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Avancement: terminé

  • Le Professeur en vacances

    Le Professeur en vacances

    un professeur se retire dans les montagnes à la recherche d’un monstre


    La vache tremblait, agitait ses oreilles. Elle tentait de prendre la fuite et le berger devait déployer toute sa persuasion pour la maintenir. Le professeur Rigaux s’approcha avec précaution : il n’avait pas imaginé l’animal aussi massif. Il examina un œil.

    « Vous y voyez quelque chose ?

    — Les pupilles me paraissent dilatées.

    — Ce qui signifie ?

    — Rien de particulier. »

    Il poursuivit ses observations en silence : muscles crispés, respiration saccadée. Il craignait de laisser transparaître son ignorance : il n’avait rien d’un vétérinaire.


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    La vache tremblait, agitait ses oreilles. Elle tentait de prendre la fuite et le berger devait déployer toute sa persuasion pour la maintenir. Le professeur Rigaux s’approcha avec précaution : il n’avait pas imaginé l’animal aussi massif. Il examina un œil.

    « Vous y voyez quelque chose ?

    — Les pupilles me paraissent dilatées.

    — Ce qui signifie ?

    — Rien de particulier. »

    Il poursuivit ses observations en silence : muscles crispés, respiration saccadée. Il craignait de laisser transparaître son ignorance : il n’avait rien d’un vétérinaire. Il soupira discrètement, demanda :

    — Quels sont les symptômes ?

    — Pardon ?

    — Comment l’animal se comporte-t-il ?

    — Étrangement. Elle meugle beaucoup, elle s’agite, elle ne mange plus. La production de lait a chuté.

    — D’accord. Autre chose ?

    — Je ne sais pas. Il faut demander au boûbe. »

    Devant le regard interrogatif du professeur, le berger daigna préciser :

    — Le gamin, le boûbe ! »

    Comme s’il s’agissait d’une évidence. Ces campagnards parlaient une langue primitive, leur français était truffé d’erreurs et de vocabulaire exotique. Sans parler de leur accent.

    Il fit une dernière fois le tour de l’animal. Ses jambes fatiguées le suppliaient de leur accorder grâce. Elles auraient aimé du repos, elles n’avaient pas l’habitude de pareilles sollicitations. Il s’étonnait d’ailleurs de tenir encore en équilibre.

    « C’est bon, vous avez fini ?

    — Je pense avoir vu ce que je désirais. Je vais retourner… interroger le… »

    Quelques soucis de vocabulaire. Comment nommer cette cabane d’alpage ? Et quel nom avait-il donné au jeune berger ? La fatigue lui obscurcissait l’esprit. Peu importe, le paysan ne semblait pas y prendre garde. Il clopina sur l’ébauche de chemin que les sabots avaient creusé. Il s’appuyait lourdement sur sa canne, dont la pointe ferrée s’enfonçait dans le sol. Jusqu’à présent, elle semblait tolérer ce traitement inhabituel.

    Le jeune garçon lui facilita la tâche en venant à sa rencontre.

    « Alors, monsieur ?

    — Pourrais-tu me décrire le comportement des animaux ?

    — C’est comme si elles étaient devenues folles, monsieur, elles courraient n’importe où, elles regardaient bizarrement aussi. Et elles meuglaient ! Et aussi elles ne broutent presque plus.

    — As-tu observé leurs yeux ? Leur respiration ? Les battements de leur cœur ?

    — Non. Pardon, monsieur.

    — Quel dommage. »

    Le soleil commençait à disparaître derrière un pic rocheux, la lumière accentuait les reliefs et donnait au panorama un aspect irréel. Urbain Rigaux frissonna. Que faisait-il là, loin de son confort, à s’occuper d’animaux qui ne l’intéressaient pas ?

    « C’est un prêtre qu’il nous faut, rien d’autre ! »

    L’homme qui venait de parler était un vieillard. Des yeux perçants, une peau en parchemin froissé, une barbe hirsute et plus de doigts que de dents.

    « Ferme-la », répondit-on.

    Le dénommé Martin, qui semblait être le chef. C’était lui qui s’était chargé de faire les présentations.

    Le vieillard s’entêtait :

    — Je vous dis, c’est le diable, il n’y a rien à faire. »

    Il se signa à plusieurs reprises.

    « Eh, on est pas à Sasseneire ! Tu crois encore aux malédictions ?

    — Et pourquoi pas ? À Sasseneire, c’était quoi, sinon le diable ?

    — Le diable, l’esprit de la montagne… Je n’y crois pas. Il y avait une explication. N’est-ce pas, professeur ?

    — J’ignore de quoi vous parlez, mais je suis de toute manière peu enclin à admettre les causes religieuses avant d’avoir exclu toutes les alternatives.

    — Tu vois ! »

    Ils évoquaient les alpages et leurs histoires, entre légendes et faits réels. Plus l’éducation était faible, plus les racontars étranges se répandaient. Ce n’était pas une nouveauté, Urbain Rigaux était habitué à chercher la vérité que cachaient ces contes campagnards. Un travail méticuleux et méthodique : recouper les différentes versions, séparer les enjolivures du récit primitif, retrouver les témoins.

