les mécanismes narratifs d’une simulation
L’épopée s’ouvrait sur une aurore blafarde. Quelques lambeaux de brouillard, un soleil voilé, une lumière grisâtre et triste. Mais la nuit avait été tranquille, ce qui constituait un signe encourageant. Peut-être était-ce de la superstition, songea Gladha. Elle recherchait malgré elle les indications encourageantes. Elle secoua sa couverture et la rangea dans son paquetage. Moins sereine qu’elle ne l’aurait aimé, elle scruta le ciel, tendit l’oreille, soupira. Seul le chuintement du vent dans les rochers troublait le silence. À moitié rassurée, elle ramassa sa grande hache et son sac, et se mit en route.
Elle marchait selon son inspiration, sans destination précise. Elle se dirigeait vers le nord, le reste n’avait que peu d’importance. Peut-être retrouverait-elle la route que son groupe avait suivie quelques jours auparavant… Difficile de le savoir: la végétation rase n’offrait aucun point de repère. Elle avait perdu de vue le ruisseau qu’ils avaient suivi.
Dans son dos, la forêt n’était plus qu’une ligne à l’horizon. Une journée de marche devait à présent la séparer de ses anciens compagnons d’aventure…
Octobre 202″3″
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exploits. Pourtant, la simulation avait pour but de les divertir, de les captiver, de les garder impliqués. Ce qui allait donc de pair avec une construction narrative soignée. Faire monter la tension et les enjeux, récompenser les courageux.
Le ciel était à présent uniformément noir, les étoiles bien visibles. La voie lactée, les constellations… Gladha se demanda si la simulation était fidèle à la réalité. Elle savait que l’étoile polaire était à sa place et que la lune suivait un cycle régulier, qu’elle croissait et décroissait comme elle était censée le faire. Mais qu’en était-il du reste? Pourrait-elle observer Jupiter ou Vénus? Elle ne savait plus quelles planètes étaient visibles à l’œil nu. Dommage, ce ciel lui donnait envie de se mettre à l’astrophysique. Tout paraissait plus clair, plus simple que dans sa vie réelle.
Quoi qu’elle fasse, ses pensées revenaient toujours à la simulation. L’aspect factice de cet univers pesait lourd; elle comprenait pourquoi ses compagnons d’aventure faisaient leur possible pour rester immergés. Une fois la tête hors de l’eau, il était bien difficile de se laisser porter par le courant. Du reste, elle ne savait pas si son comportement actuel avait été prévu en amont ou si elle soumettait un problème nouveau à la simulation. Était-elle censée fuir avec les autres, ne pas faire face à l’adversité? Son courage serait-il récompensé ou puni?
Elle sourit. Ce n’était pas la première fois qu’elle se posait ces questions. Jusqu’à présent, le monde avait toujours pris soin d’elle. Et elle ne doutait pas que ce serait encore le cas le lendemain. Après une bonne nuit de sommeil, elle reprendrait la chasse, trouverait la trace de ce dragon légendaire. Et après un combat dantesque, elle l’abattrait et repartirait avec un trophée digne de son exploit. Comment ferait-elle pour le transporter, elle n’en avait aucune idée. Mais elle savait que ce serait possible et qu’elle trouverait la solution. Car, au fond, elle n’était pas maîtresse de ses actions: la simulation lui donnait les indices, le conditionnement et les stimuli pour qu’elle se comporte comme attendu.
***
Gladha se réveilla aux premiers rayons du soleil. La nuit avait été tranquille: un signe positif de plus. Elle secoua et replia sa couverture, se prépara pour une nouvelle journée de marche. D’après son observation de la veille, elle ne devrait pas atteindre la tanière de Zmeï avant la fin de la journée. Elle suivit donc le programme qu’elle s’était fixé, mit le cap sur la rivière.
Pas de brouillard, mais un petit vent frais. Quelques nuages blancs, rien de bien menaçant. Elle entendit le bruit de l’eau avant de la voir. Quelques moustiques vinrent l’accueillir, elle les chassa du revers de la main.
