Certains l’aiment canon

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un curieux espion à la recherche d’un professeur fou


La posture dans laquelle se fit surprendre Carlo Cataneo était plus qu’équivoque. Il sut immédiatement que seul un miracle ou une succession d’heureuses coïncidences pouvaient encore le sauver. Il accorda une pensée brève et émue au sort de la demoiselle et consacra le reste de ses facultés à la recherche d’une échappatoire. Il connaissait les gardes, qui lui rendaient cordialement son inimitié. Ils le maintenaient fermement, la lame de leurs sabres menaçait sa gorge.

Il fut conduit devant la porte du conseil impérial. Les deux eunuques lui ordonnèrent de s’asseoir. Ils le regardaient avec dédain, non à cause de son forfait, mais parce qu’il n’appartenait pas à leur caste. Ils provenaient tous deux des alentours du lac Tchad, parlaient la même langue et avaient toutes les caractéristiques des mamsuh : un grand corps chétif, une silhouette androgyne et une attitude désagréable.

Durant la longue attente, il feignit de dormir et attendit que leur étreinte se relâche. La porte s’ouvrit bien trop tôt, une délégation traversa la cour d’un pas pressé. D’après leur uniforme, des représentants de l’armée.


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La posture dans laquelle se fit surprendre Carlo Cataneo était plus qu’équivoque. Il sut immédiatement que seul un miracle ou une succession d’heureuses coïncidences pouvaient encore le sauver. Il accorda une pensée brève et émue au sort de la demoiselle et consacra le reste de ses facultés à la recherche d’une échappatoire. Il connaissait les gardes, qui lui rendaient cordialement son inimitié. Ils le maintenaient fermement, la lame de leurs sabres menaçait sa gorge.

Il fut conduit devant la porte du conseil impérial. Les deux eunuques lui ordonnèrent de s’asseoir. Ils le regardaient avec dédain, non à cause de son forfait, mais parce qu’il n’appartenait pas à leur caste. Ils provenaient tous deux des alentours du lac Tchad, parlaient la même langue et avaient toutes les caractéristiques des mamsuh  : un grand corps chétif, une silhouette androgyne et une attitude désagréable.

Durant la longue attente, il feignit de dormir et attendit que leur étreinte se relâche. La porte s’ouvrit bien trop tôt, une délégation traversa la cour d’un pas pressé. D’après leur uniforme, des représentants de l’armée.

Carlo et son escorte furent invités à entrer. Le sultan tournait en rond, l’air furieux. Il invectivait toutes les personnes présentes et n’épargna pas les nouveaux venus.

« Après les doléances des nations et les meurtres, voici les commérages. J’espère que vous avez une bonne raison, sans quoi ce sera au sabre que je raccourcirai cette audience. »

Carlo rit et prit la parole avant même que les deux gardes ne se mettent à bafouiller.

« Ces deux messieurs, expliqua-t-il, m’ont surpris en galante compagnie. Coïncidence, ils attendent de votre sabre qu’il mette un terme à ce problème.

— Votre altesse », commença l’un d’eux.

Il fut interrompu.

« Le résumé de Monsieur Al-Fil était suffisamment clair. »

Puis il s’adressa directement à Carlo.

« J’ai déjà entendu parler de toi. Quel étrange endroit tu as choisi pour courir le jupon !

— Les femmes de votre palais ont une réputation élogieuse loin à la ronde.

— Je ne peux pas croire que tu aies quitté l’Italie uniquement pour vérifier une rumeur.

— Votre altesse est bien habile. »

Une légère grimace voila le sourire du sultan. Le jeune serviteur y répondit par un discret haussement de sourcils.

« Ce n’est pas ce que disent les ambassadeurs », commenta le monarque.

Il lissait sa moustache, marchait de long en large et son visage s’agitait au rythme de ses pensées.

« Tu es embarrassant », ajouta-t-il. « Mais je sais que ta jovialité n’est pas ton seul talent. Comment as-tu trompé la vigilance des gardes ?

— Je suis entré par la fenêtre du premier étage, qui était restée ouverte.

— Je me demande si malgré ta faute tu ne pourrais pas m’être encore utile. »

Il se campa face au jeune homme. Les regards s’affrontèrent, Carlo ne cilla pas. À peine eut-il un frisson lorsqu’il entendit la lame glisser hors de son fourreau. Il n’était pas d’humeur à supplier.

« Tu n’es pas comme les autres : les eunuques sont généralement lunatiques, calculateurs et pusillanimes. Pires que des femmes.

— Je ne suis pas constitué de la même manière qu’eux, répondit le jeune homme. Sans quoi, d’ailleurs, je n’aurais pas pu me faire surprendre en fâcheuse posture. Eux ne courent pas ce risque. »

Les deux gardes le fusillèrent du regard. L’ablation de leurs organes n’avait pas diminué la sensibilité de la zone aux critiques. Leur réaction était sans importance : le souverain parlait de lui laisser une chance, il fallait l’encourager.

« Vous parliez d’ambassadeurs. Quelles sont les nouvelles ?

— Une délégation est venue m’annoncer que mon pays se meurt ! L’homme malade de l’Europe, voyez-vous ça ! Les années passent et ils sont incapables de renouveler la formule.

— C’est ce qu’ils ont dit ?

— Mot pour mot. Mais ce n’est que la vérité : les tanzimat n’ont pas porté leur fruit, par manque d’audace. Les grandes nations aimeraient aussi des changements plus radicaux. Bien évidemment : ils rêvent d’une mise sous tutelle.

— Vous l’envisagez ?

— Pas s’il y a une autre voie. L’Empire doit évoluer. Mais ils s’opposent à cette idée, et en réalité ils n’étaient là que pour me provoquer. Quelques minutes après leur départ, j’ai appris le meurtre de plusieurs chercheurs et la disparition de leurs travaux. Juste avant que nous n’ayons la possibilité de changer la donne, nous sommes dépouillés. »

Il toisa à nouveau Carlo.

« Tu parles de nombreuses langues, si je ne me trompe pas.

— L’italien est ma langue maternelle. Durant mon enfance, j’ai appris l’allemand, l’anglais, le russe et le français. Et le turc dès mon arrivée à Istanbul.

— Ma mémoire était donc bonne. J’espère que tu parles aussi bien ces langues que le turc.

— Je n’ai pas eu l’occasion de m’entraîner ces dernières années, mais je les parlais couramment.

