient rien de spécial à annoncer. Il m’ont félicité pour mon article et sont rentrés chez eux. Pas plus curieux que ça. Sans doute ce métier les avait-il rendus blasés. Je me suis installé et me suis mis à la tâche, non sans m’être servi au préalable une grande tasse de café. J’en aurais besoin pour tenir jusqu’à 22 heures.
Les données analytiques ont lentement refroidi mon enthousiasme: si le début de l’article suscitait de la curiosité, les lecteurs s’arrêtaient rapidement, visiblement mal à l’aise face à son contenu. L’empathie envers 23 n’arrivait pas à prendre. Petit-à-petit, l’algorithme d’affichage a diminué sa visibilité. J’ai changé le titre et la miniature; c’était le mieux que je puisse faire pour améliorer le référencement sans faire preuve de favoritisme. Mais la chute paraissait inexorable, et j’ai fini par arrêter de m’en soucier pour ne pas déprimer.
⁂
Les immeubles de la rue ne veulent pas s’ouvrir avec mon code. Je persévère, je m’éloigne petit-à-petit de la place. Je ne suis pas fatiguée mais j’ai faim. La pause n’est pas venue et je n’ai rien à manger. Je regarde le papier que m’a donné la direction et je me demande si j’ai raté une indication. Mais je ne vois rien. Je continue donc, jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre. La lumière s’allume automatiquement. C’est un couloir avec un sol en damiers, une grosse armoire métallique fixée au mur, divisée en compartiments, et une porte métallique fermée au bout. Je découvre des escaliers sur le côté et je monte d’un étage. Les portes sont numérotées, de 11 à 16. La mienne n’y est pas. Je monte un autre étage et je trouve la 23. Avec un bouton à sa droite. J’appuie dessus et j’entends une sonnerie. Bien plus douce que l’alarme, mais je me dis que ça doit signifier quelque chose. J’attends, et la lumière s’éteint. Je ne sais pas quoi faire, alors je reste immobile. Longtemps, jusqu’à ce que j’entende des bruits de pas qui s’approchent. La lumière s’allume dans le couloir et je me recule un peu. Quelqu’un s’approche de la porte 23, je lui attrape le bras: il faut qu’il me fasse entrer, c’est là que je dois aller.
⁂
Je n’ai pas eu le courage de regarder les statistiques de mon article avant de rentrer. J’étais pressé, je voulais dormir, et si possible oublier cette histoire. La vie ne me ferait décidément pas de cadeaux; il faudrait en tout cas que je force davantage le destin. Si j’en avais le courage et l’énergie… donc pas ce soir.
J’ai fait un détour par la buanderie pour récupérer les vêtements de 23: une tenue de travail élimée, couleur jeans délavé.
Elle m’attendait devant la télévision et je lui ai tendu ses vêtements. J’ai pudiquement détourné le regard lorsqu’elle a commencé à se changer.
– C’est mieux, a-t-elle dit.
J’ai soupiré, faute d’avoir quelque chose à dire.
– Tu es fatigué.
– Ivre de fatigue, même.
– Il y avait beaucoup de travail?
– Je manquais de sommeil.
Elle m’a regardé sans avoir l’air de comprendre.
– Et ton article, ça s’est bien passé?
J’ai haussé les épaules, sorti mon portable.
– Voilà ce que ça donne.
Il était encore visible sur la page d’accueil, au milieu des faits divers. Je lui ai lu le titre, montré les images. L’article avait été noté et il y avait un commentaire. J’ai glissé jusqu’en bas pour le lire:
INUTILE
Plutôt que de chialer sur un monstre, appelez les flics qu’ils nous en débarrassent. On a déjà assez de déchets en ville.
Le commentaire avait plus de likes que mon article.

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