La rivière, de couleur grise, était large et tumultueuse. Chargée d’alluvions, l’eau avait un goût métallique. La guerrière en profita tout de même pour remplir sa gourde, après quoi elle analysa la situation. De ce qu’elle en voyait, la rivière serpentait entre les rochers. Elle avait intérêt à s’en éloigner pour prendre une route plus directe vers les montagnes.
Elle aurait bien aimé un peu d’action. Si son équipement n’avait pas pesé aussi lourd, elle aurait pu courir lorsque le terrain le permettait. Mais mieux valait préserver ses forces. Elle était déjà heureuse de ne pas avoir mal aux pieds, même si elle n’avait pas quitté ses bottes depuis plusieurs jours. Maintenant qu’elle y pensait, elle aurait peut-être dû tremper ses pieds dans l’eau glacée. Elle ferait en sorte d’y penser lorsqu’elle recroiserait un cours d’eau.
Elle tomba sur de nouveaux ossements: des squelettes d’oiseaux et de petits mammifères en abondance. Tous blanchis et cassants. Elle se demanda quelle en était la cause. Zmeï? C’était peu probable. Même si une créature de cette taille devait manger énormément, le voir s’attaquer à des animaux si petits paraissait improbable. À défaut d’humains, de quoi se nourissait-il au juste? Comment se passait sa vie lorsqu’aucune expédition ne venait le déranger? Était-elle seulement intégrée dans la simulation, ou ne s’agissait-il que de variables gérées mathématiquement?
Elle passait trop de temps à s’intéresser aux aspects techniques de la simulation. Ses connaissances en game design devaient nuire à son immersion. C’était déjà une tendance qu’elle avait avant de se connecter: méditer sur les règles de la société, le conditionnement et le libre-arbitre. L’avantage de cet univers virtuel, c’était le cadre bien défini, les règles établies en amont par les développeurs, la génération semi-automatisée d’environnements. Par exemple: ces ossements avaient-ils été mis en place par les concepteurs ou étaient-ils dû à la simulation? Provenaient-ils d’animaux dont la vie avait été simulée ou d’une simple volonté graphique?
Ces questions donnaient peut-être le vertige, mais elles meublaient agréablement le temps. Bien mieux que l’environnement, certes majestueux, mais très monotone.
Au détour d’un rocher, elle découvrit quelques buissons garnis de baies rouges. Elle n’en connaissait pas le nom mais se souvenait qu’elles étaient comestibles. Quelques jours auparavant, la guérisseuse du groupe en avait ramassé pour agrémenter un repas. Elle avait des compétences bien utiles dans ces environnements, davantage en tout cas que le maniement de la hache. Mais elle était morte: c’était ce que Kal lui avait dit.
***
Alors qu’elle s’était assise pour savourer sa récolte, Gladha entendit un lourd bruit de pas. Elle fut sur ses jambes en un instant, la hache en position de garde. La tête de l’animal était pourvue de deux longues cornes alignées: un rhinocéros laineux, au pelage brunâtre. La guerrière n’en avait jamais affronté. De ce qu’elle en savait, l’essentiel était d’éviter la charge et d’atteindre les rares points faibles.
Les yeux de l’animal n’avaient pas de pupille distincte; elle ne sut pas immédiatement qu’il l’avait remarquée. Pas avant qu’il ne pointe vers elle sa grande corne, presque aussi longue que le manche de son arme. Il fut sur elle en un instant, d’une accélération impressionnante vu sa taille. Elle n’eut pas le temps de l’esquiver correctement. D’un mouvement de hanche, elle évita de s’empaler sur la corne. Le corps trapu de l’animal l’envoya rouler au sol. Elle reprit ses appuis; il fit demi-tour et se mit en position pour la charger à nouveau. Elle examina le terrain: quelques aspérités, mais rien qui ne puisse véritablement constituer un abri. Elle devrait donc combattre à la loyale contre cette créature, un char d’assaut biologique de plus d’une tonne. S’il était plus rapide, elle avait l’avantage de la mobilité. Il fallait donc en profiter. Elle démarra brusquement avant qu’il ne commence à charger, perturbant sa trajectoire. Il la manqua de plusieurs mètres et elle en profita pour se rapprocher.