— Alors tu es l’homme de la situation, si l’on excepte ton manque de loyauté. Mais je crois savoir comment y remédier. Suis-moi ! Je ne vais pas te demander si tu préfères mourir ou me servir : nous connaissons la réponse. »

***

Djabir portait les bagages comme s’il ne s’agissait que d’un chargement d’ouate. Sa silhouette longiligne semblait glisser au-dessus des pavés. Il se dirigeait dans les rues de Vienne sans la moindre hésitation, alors qu’elles ne rappelaient que de vagues souvenirs d’enfance à Carlo. L’opéra où il avait suivi ses parents, les professeurs de chant dans de vieux immeubles bourgeois. En quelques années, le tram avait supplanté les attelages, la ville était presque entièrement desservie par un réseau arachnéen. Le domestique était monté dans une rame et semblait connaître leur itinéraire. Étrange personnage qui, dès le passage de la frontière, s’était métamorphosé en parfait serviteur autrichien. Carlo n’était pas encore habitué à cette compagnie taciturne et aux phénomènes surnaturels qui l’accompagnaient.

Avant que la mission ne lui soit expliquée, le sultan lui avait annoncé que, pour garantir sa loyauté, il serait possédé par un djinn. Djabir, lorsqu’il avait été amené dans la pièce, ressemblait à un voyageur aux traits ordinaires, dont la grande taille était la seule particularité. La créature s’était approchée et avait posé sa main sur le bras gauche de Carlo. Une vague de chaleur s’était répandue dans son corps, rapidement accompagnée par une vive douleur. Une étrange calligraphie était apparue sur sa peau. Le sultan lui expliqua que ce tatouage était une sorte de contrat. Il lui précisa par la même occasion que Djabir avait un caractère affable et qu’il lui arriverait, de temps à autres, de le posséder. Une faculté de son espèce, rien de bien inquiétant.

Et en effet, durant le trajet, le djinn avait parcouru les pensées de Carlo. Tout d’abord l’histoire du jeune homme. D’origine italienne par son père et irlandaise par sa mère, il était le fils de musiciens renommés, ce qui lui avait valu de parcourir l’Europe. Cependant, il n’avait pas d’aptitude particulière pour un instrument ; la pureté de sa voix d’enfant convainquit ses parents d’en faire un castrat. L’opération s’était déroulée selon le protocole vénitien, seules les testicules lui avaient été enlevés. Le reste de l’appareil reproducteur était intact et fonctionnel ; l’adolescent ne tarda pas à en faire usage. Les souvenirs présentaient des partenaires des deux sexes, une particularité que sa famille attribua au traumatisme.

Ce ne fut pas le seul motif d’embarras des Cataneo : leur fils, bien que doté d’une voix d’or, n’avait ni oreille ni sens du rythme. Les professeurs de toute l’Europe se penchèrent sur son cas sans y trouver d’explication.

À mesure qu’une brillante carrière de castrat s’était éloignée, leur affection avait décru. Ils voulaient le placer et trouvèrent leur bonheur auprès d’un intendant du sultan Abd ül-Aziz II. Il fut engagé en tant que serviteur du palais, ce qui devait le faire bénéficier d’une bonne éducation. Ses parents, quant à eux, reçurent une somme rondelette. La lointaine Constantinople était devenue sa nouvelle patrie.

Là, il apprit la langue, profita de la qualité de l’enseignement et gravit rapidement la hiérarchie des serviteurs jusqu’à accéder au poste de premier serviteur de la sultane validé. Par commodité, il se faisait appeler Al-Fil, selon l’appellation arabe de la ville de Catane.

Ses statuts de domestique de qualité et de castré le laissaient libre de fréquenter les femmes du harem aussi bien que les hommes du palais. Il trouvait des amants des deux sexes et malgré sa discrétion il avait une réputation de séducteur invétéré.

Au grand soulagement de Carlo, la créature n’émit aucun jugement. Elle paraissait indifférente au comportement de son hôte. Du reste, impossible d’en tirer la moindre information. Seule sa matérialité le distinguait d’un fantôme.

Ils déposèrent leurs bagages dans une chambre d’hôtel réservée aux noms de Karl et Helga Krauss. C’est sous les traits de Helga que Carlo quitta la chambre. Il savait que ses traits se prêtaient bien au travestissement et comptait profiter de ses deux identités pour être libre de ses mouvements.

Il se rendit à l’ambassade ottomane, où il fut reçu par l’ambassadeur en personne. Ce dernier, un homme entre deux âges qui prenait grand soin de sa moustache, l’invita à entrer dans son bureau. Il avait reçu le courrier du sultanat et était en mesure de donner toutes les informations nécessaires.

Les documents qui avaient été subtilisés étaient des études sur différents sujets : une formule servant à purifier la poudre à canon ; un travail basé sur les recherches d’Al-Jazari sur l’utilisation de l’air comprimé dans les automates ; une amélioration du chemin de fer atmosphérique grâce aux méthodes de Banou Mussa, ainsi que les plans d’un canon de grande dimension. Les scientifiques de l’Empire s’étaient réappropriés les techniques développées durant l’âge d’or islamique et les perfectionnaient, ce qui leur conférait un avantage sur leurs concurrents étrangers.

Le voleur semblait être un chercheur d’origine autrichienne, ce qui expliquait que Carlo ait été envoyé à Vienne. Les services de renseignement locaux avaient été fort courtois : ils étaient au courant du vol et ne cachaient pas leur intérêt pour les plans ; cependant le responsable que l’ambassadeur avait rencontré avait affirmé que sa nation n’était pas impliquée. Il avait mentionné à plusieurs reprises les relations amicales qui liaient leurs deux états et avait promis de rendre une copie des documents si ses services s’en emparaient. Il conseilla de prendre quelques renseignements auprès des industriels de l’armement, qui devaient être à l’affût de tout ce qui pourrait les enrichir.

L’ambassadeur s’était renseigné et avait établi que la personne la mieux informée de la capitale en ce qui concernait le matériel militaire devait être Herr Fischer. Cet homme n’avait ni métier ni fonction officielle. Il faisait commerce d’armes et de renseignements, affrétait des navires et conseillait le Kaiser lui-même. Il avait refusé toute entrevue avec la délégation ottomane.

Sans indication plus précise, Helga choisit de commencer ses investigations par un tour chez Herr Fischer. Le portail de l’immeuble était gardé par deux factionnaires, qui lui refusèrent l’entrée et ne se laissèrent ni soudoyer ni séduire. La jeune femme faisait le tour du quartier à la recherche d’une voie d’accès lorsqu’un ramoneur passa à côté d’elle. Il marchait sans hâte, son hérisson à la main et son haut-de-forme fièrement dressé. Son échelle était calée contre une maisonnette. Il la gravit et se mit au travail.

Helga emporta discrètement l’échelle, fit le tour de l’immeuble et trouva une ruelle isolée. Elle monta jusqu’au deuxième étage, maudissant au passage les vêtements féminins si impropres à ce type d’exercices. Elle brisa une vitre, tourna la poignée et entra. Elle se trouvait dans une remise où étaient entreposés pêle-mêle des rames, des sextants et un amas hétéroclite d’objets en rapport avec la marine. Aucun bruit ne provenait du couloir ; elle quitta la pièce et prit la direction de l’aile principale, toujours sur le qui-vive. Alors qu’elle approchait des bureaux, elle fut surprise par un homme, qui venait de traverser un corridor au pas de course. Il la poussa sans ménagement dans une petite pièce qui ne contenait que des classeurs. Lorsque la porte fut fermée, il sourit, se découvrit et demanda :

« Que fait une demoiselle dans ces couloirs ? »

Il avait parlé anglais avec un fort accent britannique. Il était habillé d’un smoking de couleur sombre ; un chapeau melon couvrait ses cheveux noirs et un élégant nœud papillon complétait son costume.

« Je pourrais vous retourner la question, répondit-elle dans la même langue.

— Quelle charmante espionne ! À n’en point douter, vous cherchez les fameux plans.

— C’est bien le cas.

— Mister Fisher n’en sait pas plus que nous. Je viens tout juste de le rencontrer. À mon grand étonnement, il semblerait que ce soit à Londres que les événements se déroulent. Mais avant toute chose, je vous propose de sortir d’ici. »

Quelques bruits se firent entendre dans le couloir : une course rapide et des ordres. Au moins trois hommes commençaient à ouvrir chaque porte.

« Avez-vous un plan ?

— Non. Mais c’est moi qu’ils recherchent. Êtes-vous prête ? »

Le jeune garde qui entra fut assommé d’un coup de crosse, après quoi ils prirent la fuite. L’anglais tira quelques coups de feu au hasard, les autrichiens ne tardèrent pas à répliquer. Ils se réunirent et entamèrent la poursuite.

« À gauche, conseilla Helga, il y a une échelle.

— Allez-y, je prends à droite. Rendez-vous dans une heure sur la promenade du Belvédère. »

Il disparut, non sans signaler bruyamment sa présence. Ses poursuivants suivirent sa trace. La jeune femme descendit l’échelle alors que des cris et les claquements de coups de feu retentissaient. Sur le toit d’en face, le ramoneur lui adressait de grands signes, tantôt implorants, tantôt menaçants. À peine ses pieds s’étaient-ils posés sur les pavés qu’une puissante détonation retentit. Le souffle fit voler en éclat les fenêtres de la maison Fischer, des panaches de flammes en sortirent. Le trottoir était jonché de débris. Appuyé contre une cheminée, le ramoneur s’était tu et contemplait le spectacle avec fascination.

Une heure plus tard, le gentleman l’attendait devant le plan d’eau du palais du Belvédère. Il avait le teint frais et un fin sourire ; son élégance était irréprochable.

« Ils se souviendront de mon caractère explosif.

— Merci pour votre aide.

— Ce fut un plaisir. Puis-je savoir votre nom ?

— En cet instant, Helga. »

Il se découvrit à nouveau et son chapeau traça quelques boucles dans les airs.

« Enchanté. Vous pouvez m’appeler Andrew. Chère Helga, un dirigeable part pour Londres ; en êtes-vous ? »

***

Le survol des Alpes fut un moment mémorable. L’aéronef glissait dans le ciel et survolait les sommets enneigés. Djabir était resté inexpressif, tout à fait indifférent au spectacle.

L’espion n’était pas du voyage ; après avoir œuvré à convaincre la jeune femme, il avait annoncé au moment de l’embarquement que certaines affaires le retenaient. D’autorité, il avait gratifié Helga d’un baiser passionné. Ce qui n’avait pas empêché Carlo de redouter un piège.

La famille qui avait déjà pris place dans l’habitacle avait dissipé les doutes de la jeune femme : elle appartenait à l’aristocratie britannique et était parfaitement indifférente à l’agitation qui régnait. Leur complicité paraissait improbable, à moins qu’ils ne fussent tous d’excellents comédiens. Ils s’intéressaient distraitement à la ville de Vienne en état d’alerte, à la maréchaussée sur le qui-vive et aux mouvements des forces armées.

Le vol était parti à l’heure, sans que personne ne daigne inspecter l’aérostat. Les craintes de Carlo s’évanouirent alors que le sol s’éloignait, et il ne conserva que le goût du baiser.

***

À peine la côte du Kent était-elle en vue que Djabir avait modifié quelques détails de son apparence pour devenir un serviteur anglais fort distingué. Ils atterrirent en périphérie de Londres, sous un crachin très à-propos.

Carlo se rendit immédiatement à l’ambassade, où un télégramme l’attendait : l’adresse de son hôtel et le nom sous lequel la chambre avait été réservée. Charles et Katherine Carlisle, un choix astucieux qui pouvait le faire passer pour un ressortissant du nord, et par là justifier quelques r roulés.

Un dossier l’attendait dans sa chambre. Il concernait spécifiquement le chemin de fer atmosphérique. Cette technique, dont les journaux avaient abondamment parlé, avait déjà été utilisée entre Kingstown et Dalkey, puis entre London Bridge et Croydon. Le concept était de faire le vide dans une conduite et de se servir de l’effet d’aspiration pour mouvoir le train. Cependant la dépense énergétique était sans commune mesure avec l’efficacité du procédé et des locomotives traditionnelles avaient fini par être utilisées.

Depuis la veille cependant, la ligne entre London Bridge et Croydon était interrompue et des modifications étaient en cours sur le tronçon.

Sous l’identité de Charles Carlisle, il se rendit sur place et trouva les baraquements de chantier. L’agitation était telle qu’il n’eut aucune peine à entrer, glaner quelques informations et subtiliser des plans. Dans le fiacre pour le centre-ville, il eut le loisir de les examiner. Tous les détails pour construire les rails et la conduite étaient présents ; seule la machinerie manquait. D’après les informations mentionnées sur le cartouche, c’était le bureau Clegg & Samuda qui se chargeait de cette partie. Ce serait sa prochaine destination.

Cette fois-ci, un peu de subtilité s’avéra nécessaire. Dans des bureaux, sa présence serait moins discrète que sur un chantier. Il commença par repérer les lieux, vêtu d’une robe grise et d’un horrible chapeau. Katherine était à la recherche d’un emploi. Elle réussit à se faire ignorer de la secrétaire et à susciter la pitié d’un employé. Il lui proposa d’attendre le retour de Samuel Clegg, ce qu’elle fit en se promenant d’un bureau à l’autre. Elle repéra les dossiers intéressants et écouta les conversations. Selon les employés, les plans s’avéraient difficiles à déchiffrer. Sur le chantier, le problème d’étanchéité n’était toujours pas résolu : la conduite ne fonctionnait pas comme attendu. Il faudrait chercher des solutions avant que la direction de LBSC Railway ne soit informée.