Avait-il la peau aussi épaisse que ses cousins du sud? Probablement. Elle tenta donc de toucher l’articulation de la cuisse. La fourrure dévia le coup et l’animal fit volte-face en agitant la tête. Était-il capable de faire de l’escrime avec ses cornes? Elle préférait ne pas le découvrir; elle recula avec précaution, toujours en garde, prête à réagir au moindre mouvement. Il la toisa, immobile, et lentement se remit en position d’attaque. À nouveau elle courut pour perturber sa trajectoire. Cette fois-ci, il ne se laissa pas emporter par son élan. D’un coup de tête, il la menaça et le fer de la hache cogna contre la corne.
«C’est le moment d’avoir une idée», se dit-elle.
Elle examina à nouveau son environnement. La végétation n’offrait aucune protection; il n’y avait pas de rocher derrière lequel s’abriter, ni aucun obstacle naturel dont elle pourrait tirer profit. Juste quelques pierres trop lourdes pour être lancées, de la terre sablonneuse et quelques broussailles rachitiques.
Le rhinocéros la chargea à nouveau et elle esquiva sans difficulté. Sa contre-attaque ne rencontra que le vide. Elle reprit donc position, bien stable sur ses appuis et évalua ses possibilités. La fuite n’était pas une option raisonnable, l’animal était bien plus rapide qu’elle. Pas question de l’attaquer de face, son blindage naturel le protégeait trop efficacement. Elle pouvait donc, au choix, jouer au toréador ou tenter de le fatiguer. La dernière était assurément la moins risquée: elle était certaine d’être la plus endurante. Restait à trouver la technique pour le fatiguer efficacement. Que pouvait-elle faire pour l’encourager à charger?
Comme s’il lisait dans ses pensées, l’animal la regardait de ses grands yeux vides, sans faire mine d’attaquer. De la main gauche, elle ramassa une poignée de terre, qu’elle lança maladroitement dans sa direction. Il ne broncha pas. Elle se remit en garde, mobile sur ses appuis et toujours en mouvement. Il ne la suivait pas vraiment du regard, ne se repositionnait pas. Peut-être était-il déjà fatigué?
Inopinément, il se mit à marcher dans sa direction, sans agressivité particulière. Elle recula, garda une distance raisonnable avec cette tête menaçante. La plus grande des deux cornes n’était ni effilée ni tranchante, mais sa seule dimension la rendait menaçante. Y avait-il moyen d’en faire une arme? Elle n’en avait jamais entendu parler. Et il était trop tôt, assurément, pour les projets de ce type.
Elle réagit immédiatement à la charge de son adversaire, esquiva sans difficulté et tenta une contre-attaque. Son puissant coup de hache s’écrasa contre le flanc de l’animal, qui ne broncha pas. Il poursuivit sa route au trot, sans se retourner. Manifestement, il abandonnait le combat. Sans hésiter, elle se lança à sa poursuite et elle ne fut pas surprise de le voir accélérer. Il tenait à préserver ses forces… Soit. Elle le laissa partir sans le perdre de vue, revint à l’endroit où elle avait fait halte. Elle poussa un puissant juron devant son paquetage piétiné. La couverture était poussiéreuse mais en bon état; les provisions, elles, étaient réduites en purée et mélangées à de la terre. Et sa gourde était éventrée. Elle récupéra ce qu’il y avait à sauver, se confectionna un baluchon de fortune, ramassa sa hache et s’interrogea sur l’itinéraire à suivre.
Elle n’aurait aucun mal à rattraper le rhinocéros laineux, mais le combat risquait d’être âpre et elle avait peu à y gagner. Elle ne savait même pas si la viande de l’animal était comestible. Crue, elle en doutait, à moins d’y être contrainte, et faire un feu serait difficile. Elle élimina donc cette option.