L’entretien d’embauche tourna court, Samuel Clegg fit comprendre qu’il n’avait pas besoin de personnel supplémentaire, ce qui arrangeait Katherine. Très heureuse d’avoir retrouvé la trace des documents, elle se hâta d’organiser la suite des opérations. Un détour par la rédaction de plusieurs quotidiens, un changement de costume et Charles se fondit au milieu de la meute de journalistes. Comme il l’avait prévu, l’insistance des reporters eut raison des employés. Les bureaux furent colonisés et l’effervescence lui permit d’explorer librement. La situation dégénéra lorsqu’il se fit surprendre par un collègue, visiblement lui aussi intéressé par ces étranges informations techniques écrites en arabe. Le nouveau venu se montra agressif ; Charles le laissa s’emparer de quelques documents, ramassa un classeur et lui asséna un coup violent. L’homme tomba, accompagné d’un tabouret et d’une planche à dessin. Carlo récupérait les papiers lorsqu’il entendit des bruits de pas. Il se glissa sous la table et vit entrer la robe de la secrétaire, poursuivie par deux pantalons. Le vêtement féminin s’arrêta un instant, puis les jambes convergèrent auprès du journaliste assommé. Attirés par le remue-ménage, d’autres curieux entrèrent. Alors que le brouhaha s’intensifiait, Charles cria « il est mort ! » Personne ne se soucia de l’origine de la voix ; la propagation du chaos s’accéléra. Une bousculade eut lieu, il en profita pour se relever, ses papiers sous le bras. Il se glissa le long des murs en direction de la sortie. Une fois dans le couloir, il fit semblant de s’intéresser à la scène et de prendre des notes. Il guetta l’instant propice pour s’enfuir et quitta l’immeuble dès que possible.

De retour à l’hôtel, il vérifia que toutes les informations nécessaires étaient présentes. Les plans étaient accompagnés d’une curieuse mention : « Ces documents vous seront certainement utiles ; je n’en ai pas usage. Amitiés, W. von N. »

***

La une du News of the World fut consacrée au chemin de fer atmosphérique et aux mystérieux événements qui avaient perturbé la reprise des travaux. Le journaliste ne comprenait pas pourquoi cet échec technologique était remis au goût du jour, ni la raison de ce soudain intérêt des médias. À l’intérieur, l’article occupait une page entière. Le rédacteur en chef s’était fendu d’une colonne de questionnements et d’analyses circonspectes. Aucune ligne sur les plans turcs, pas un mot sur la disparition d’un dossier, mais une longue étude sur le comportement des journalistes exposés au stress.

Le portrait du reporter violent à l’origine du conflit était plutôt confus. Les témoins semblaient s’accorder sur sa grande taille ; pour le reste, aucun consensus n’émergeait. Par mesure de précaution, Carlo décida de ne plus utiliser son identité masculine pendant quelques jours.

Scotland Yard avait mis le bureau Clegg & Samuda sous scellés et comptait faire la lumière sur cette affaire. Pour autant qu’il y ait des informations à découvrir. Un petit encart précisait que la situation économique de l’entreprise était au plus mal. La réouverture de ce chantier tombait donc à point nommé. Si tel était vraiment le cas, il était difficile de croire que les plans aient été achetés.

Carlo conclut que la suite de son enquête passerait tôt ou tard par une investigation auprès de l’armée. Ce qui n’était pas pour le réjouir : les complications étaient multiples, entre la discipline des troupes, l’omniprésence des gardiens et la discrétion légendaire de l’institution.

***

La base militaire de Wilton, à quelques heures de Londres, était le quartier général de l’armée de terre. Le terrain qu’elle occupait était protégé par une barrière hérissée de pointes, des miradors à intervalles réguliers, des canons et des gardes en abondance. L’entrée, composée de deux portails successifs, donnait sur une cour intérieure et sur la caserne, un bâtiment hideux qui évoquait une prison. Une incursion discrète semblait vouée à l’échec et il faudrait de faux papiers pour passer par l’entrée.

Katherine longea l’ouvrage défensif et fit le tour de la base. Aucun point faible, chaque issue était soigneusement gardée. Elle entra dans une taverne et commanda une ale et le today’s special. Le restaurateur cilla mais ne fit aucune remarque. Il lui servit un copieux plat de poisson dont le goût évoquait surtout le papier et une chope chichement remplie. Son regard semblait affirmer que la bière est une affaire de mâles.

Elle mangea sans appétit, perdue dans ses pensées. Dehors, le vent avait amené quelques nuages, qui libérèrent une pluie anglaise.

Malgré le temps, Katherine ne s’attarda pas. Elle passa à nouveau en revue l’entrée de la base militaire, les soldats et leurs tours de garde. Ce fut alors que, contre sa volonté, ses jambes se mirent en mouvement. Elle sentit l’influence de Djabir, qui devait pourtant être resté à Londres ; elle ne savait pas s’il l’avait suivie ou si son pouvoir s’affranchissait des distances. Elle restait libre de ses pensées, mais rien ne pouvait la faire cesser de marcher ; du reste, après une première tentative de rébellion, elle se laissa faire. Le djinn n’avait jamais été hostile ou désagréable, autant lui faire confiance.

Ses pas la guidèrent vers deux hommes en pleine discussion. Un officier, que son képi rendait facilement identifiable, et un civil dissimulé par un parapluie. Ils se tenaient non loin d’une petite porte gardée par un factionnaire.

L’emprise de Djabir disparut ; la jeune femme essaya d’entendre la conversation, partiellement étouffée par la pluie. Ils semblaient parler de documents secrets, que le militaire affirmait ne pas posséder. La discussion parut s’envenimer un court instant, avant de se conclure par une poignée de main. Le haut gradé se fit ouvrir la porte et disparut ; le civil marcha droit sur Katherine. Il la gratifia d’un ample salut du chapeau.

« Quel plaisir de vous revoir, chère espionne. Portez-vous un nouveau nom ?

— Katherine.

— Charmant. Absolument charmant. »

D’autorité, il la protégea de son parapluie, lui prit le bras et la conduisit en direction de la gare.

« Je vous propose une affaire. Je sais que vous ne travaillez pas pour la couronne. Si votre joli minois suffirait à me convaincre de vos bonnes intentions, votre honnêteté serait appréciable. Une question d’abord : que faites-vous là ?

— Je cherchais à savoir si l’armée possédait ce qui nous intéresse.

— Maintenant, vous avez votre réponse. Quelle est votre prochaine destination ?

— Je l’ignore ; je vais là où mon cœur me porte.

— Seuls les papillons ont ce privilège.

— La piste s’est effacée.

— Au lieu de poursuivre la bête, pourquoi ne pas chercher sa tanière ?

— Dans ce cas, je ne puis que compter sur vos talents de chasseur. Avec un indice en prime : une partie des plans était entre les mains d’un bureau d’ingénieurs proche de la ruine.

— Intéressant. »

Ils arrivèrent à la gare. Ils montèrent dans le premier train pour Londres.

« Si je résume, reprit l’espion, nous recherchons un homme qui aurait été en possession de documents de valeur et qui en aurait donné un lot sans contrepartie financière.

— Ce qui n’exclut pas une autre sorte de compensation. Les plans dont nous parlons sont complexes et rédigés en arabe. Des connaissances pointues sont nécessaires pour en tirer parti.

— Parmi les suspects, nous pourrions donc aussi inclure quelqu’un qui n’aurait pas les moyens d’exploiter sa découverte.

— Mais qui aurait la possibilité de dérober des plans à Istanbul. Autre information, il semble que le scientifique manquant soit d’origine autrichienne.

— Je ne l’oublie pas. Connaissez-vous son identité ?

— Je n’ai pas encore reçu cette information, je ne connais que ses initiales.

— Dans ce cas, je vous propose de suivre cette piste. Quel département d’études, ce professeur ?

— La chimie.

— Dans ce cas, en route pour Bloomsbury. J’y ai mes entrées. »

***

L’enquête ne dura pas. Le premier chimiste venu leur donna l’information nécessaire : en effet, un éminent confrère d’origine germanique avait exercé quelques temps à Londres. Il s’appelait Wernher von Neumann et les explosifs étaient sa spécialité. On le décrivait comme un homme absorbé par ses recherches au point de se priver de sommeil ou de nourriture, un passionné vivant loin des préoccupations matérielles. L’Orient l’attirait depuis longtemps déjà : les connaissances en matière de poudre y étaient ancestrales et lorsque la rumeur se répandit que le sultan invitait les scientifiques du monde entier, il n’avait pas tardé à faire ses valises. Depuis, personne n’en avait plus entendu parler.

Les dossiers des services britanniques révélèrent que le professeur n’était pas un inconnu. Si l’homme ne présentait aucun danger, ses recherches étaient pour leur part la source de nombreuses inquiétudes, ce qui avait légitimé un important dispositif de surveillance. Les renseignements collectés corroboraient le complet détachement du scientifique pour tout ce qui ne concernait pas ses études. Il semblait ne pas se rendre compte de l’intérêt militaire de ses connaissances et avait ignoré toutes les propositions financières. Certaines étaient pourtant alléchantes.

Aucune information n’avait été ajoutée depuis son départ pour Istanbul.

« Que pensez-vous de ces nouvelles ?

— Nous avons trouvé une piste, répondit Katherine. Nous avons son nom, son ancien domicile, nous pouvons retrouver sa trace.

— Le portrait de cet homme ne me convainc pas.

— Vos services ne sont-ils pas soupçonneux ?

— Si fait, et pourtant pas la moindre duplicité n’est mentionnée. Ce qui est pour le moins étrange. J’ai de la peine à croire qu’il ait pu échapper à notre vigilance.

— Et je ne comprends pas pourquoi un homme si détaché se serait intéressé aux automates et aux trains autrement que par pure curiosité scientifique.

— La bonne nouvelle, conclut l’espion, est que ce mystère nous fera cheminer ensemble. »

Depuis sa proposition de collaboration, Andrew ne semblait avoir dissimulé aucune information. Il lui avait présenté les dossiers secrets et l’avait introduite comme une charmante collègue auprès de ses contacts. Il avait aussi fait de nombreuses remarques à double sens qui ne cachaient rien de ses intentions. Carlo savait où était son intérêt et jouait le rôle de Katherine avec enthousiasme. Du reste, il n’avait pas à feindre son intérêt pour son collègue.

La jeune femme avait été plus discrète pour contacter son ambassade : elle s’était contentée de laisser un mot à Djabir. Elle ignorait si la créature s’acquitterait de sa tâche ou si elle devrait s’y rendre en personne. L’idée que l’espion connaisse la nation pour laquelle elle travaillait l’embarrasserait moins qu’une allusion à son travestissement.

Ils se rendirent à l’adresse indiquée par le dossier britannique. Sous les toits d’un immeuble en briques, un grand appartement logeait plusieurs étudiants. Ils les invitèrent à entrer et à s’asseoir.

« Wernher ? Je ne sais pas s’il y a quelque chose à apprendre sur lui. Il ne vit que pour la chimie.

— Par ailleurs, il est parfaitement inintéressant, précisa un second jeune homme.

— Malgré sa fortune, reprit le premier, il se contentait d’un lit dans notre appartement.

— Sa fortune ?

— Il avait quelques moyens. Il nous a fréquemment aidés à payer notre loyer. Il était professeur et vivait comme un étudiant.

— Et pourtant il ne nous a jamais montré la moindre sympathie. Il a toujours refusé de sortir avec nous, il ne mangeait même pas ici.

— Notre présence lui était indifférente.

— Et pas seulement. Il n’a jamais mentionné le moindre intérêt pour une femme.

— S’intéressait-il à autre chose ?

— À ses recherches. Exclusivement à ses recherches. »

Ils n’obtinrent aucune information plus utile. À la fin de l’entretien, Katherine reçut le message laconique « c’est arrivé ». Il s’agissait de la première communication du djinn, ce qui contredisait sa théorie selon laquelle il était incapable de s’exprimer.

La jeune femme retourna à l’hôtel chercher le dossier. Elle dut jouer d’astuce pour éviter que le gentleman ne l’accompagne, sans pour autant éveiller ses soupçons.

Les documents, rédigés en arabe, portaient le sceau impérial.

« Constantinople, les mystères de l’Orient.

— Je vous fais la traduction.

— Ce serait bienvenu. Mais allons manger ; je vous invite.

— À la condition de me proposer autre chose que de la cuisine anglaise.

— Voilà qui lève un second mystère : vous n’êtes pas britannique.

— Italienne par mon père et irlandaise par ma mère.

— Je ne m’explique pas votre allégeance.

— Je vous en parlerai quand nous aurons plus de temps. Si nous allions manger ?

— Vous me semblez d’humeur aventureuse. J’ai quelque chose à vous proposer. »

Il la guida à travers les rues jusqu’à une enseigne discrète : le Maharajah. Derrière la porte, ils durent franchir deux épaisseurs de lourds rideaux et furent accueillis par un homme enturbanné qui les conduisit devant une table basse. Ils s’assirent sur de petits tabourets. L’opération fut extrêmement compliquée pour Katherine, dont la robe ne semblait pas adaptée au lieu. Du reste, elle était la seule femme, ce qui ne la surprit pas.