Elle pourrait revenir sur ses pas et rentrer bredouille. C’était évidemment la solution la plus raisonnable… et la moins glorieuse. Au moins elle n’aurait pas à lutter pour sa survie: en se nourrissant de ce qu’elle récoltait, elle parviendrait sans problème à survivre. À condition d’atteindre rapidement la forêt; dans cette plaine aride, tout était plus compliqué.
La dernière option était évidemment d’affronter Zmeï. Une manœuvre dangereuse, suicidaire même, mais qui ne manquait pas de panache. Elle risquait de mourir, évidemment. Et alors? Au pire, si ses pronostics étaient erronés, elle reviendrait à la création de son avatar. Sans doute ne recroiserait-elle plus jamais ses anciens compagnons d’aventure. Kal apprendrait peut-être qu’elle s’était trompée. Serait-il triste ou indifférent? Amusé de voir son hypothèse réfutée?
Comme elle le lui avait expliqué, elle pensait que les règles de l’univers étaient conçues pour la favoriser, lui faire vivre des aventures palpitantes. Affronter Zmeï serait l’occasion de tester sa théorie. Si elle en ressortait victorieuse, ce serait une confirmation éclatante. Et sinon…
***
Allégée d’une partie de son équipement, Gladha marchait d’un bon pas. Elle était pressée d’atteindre les montagnes: elle désirait engager le combat contre Zmeï avant de souffrir de la faim. Elle sautait de rocher en rocher, courait presque lorsque l’occasion se présentait. Son endurance extraordinaire lui était enfin utile. Elle en aurait besoin si elle ne voulait pas rester prisonnière des montagnes.
Le temps commençait à presser: l’après-midi était déjà bien entamé et la jeune femme arrivait seulement au pied des premières pentes. À ce rythme-là, elle atteindrait la tanière de Zmeï à la tombée de la nuit. Assurément le pire moment pour entamer un combat. Pourtant, elle avançait, la hache à la main. Comme si le chemin du retour n’avait aucune importance.
En cours d’ascension, elle fit un petit détour pour boire à un ruisseau. Elle ne résista pas à une courte halte, le temps de reprendre son souffle. Elle s’essuya le front, regarda la vue. Au loin, à l’horizon, elle apercevait la forêt. Kal et son groupe en avaient sans doute fini la traversée; ils devaient avoir retrouvé les chemins et approchaient maintenant d’Asker, la capitale du nord. Un triste retour, loin de la gloire espérée.
Malgré les incertitudes de la voie qu’elle avait choisie, elle était heureuse de ne pas rentrer bredouille. La puissance de ce dragon légendaire l’impressionnait mais elle ne s’avouerait pas vaincue avant de l’avoir affronté une seconde fois.
Le premier combat lui laissait un souvenir étrange, une amertume inhabituelle. La sensation de ne pas avoir pris la bonne décision. Lorsque son groupe était tombé sur Zmeï, le dragon n’avait pas le même aspect. D’apparence végétale, recouvert de mousses et d’écorces, il semblait prendre le soleil, indifférent aux nouveaux arrivants.
Les aventuriers avaient eu pour objectif d’affronter le dragon, c’était donc ce qu’ils avaient fait. Gladha avait choisi l’une des trois têtes et, à grands coups de hache, avait tenté de la séparer du corps. Comme une bûcheronne qui abattrait un arbre, elle avait creusé une profonde entaille. Et Zmeï, loin de se défendre, avait réagi de la manière la plus inattendue: chacune de ses têtes s’était mise à chanter. Un chant harmonieux et puissant, d’une rare beauté. Elle n’avait pas interrompu ses coups de hache pour autant, et ses compagnons avaient eux aussi continué leur assaut. Aucun sang ne jaillissait des plaies pourtant profondes et plus le temps passait, moins elle savait pourquoi elle continuait à frapper.
Trop proche de l’action, elle n’avait pas assisté à la métamorphose de la créature. C’était Kal, à distance comme il se devait pour un archer, qui lui avait narré la transformation: la modification de la silhouette, la disparition des éléments végétaux et l’apparition de caractéristiques plus menaçantes. Elle se souvenait du coup de griffe qui l’avait mise hors combat et de la débâcle qui avait suivi. La queue de Zmeï, telle un fouet tranchant, avait coupé leur âne en deux. Basti, l’autre combattant du groupe, était mort dévoré. Et lorsqu’enfin l’animal avait pris son envol, elle avait pris la fuite. Était-ce une erreur? Avait-elle laissé passer sa chance?
Elle était vivante, c’était bien là le plus important. Prête au combat, déterminée. Il était maintenant l’heure de prendre sa revanche. Le pas décidé, elle repartit à l’assaut de la pente.
***
L’après-midi était déjà bien entamé lorsque Gladha triompha des premières pentes et atteignit un plateau. Un vent glacé y soufflait et de la neige persistait par endroits. Elle prit quelques instants pour reprendre son souffle et contempler le chemin parcouru. Elle était très satisfaite d’elle-même: malgré l’effort, elle avait tenu bon. Une belle ode à la volonté. Cette pensée la fit sourire. Puisque son aventure était assistée et ses capacités obtenues sans travail, par l’attribution de simples caractéristiques dans un menu, faire preuve de ténacité n’avait rien d’un exploit.
Zmeï n’était pas loin, elle le pressentait. Dans un renfoncement du terrain, caché derrière une colline, dans une grotte peut-être? Si tout se passait bien, elle allait trouver un signe dans les prochaines minutes et pourrait entamer le combat bien avant la tombée de la nuit. Elle examina les environs, convoqua ses souvenirs. D’où l’avait-elle vu apparaître? Y avait-il un endroit qui offrait un bon point de vue?
Comme la veille, elle repéra un gros rocher idéalement placé, qu’elle escalada. De cette hauteur, les montagnes formaient un majestueux demi-cercle. Des falaises abruptes, des éboulis, quelques coulées de neige et de petites cascades. Si elle avait eu le temps de s’installer, elle serait volontiers restée là, à contempler le paysage. Le lieu semblait propice pour un campement de fortune. Mais elle n’avait plus de provisions. Il fallait faire vite, avant que la faim ne la prive de ses facultés. Chaque minute comptait désormais. Un peu de suspense, un peu de tension. Ce qui, quoi qu’elle ait pu imaginer, n’était pas une sensation désagréable. L’aventure avec une majuscule.
Elle finit par repérer ce qui ressemblait à un chemin. Une pente douce et dégagée qui se terminait par un étroit passage entre les montagnes. Cela ressemblait au début du couloir qui menait au dragon. Elle l’imaginait sombre et jonché d’ossements; le vent devait y siffler avec insistance. Elle soupira, de soulagement bien plus que de fatigue.
Bien que légèrement accidenté, le terrain était propice à la course. Tant mieux: le soleil était déjà tombé au niveau des sommets. De grandes ombres commençaient à grignoter le plateau. Gladha sauta de rocher en rocher pour traverser un ruisseau, sans perdre son équilibre. La tension du combat s’installait en elle, l’enhardissait. Bientôt, le fer de sa hache s’abattrait contre les écailles noires, elle danserait entre les coups de griffes. Elle terminerait la quête ultime, affronterait la créature la plus puissante du Nord et prouverait que, pour les héros de sa trempe, rien n’est impossible. Elle avait hâte de son retour triomphal, de la célébrité qu’elle obtiendrait. Elle pourrait intégrer d’autres groupes d’aventuriers pour terrasser les alter egos de Zmeï. Si l’univers était bien organisé, il devait y avoir une créature légendaire par région de chasse. Un dragon des sables au Sud, ou peut-être un serpent gigantesque? Partageaient-ils une thématique commune? Elle se réjouissait de le découvrir.
***
L’enfilade entre les montagnes avait l’apparence adéquate, même si quelques détails différaient de ce qu’elle avait imaginé. Pas de squelettes, mais un ruisseau, partiellement pris par les glaces. Il n’y avait pas de lumière à l’extrémité, aucun signe encourageant, pourtant Gladha savait que c’était là qu’elle devait aller. De l’autre côté l’attendait Zmeï, pour un combat mémorable.