« Avez-vous déjà goûté la cuisine indienne ?

— Jamais.

— Dans ce cas, j’espère que vous appréciez la nourriture épicée. »

Le serveur leur récita une liste de mets dont elle ne comprit pas un traître mot. Devant sa perplexité, il proposa un plat traditionnel à base de poulet, qu’il appelait murgh makhani et dans lequel il était question de beurre. Du thé leur fut servi, puis un grand bol, dont le contenu à l’aspect prémâché dégageait une odeur appétissante. D’autres petits récipients furent amenés, ainsi qu’une galette de forme circulaire.

Les goûts nouveaux et la puissance des épices surprirent Katherine, qui mangea cependant avec plaisir.

« Que dit votre dossier ? demanda l’espion dès que les assiettes furent vides.

— Vous savez de quel côté votre tartine est beurrée, constata Katherine. Le scientifique s’est présenté sous le pseudonyme de Johann Braun. Il était d’un caractère taciturne et ne semblait s’intéresser qu’à sa science. Il a mentionné à plusieurs reprises sa recherche d’un eldorado.

— Ce qui signifie ?

— Il désirait trouver un endroit où la science prendrait le pas sur les instincts humains. Il regrettait de ne pas l’avoir trouvé à Istanbul.

— Rien d’autre ?

— Une seule chose : certains documents semblent indiquer qu’il aurait fait l’acquisition d’un îlot.

— Sans plus de précision ?

— Les télégrammes étaient adressés à Londres. Je n’en ai pas le relevé exact, seulement qu’il a mandaté quelqu’un de sa connaissance.

— Un îlot aux environs de Londres ? Nous pouvons probablement en trouver la trace. »

Une fois cette discussion terminée, le gentleman laissa entendre que les savants germaniques ne constituaient pas sa principale préoccupation. Carlo n’avait pas pour habitude de repousser ses prétendants, aussi fut-il d’abord pris de cours, avant que ne lui reviennent quelques excuses qu’il avait entendues. Il fit comprendre que cet empressement le mettait mal à l’aise et qu’il préférerait attendre un jour ou deux. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait.

***

Green Park était parcouru de hordes de travailleurs dès le petit jour. Les silhouettes grises avançaient d’un pas machinal. Rien sur leur visage ne suggérait le progrès dont ils auraient pourtant dû être les fiers représentants. Au milieu de cette foule, l’élégance de l’espion se détachait suffisamment pour que Katherine le retrouve sans difficulté. Il la gratifia une fois encore d’un large mouvement du chapeau ; elle y répondit par une révérence.

« Chère Katherine, les nouvelles sont bonnes. Je crois savoir où se terre notre excentrique.

— Vous avez trouvé son îlot ?

— Précisément. Isle of Forrest.

— Est-ce éloigné de Londres ?

— Absolument pas, cela se trouve à l’embouchure de la Medway. Nous partons sur l’heure. »

Ils montèrent dans un cab qui les conduisit à Tilbury et les déposa devant un hangar attaqué par la rouille.

« Vous allez être surprise », professa le gentleman.

Il déverrouilla la porte, qui s’ouvrit avec un petit chuintement. Les torchères illuminaient un intérieur moderne : les parois chromées supportaient de grandes armoires métalliques, les tubes d’airain couraient au sol et contre les murs, laissaient parfois s’échapper quelques volutes de vapeur, et dans un angle une imposante machine tournait calmement. L’air sentait la houille et la graisse. Aucune présence humaine n’était visible. Katherine fut fascinée par la technologie, bien supérieure à tout ce qu’elle avait vu.

Au centre de la pièce se trouvait un véhicule étrange, doté de six roues, de trois hélices et d’un gouvernail. Il était plus long qu’une charrette et son attelage. Sa carrosserie en bronze était ornée de rivets ; aucune portière n’était visible. Une cheminée laissait penser qu’une machine à vapeur le propulsait. Une échelle permettait d’accéder au toit, l’espion la gravit et il aida son acolyte à faire de même.

L’intérieur du véhicule était fort exigu. De nombreux leviers, volants et boutons poussoirs garnissaient toutes les parois. Quelques vitres, complétées par un périscope, permettaient de distinguer l’environnement.

« Bienvenue dans l’amphibien ! Il faut attendre quelques minutes pour que l’eau soit chaude.

— Profitons-en pour mettre au point quelques détails.

— Je vous écoute.

— Nos deux nations sont à la recherche des mêmes documents. Comment comptez-vous les répartir ?

— Je ne comptais pas le faire. Dans l’une des armoires de cet entrepôt se trouve un appareil de reproduction. Je vous laisse les originaux et je garde les copies.

— Je n’avais pas envisagé cette possibilité.

— Cela vous convient-il ?

— Parfaitement.

— Avez-vous d’autres questions ?

— Non, une simple remarque : j’ai en ma possession les plans du chemin de fer atmosphérique.

— Vous y aviez fait allusion. Comptez-vous les mettre dans la balance ?

— En tant que garantie de ma sécurité.

— Les visées que j’ai à votre égard ne sont pas de cet ordre. Ce ne serait pas digne d’un gentleman. »

L’aiguille du manomètre s’était stabilisée, Andrew tourna une manivelle et le véhicule se mit en marche. Une ouverture apparut dans la façade, ils débouchèrent dans le port. Là, le véhicule roula le long de la rampe jusqu’à atteindre l’eau. Ils traversèrent la Tamise et revinrent sur la route. Leur vitesse était suffisante pour dépasser les véhicules hippomobiles.

Ils ne tardèrent pas à atteindre les rives de la Medway. Là, ils firent une halte et remplirent la réserve de charbon. Puis l’amphibien pénétra à nouveau dans l’eau. Ils dépassèrent St Mary’s Island et cabotèrent jusqu’à un îlot duquel dépassait une tour de pierre. Un petit bateau à voile était amarré dans une crique naturelle.

« Nous sommes arrivés ! » s’exclama l’espion, visiblement ravi de quitter l’habitacle exigu. Il sortit le premier, l’arme au poing.

« Vous pouvez venir, il n’y a pas de comité d’accueil. »

La tour, bâtie en pierres blanches, semblait dater du Moyen-Âge et ne pas avoir été rénovée depuis. Le sommet des façades était parsemé de larges ouvertures d’où devaient émerger des canons, alors que le flanc de la construction était parsemé de nombreuses meurtrières. Une douve remplie d’eau de mer empêchait d’accéder à la porte.

« Nous voici bien avancés », constata Katherine. « Comment comptez-vous procéder ?

— Une corde, évidemment ! Ne voyagez jamais au loin sans corde ! Elle peut vous être utile dans bien des cas. »

Il en sortit un gros rouleau de l’amphibien et accrocha un grappin à l’extrémité.

« Avez-vous un moyen de vous approcher discrètement ?

— Non, et de toute manière nous n’avons pas été discrets jusqu’à maintenant. Je vais avancer le plus naturellement du monde et compter sur leurs bonnes manières. »

Ce qu’il fit. Un seul lancer de grappin lui suffit pour assurer une prise solide. Il s’approcha des murs sans manifester aucune crainte et commença son ascension à l’écart des meurtrières. Il enjamba le parapet et sortit du champ de vision de Katherine. Elle attendit quelques instants avant d’escalader à son tour. Elle n’avait que rarement pratiqué ce type d’activité physique ; sa progression fut lente et pénible. Lorsqu’elle parvint au sommet, un inconnu l’aida à franchir la rambarde et lui attacha les mains dans le dos. Elle avait le souffle trop court pour parler et n’envisagea pas de prendre la fuite. Il la guida le long d’escaliers en colimaçon et de couloirs étroits et sombres, jusqu’à un réduit dans lequel se trouvait déjà son collègue.

« Willkommen, dit l’homme. Quel plaisir d’avoir de la visite.

— Mister von Neumann, I presume ? Il me tardait de vous rencontrer.

— Moi de même. Pour tout dire, j’avais prévu votre venue. Mais je ne pensais pas que vous m’offririez un bijou technologique tel que votre embarcation. Ce serait un excellent apport à mes travaux.

— Et sur quoi travaillez-vous ?

— Sur la paix universelle et durable. Un sujet qui doit probablement vous dépasser.

— Quelques éclaircissements nous permettraient peut-être de comprendre.

— Je ne pense pas.

— Vous parlez de paix, intervint Katherine, et votre sujet d’étude a des applications militaires.

— Vous n’adoptez pas le bon point de vue. Mais je ne vais pas tenter de vous convaincre. Il me faudra sans doute vous éliminer, mais ce n’est pas une priorité : d’autres tâches plus importantes m’appellent. Ne vous inquiétez pas, je serai bientôt de retour. »

Sans plus attendre, il quitta la pièce et verrouilla derrière lui.

« Étrange personnage », constata l’espion.

Il entreprit de se contorsionner de façon ridicule dans le but de défaire ses liens, ce qui ne donna aucun résultat. Katherine se plaça derrière lui et ils tentèrent de dénouer la corde. L’opération fut confuse et l’espion en profita pour étudier le séant que ses doigts rencontraient parfois. Il fut cependant le plus prompt à délivrer sa partenaire.

Après s’être massé les poignets et avoir examiné la pièce, ils entreprirent de forcer la porte. Katherine récupéra une tige métallique et la glissa dans la serrure. Le mécanisme était primitif mais la rouille faisait obstacle au déplacement du pêne. Après plusieurs tentatives et de multiples conseils inutiles, la porte s’ouvrit dans un grincement.

« Voici l’heure du dénouement », professa le gentleman.

Il ajusta son chapeau, vérifia une nouvelle fois que son arme lui avait bien été prise et partit à l’aventure.

***

La tour ne comptait que deux étages, reliés par des escaliers aux points cardinaux. Les portes d’accès à la partie centrale étaient verrouillées et les autres pièces en périphérie ne contenaient qu’un appartement rudimentaire et divers entrepôts. Ils retournèrent sur le chemin de ronde. Là, ils constatèrent que la cour intérieure était protégée par une grande bâche, qu’un filin d’acier ancré aux parois servait à déployer.

Deux cheminées longeaient les parois. L’une d’entre elle crachait un flot ininterrompu de fumée, la seconde paraissait éteinte.

« Vous y comprenez quelque chose ? demanda le britannique.

— Absolument pas. »

Ils ne savaient que faire, aussi s’appuyèrent-ils contre le parapet et contemplèrent-ils les mouettes.

« Le grappin a disparu, fit remarquer Katherine.

— Mais l’amphibien est toujours là.

— Pensez-vous que nous devons sortir ?

— J’aimerais bien en savoir plus. »

À peine s’étaient-ils tus qu’ils entendirent le son caractéristique de la machine à vapeur. La toile, tirée par les câbles, se replia lentement et laissa apparaître un long tube pointé vers le ciel, entouré de mécanismes complexes et de nombreux tuyaux. Le savant s’agitait devant une console qui n’était pas sans évoquer le tableau de bord de l’amphibien. Katherine examina l’assemblage avec perplexité avant de comprendre :

— C’est un canon. »

L’espion se retourna.

« Vous plaisantez.

— La forme correspond, et les croquis d’un canon de grande taille figuraient parmi les plans dérobés.

— Ses dimensions sont pour le moins spectaculaires. »

Le savant tira sur un levier, la vapeur siffla et les rouages se mirent en mouvement. Le canon tourna sur son axe, puis s’inclina et s’immobilisa.

« Vers quoi pointe-t-il ? Il n’y a que de l’eau dans cette direction.

— La côte n’est pas loin, corrigea le gentleman. Et quelques villages sont proches. Compte tenu des dimensions de cet appareil, l’obus doit avoir une grande portée.

— Nous devons arrêter ce mécanisme.

— Comment ? Il faudrait descendre.

— Le filin qui maintient le toit pourrait me servir d’appui. Il suffit que je le longe quelques mètres jusqu’à la machine et que je me laisse glisser.

— Mais vous serez une cible facile. Sans compter la difficulté. »

Ils se turent et réfléchirent quelques instants.

« Je pourrais faire diversion.

— D’accord, essayons. »

Il aida la jeune femme à enjamber le mur. Elle resta à l’abri des regards, plaquée contre la roche.

Elle entendit que l’espion hélait Wernher von Neumann, d’abord poliment, puis en des termes de moins en moins distingués. Les voix étaient en partie inaudibles, noyées sous les grincements et les sifflements. Des noms d’oiseaux volèrent avant que la discussion ne prenne un tour plus constructif. Le fait qu’il soit nécessaire de hurler pour se faire entendre accentuait le bellicisme des protagonistes.

« Vous ne comprendrez jamais, affirma le scientifique. Moi-même, j’ai mis des années à appréhender le problème. Il a fallu que je quitte Londres.

— Pour Istanbul ?

— Jawohl. J’ai compris que seule la contrainte pourrait nous faire vivre en paix.

— Et vous avez construit un canon ?