Et si elle se trompait? Et si le passage n’aboutissait à rien, à de l’eau qui jaillissait d’entre les rochers? Comme une moquerie que l’univers lui adresserait, elle qui pensait en avoir percé les secrets? Peut-être, après tout, n’y avait-il pas de sens à cette quête. Les signes qu’elle voyait s’amonceler, les indices concordants, tout cela pouvait n’être qu’une illusion. Ou pire, un pied-de-nez envers tous les aventuriers présomptueux. Le murmure du vent lui susurrait-il «prends garde» ou l’encourageait-il? Ou ne véhiculait-il aucun message?
Elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer des intentions, des buts. La main des concepteurs qui organisaient l’univers, plaçaient judicieusement chaque élément. Pourtant, le hasard lui aussi devait avoir une place: l’emplacement de chaque brin d’herbe ne répondait pas à un objectif particulier. Les montagnes qu’elle avait gravies, le passage qu’elle s’apprêtait à emprunter, avaient-ils été générés aléatoirement ou avaient-ils un but? Étaient-ils disposés pour baliser sa quête?
Ce couloir, cet étroit défilé entre les montagnes, n’avait rien d’accueillant, pourtant Gladha s’y engouffra sans hésiter. Elle espérait y trouver bien plus qu’un dragon légendaire: une réponse.
Après quelques mètres déjà, la progression devint difficile. Le petit torrent occupait l’essentiel de la largeur. Profond de plusieurs dizaines de centimètres, glacé comme il se doit, il rendait les pierres glissantes. La pénombre n’arrangeait rien: plus elle progressait et moins elle distinguait les reliefs. De l’eau ruisselait le long des parois, tombait en cascades le long des arêtes rocheuses et bientôt elle fut trempée jusqu’aux os. Elle avançait vaillamment, se servait de sa hache comme d’un appui, pataugeait pour surmonter les obstacles. Lorsque le ciel ne fut plus visible au-dessus de sa tête, un frisson la parcourut, celui de l’échec. Elle n’en tint pas compte: quelque chose se jouait en ce moment, une affaire de volonté. Et son obstination fut bientôt récompensée, lorsqu’elle vit poindre au loin une lueur.
Par endroits, il fallait escalader de grandes pierres lisses. Elle y mettait toute son énergie, s’aidait de ses pieds et de ses mains. Plusieurs fois elle se cogna contre une paroi, sans que cela ne freine son élan. Elle touchait au but.
La sortie laissait voir une goutte de ciel bleu. Elle émergea enfin, sur un petit plateau de pierre qui semblait se terminer par une falaise. Zmeï l’attendait, immobile, ses trois têtes tournées dans sa direction. Elle prit son temps, déposa soigneusement ses quelques affaires détrempées contre une pierre, saisit fermement sa hache.
Évidemment, il était bien trop tard pour hésiter, sans parler de faire demi-tour. D’un pas ferme et décidé, elle parcourut la distance qui la séparait de son adversaire.
***
Zmeï la laissa s’approcher sans réagir. Les ailes repliées le long de son corps, les pattes fléchies, il n’était pas vraiment menaçant. Comme s’il venait tout juste de se réveiller… Gladha se demanda s’il avait encore besoin d’un café avant d’être prêt au combat. Elle s’attendait pourtant à une réaction fulgurante et était prête à esquiver. Équipée comme elle l’était, elle ne pourrait pas encaisser. Elle devait rester agile et mobile, éviter les griffes, les crocs et la queue, les battements d’ailes qui pourraient la destabiliser…
Elle choisit de s’attaquer aux pattes antérieures. Au niveau des articulations, elles paraissaient assez fines pour pouvoir être brisées. Le premier coup manqua sa cible: le dragon s’était décalé. La riposte qui suivit était lente et malhabile, la guerrière recula d’un pas. Les griffes ne la frôlèrent même pas et elle eut tout le temps nécessaire pour ajuster son coup. La tête de la hache produisit un claquement sec.
Les règles avaient donc changé: si la créature paraissait invincible lorsqu’elle avait mis son groupe en déroute, quelques jours auparavant, ce n’était désormais plus le cas. Elle n’était plus aussi rapide, aussi mortelle.
La guerrière laissa l’initiative à Zmeï: la position qu’il avait adoptée, toujours ramassé sur lui-même, ne lui laissait pas assez de mobilité pour le rendre menaçant. Trois fois elle évita le même coup de griffes et trois fois sa hache se fracassa contre la fragile articulation. Il n’y eut pas de craquement, mais elle vit au tressaillement de la créature que le coup était douloureux.
Gladha se déplaça, tourna autour de la créature, frappa tantôt les pattes avant, tantôt la naissance des ailes. Une fois, elle eut l’impression que son arme s’était glissée sous une écaille. La torsion que la jeune femme exerça ne parvint pas à la soulever et son adversaire se dégagea. Les têtes semblaient la regarder, leurs grands yeux noirs et brillants suivaient ses mouvements, avec ce qui lui semblait être une pointe d’inquiétude. Elle n’avait aucun mal à éviter les attaques, à se repositionner, à garder l’ascendant, et après plusieurs tentatives elle parvint enfin à blesser son adversaire. La tête de la hache s’enfonça sous une écaille et en ressortit tachée d’un liquide noirâtre. Elle poussa son avantage tant qu’elle le put, forçant Zmeï à reculer. Elle en éprouvait une satisfaction toute particulière, comme si de cette manière elle vengeait ses alliés fauchés durant la déroute.
Les ailes paraissaient mieux protégées que les pattes, aussi concentra-t-elle son action sur ces dernières. À force de frappes puissantes et bien placées, elle parvint à créer une petite brèche d’où suppurait une substance visqueuse. Le craquement qu’un de ses coups produisit lui fit pousser un cri de victoire et le dragon rompit le combat. Il recula, changea de position.
***
Gladha profita de ce court répit pour reprendre son souffle. Le plus difficile restait à faire: elle était encore loin d’avoir abattu son adversaire. À vrai dire, elle ne savait pas vraiment comment s’y prendre: elle attendait que l’inspiration lui vienne. Il avait des failles, elle en était certaine, restait donc à les trouver et à les exploiter.
Zmeï avait agité sa patte blessée, comme pour voir s’il arrivait encore à la faire fonctionner. Le résultat ne paraissait pas probant et il adapta sa stratégie en fonction: il déploya ses ailes et prit son envol. La guerrière se demanda s’il allait prendre la fuite; par bonheur, il se mit à faire des cercles au-dessus de sa tête. Le premier piqué la surprit par sa vitesse. Prise de cours, elle se jeta au sol. Les crocs de l’animal n’étaient sans doute pas passé loin. Elle se remit sur ses pieds, bondit à nouveau pour éviter une attaque. Il était rapide, bien plus agile dans les airs que sa grande taille ne le laissait à penser. Elle recula vers la falaise, pour limiter ses possibilités de manœuvre. Un nouveau piqué la prit au dépourvu, elle fut trop lente à se plaquer au sol: une vive douleur irradia de son mollet gauche. Une griffe ou un croc avait creusé d’un bon centimètre dans sa chair. Le sang coulait abondamment et elle clopina pour se protéger de l’assaut suivant. Elle n’avait pas le temps de se confectionner un pansement, elle n’avait pas la possibilité de se mettre à l’abri. Il fallait qu’elle trouve une solution, qu’elle reprenne l’avantage. Elle tenta de mettre sa hache en barrage devant elle; la gueule de l’animal frôla son épaule.
Décidément, elle ne parvenait pas à donner le coup de grâce à ses adversaires. Zmeï avait eu le temps de se transformer lors de leur premier affrontement, le rhinocéros laineux avait pris la fuite et maintenant son envol le rendait inattaquable. Qu’est-ce que cela signifiait? Était-ce une règle dont elle n’avait pas encore pris conscience?