— C’est plus compliqué que cela. Mais le processus est maintenant lancé, nous pouvons discuter. »

Le bruit des machines décrut quelque peu. Katherine s’encouragea à avancer. Elle étendit ses jambes dans le vide et se laissa glisser contre la paroi, jusqu’à ce que ses pieds rencontrent le filin. Ce dernier ploya sous la charge ; elle faillit perdre l’équilibre et se plaqua contre le mur. Elle resta longuement immobile, tenta de retrouver son calme et d’ignorer les mètres de vide qui la séparaient du sol.

« Entre Londres et Istanbul, notre paquebot s’est fait surprendre par des pirates, expliqua Wernher von Neumann. Leurs canons ont percé la coque du navire.

— La faute à vos inventions, je suppose.

— Ou celles de mes semblables, qu’importe ? Le mal était fait, nous avons été contraints de faire halte et de réparer nos avaries.

— Vous vous plaignez d’un détail pareil ?

— Ce n’est qu’une peccadille, mais elle m’a ouvert les yeux. La violence est généralisée et absurde. Il est de mon devoir de m’y opposer.

— Belle utopie. Comment comptez-vous procéder ?

— Les armes ne sont pas faites pour être utilisées, elles ne devraient servir qu’à dissuader chacun de le faire. Sachant que toute violence conduirait à un massacre, la paix sera la seule alternative.

— Et vous pensez que votre canon aura cet effet ?

— Si je prouve au monde que mon canon peut ravager des quartiers entiers en un instant, la paix sera acquise.

— Vous allez être attaqué.

— Ma voix se fera entendre : des télégrammes n’attendent que d’être envoyés. Ma démarche est clairement expliquée et mes plans parviendront à mes collègues. D’autres que moi reprendront le flambeau. Sur la balance, ma mort n’a que peu de poids par rapport à une cause aussi noble.

— Et vous allez tuer des innocents pour prouver qu’il vaut mieux rester en paix ?

— C’est un mal nécessaire. Je le déplore, mais je n’ai pas trouvé de meilleure solution. Deux obus détruiront Westminster et Buckingham. Le spectaculaire garantit l’efficacité. »

Les deux espions manquèrent de s’étrangler.

« Vous ne pouvez pas être sérieux. »

Katherine n’attendit pas la réponse. Elle souleva un pied, le filin oscilla et elle perdit l’équilibre ; seuls ses doigts, agrippés aux pierres du mur, supportaient son poids. C’est alors qu’elle sentit Djabir prendre le contrôle. D’un puissant mouvement, ses muscles la soulevèrent jusqu’à ce que ses pieds soient à nouveau posés sur le filin. Alors, sans s’appuyer, sans même utiliser ses bras comme balancier, elle avança jusqu’à la machine. Près du sol, la toile était enroulée autour d’une poutre métallique. Le tissu était soutenu par des câbles d’acier peu flexibles. Elle rebondit sur cette surface et retrouva le sol. Le djinn lui rendit sa liberté.

« J’ai longuement réfléchi et planifié l’opération, disait le savant. À Istanbul, j’ai regardé parmi mes collègues quels travaux pourraient servir mes desseins. J’ai organisé ma fuite, j’ai fait l’acquisition de cette île. »

Katherine s’approcha du canon. Les mécanismes étaient toujours en mouvement, sans qu’elle n’en comprenne le fonctionnement. Elle n’avait pas les compétences nécessaires pour arrêter le processus. Pour autant que ce soit possible.

« Quand l’occasion s’est présentée, je me suis emparé de leurs recherches.

— Et vous les avez tués.

— Ils se sont montrés gênants, je n’ai pas eu d’autre choix. »

Le savant était nonchalamment appuyé contre le tableau de commande. Il portait un étui à sa ceinture ; la crosse d’un revolver en dépassait. Derrière lui, une table sur laquelle des plans étaient étalés. Elle se glissa dessous et resta à quelques pas du scientifique, prête à agir.

« Toujours la même rengaine, s’énerva l’espion. Vous n’avez pas eu le choix, les circonstances l’ont exigé. Bloody hell ! Vous êtes pourtant responsable de vos actions ! »

Avant que le savant n’ait le temps de répliquer, Katherine se jeta de toutes ses forces contre son dos, ce qui le projeta à terre. Elle se précipita sur l’étui de son arme, sortit le revolver et arma le chien.

« Keine Bewegung ! Je n’hésiterai pas à tirer.

— C’est trop tard, Fräulein, le canon est autonome. Il va terminer les réglages d’ici quelques instants. Alors, une sonnerie retentira. Exactement une minute plus tard, le premier projectile sera tiré. Et le second partira peu après.

— Il n’y a pas moyen de l’arrêter ?

— S’il y en a un, je ne vous le dirai pas. »

Le canon se déplaçait toujours, mais de plus en plus lentement. Encore quelques instants et les mouvements seraient difficilement discernables à l’œil nu. Le temps pressait. Tirer dans la machine ne servirait à rien : les composants étaient trop résistants pour craindre les balles. Débrancher l’alimentation en vapeur requerrait du temps et des outils. La solution ne se trouvait pas dans le mécanisme lui-même.

« Vous avez perdu, affirma le savant, qui s’était assis à même le sol. Depuis que j’ai tiré le dernier levier, le rideau est tombé ; nous ne jouons que l’épilogue.

— Mais j’en suis le metteur en scène. »

Elle l’assomma d’un coup de crosse et se précipita vers machine qui commandait la toile. Le manomètre indiquait que la pression était toujours haute. Elle tira le levier à elle ; le filin se tendit et le toit se remit lentement en place. Elle retourna à la table et ramassa les plans, puis elle déverrouilla la porte. Andrew l’attendait derrière.

« Aidez-moi à porter le savant. »

Une sonnerie retentit. D’autorité, il la prit par le bras, claqua la porte et la tira vers l’entrée. Ils se précipitèrent vers l’amphibien et s’abritèrent derrière sa carrosserie métallique.

Une détonation retentit. Le toit amovible, déformé par le projectile, s’éleva au-dessus des créneaux. Les câbles d’acier tinrent bon et la toile retomba. Une seconde détonation, plus violente que la première, fit vibrer l’air. Les flammes jaillirent par les meurtrières ; le toit fut arraché par des projectiles d’acier qui s’élevèrent haut dans le ciel. La réserve d’obus avait explosé.

« Partons, dit le britannique. Vous avez réussi. »

Ils montèrent à bord. Elle posa précautionneusement les plans le long du siège. Andrew, qui avait perdu son chapeau, attisa les braises. Lorsque tous deux eurent terminé, ils s’embrassèrent fougueusement.« Fêtons cette victoire », dit Carlo tout en déboutonnant le costume de son amant. Ce dernier ne se fit pas prier et la débarrassa de sa robe. Son sourcil frémit de surprise un court instant, puis il se ressaisit et poursuivit sa mission.

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