D’un bond, elle esquiva l’assaut suivant. Perturbée par la douleur, elle manqua sa réception et se retrouva à genoux. Elle roula sur le côté, en un mouvement désespéré, pour survivre quelques instants de plus. Sa hache était tombée et, comme si le dragon lisait dans ses intentions, il la projeta au loin d’un coup de patte. Elle sentait la fin arriver. La mort.
C’était peut-être ainsi que devait se conclure son aventure. Le dragon triompherait et elle se retrouverait à nouveau devant l’interface de création. Choisirait-elle le même univers, le même corps? Le nom de Gladha lui conviendrait-il toujours ou en prendrait-elle un nouveau? Quel type d’aventure choisirait-elle?
Zmeï atterrit derrière elle. Une pensée la troubla: si elle se retournait, elle était certaine de lire dans ses yeux la joie cruelle de l’entité maléfique qui croit triompher. S’il avait eu la faculté de parler, il aurait commencé son ultime monologue. Elle savait ce que cela signifiait: c’était le moment du retournement de situation. Elle ramassa une poignée de sable et de petites pierres, et d’un geste ample les projeta contre la tête la plus proche. Le dragon eut un mouvement de recul, il tressaillit. Elle fut sur ses jambes en un instant et courut jusqu’à sa hache. De la main gauche, elle récupéra une nouvelle poignée de sable, tandis que le manche de son arme retrouvait sa main droite. Elle boitait légèrement, alors que le dragon semblait toujours vaillant; pourtant elle sentit à ses mouvements qu’elle avait retrouvé l’ascendant. L’une des têtes, celle qu’elle avait touchée, se contorsionnait au bout de son cou, les deux autres oscillaient de gauche à droite, craintives face à ce sable qui pourrait les aveugler.
Gladha prit le temps de se positionner, feinta pour avoir un aperçu des réactions, et finit par lancer sa lourde hache. Elle atteignit la tête déjà blessée et s’y planta. Zmeï la dégagea d’un mouvement brusque, recula. Elle n’eut aucune difficulté à la récupérer.
***
Les quatre yeux vaillants de la créature la regardaient avec inquiétude. Elle brandit sa hache, constata que le dragon ne bronchait pas. Elle le frappa avec violence, atteignit la deuxième tête, puis la troisième. Elle s’attendait à ce qu’il reprenne son envol, ce qu’il ne fit pas. Il se protégeait à peine de ses ailes, la queue inerte derrière lui. Pourtant, se souvint-elle, cette queue avait lacéré de nombreuses victimes, à commencer par l’âne de son précédent groupe.
Le combat était truqué, elle s’en rendait compte à présent. Lorsque l’animal aurait pu la tuer, il avait pris son temps. Le scénario, celui qu’on avait écrit pour elle, calqué sur n’importe quel film d’aventure, lui facilitait la tâche. Elle était certes blessée, mais elle s’en sortirait, triompherait. Elle rentrerait avec des écailles de dragon en trophée, revêtirait bientôt une armure impénétrable qui rendrait ses prochains combats d’autant plus faciles. Les créatures qu’elle affronterait pourraient certes la blesser, la pousser aux portes de la mort, mais elle en triompherait tout de même. Sans même douter un instant d’y parvenir.
À quoi bon? Quel intérêt pourrait-elle y trouver?
Gladha abaissa son arme et soupira. Cette aventure factice ne lui convenait pas. Lorsque le dragon se redressa, elle ne réagit pas. Elle le regarda ramper au loin, étendre ses grandes ailes, prendre difficilement son envol. Mourrait-il quelque part dans les montagnes ou se remettrait-il de ses blessures? Porterait-il les cicatrices de ce combat? Elle s’en moquait, comme elle se moquait désormais de cet univers. Elle en avait fait le tour, elle en avait compris les règles, il était temps de passer à autre chose.
Ne restait qu’à trouver la meilleure méthode pour retrouver l’interface de création. De nouvelles aventures l’attendaient ailleurs et, si elle avait de la chance, elle y trouverait peut-être de l’intérêt.

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