    La nourrice des Rigaux lisait des histoires aux trois enfants avant qu’ils ne s’endorment. Les deux sœurs d’Urbain aimaient les princes et les princesses ; pour sa part, il préférait les monstres. À l’origine, il s’agissait uniquement de contrarier ses aînées : elles se plaignaient d’avoir du mal à trouver le sommeil après avoir écouté ces récits.

    Au fil du temps, elles avaient fini par trouver les ogres et les loups moins épouvantables ; la passion d’Urbain, cependant, était restée. La fée et la matre, l’ogre et le farfadet, le basilic et le bécut, toutes ces créatures mystérieuses l’émerveillaient. Pour cette raison, dès que les journaux en avaient fait mention, il avait suivi avec grand intérêt le développement des recherches sur les cryptides. Les premières enquêtes avaient fait les manchettes, à commencer par celle de Jacques-Émile Hardy, le pionnier de la discipline, qui avait abouti à l’observation de l’ogre des Ardennes.

    Alors étudiant, Urbain avait prêté foi aux travaux du scientifique ; il avait défendu ses recherches alors que toute la presse du pays s’en moquait. Il avait participé à la chasse à l’ogre qui avait réhabilité le grand homme, et, depuis, il avait suivi avec intérêt toutes les histoires de monstres dont la France regorgeait. Après avoir été assistant du professeur Hardy des années durant, il avait obtenu une chaire de biologie à la Sorbonne. À tout juste quarante ans, il était arrivé à l’apogée de sa carrière.

    Quel écart séparerait le zénith du crépuscule ? Arrivés à un certain âge, les professeurs aiment prendre des airs et croire qu’il suffit d’en imposer pour être respectables. Les étudiants s’en plaignent et s’en moquent, le décanat les pousse discrètement vers les oubliettes de l’université. La seule méthode pour retarder le déclin était d’entretenir la passion.

    Urbain Rigaux pensait que quelques vacances attiseraient sa flamme. Cette décision, il l’avait longuement mûrie, puis il avait planifié son voyage avec soin. Pour commencer, il devait s’éloigner de Paris. Il s’était d’abord rendu à Genève, où un collègue l’avait hébergé quelques jours. Puis il avait poursuivi sa route, longeant le Léman puis remontant le Rhône jusqu’à Lavey, une station thermale dont la réputation naissante était élogieuse.

    Sa première opinion avait été plus que mitigée. Lorsque le train avait quitté les rives du lac et s’était engagé dans la plaine du Rhône, la perspective était devenue étroite entre les chaînes de montagne. Depuis sa banquette, il n’apercevait que des pics rocheux, des pentes abruptes et des falaises. Sur les coteaux poussaient quelques maigres ceps, comme un souvenir des magnifiques vignobles du Lavaux. Le soleil frôlait les sommets ; sur sa droite la vallée était déjà plongée dans l’ombre. L’après-midi était à peine entamé.

    Alors que le train ralentissait et entrait en gare d’Aigle, il se demanda quelle direction il emprunterait pour parvenir à Bex. Il sentait que le terminus était proche : les montagnes barraient l’horizon, la vallée était un cul-de-sac. La locomotive siffla et repartit. Il pouvait contempler les pans de roche grise, souvent verticaux, taillés à la hache par des géants. Cette nature violente et tourmentée le fascinait et l’effrayait tout à la fois ; il espérait que le lieu où il séjournerait serait plus paisible.

    À Bex, il descendit du train. L’air était frais pour la saison, une partie de la bourgade était plongée dans l’ombre ; l’après-midi était à peine entamé. Le cocher qui l’avait abordé avait le cou déformé d’un goitre de forte dimension, un bourrelet violacé qui tressautait au rythme de sa marche.

    L’intérieur de la calèche était sombre et sentait fort l’écurie. Il s’installa tant bien que mal sur l’étroite banquette de bois, dont la seule qualité était d’exister. Le chemin, ponctué de nombreux nids de poule, semblait mener droit à une montagne. Arrivé à son pied, la route évitait l’ascension et longeait la rive ; après un virage, un défilé apparut. Les deux chevaux s’y engagèrent, gravirent une petite pente et le véhicule déboucha sur une plaine plus étroite que la précédente. La vue n’avait pas changé : un horizon bouché par des rangées de montagnes monstrueuses. Il maudit cette idée qu’il avait eue de venir s’enterrer aussi loin de Paris.

    Ses yeux s’étaient habitués à la pénombre et il remarqua qu’un crucifix était fixé aux planches face à lui. Il dansait au rythme des cahots, ondulait autour de son clou. Ce symbole chrétien lui parut incongru. Comme la majorité de ses collègues, il considérait que la modernité s’accommodait mal de la religion. Il croyait en un avenir que circonscrirait ces superstitions et mettrait l’accent sur la science. Comment pouvait-on juger plus utile de prier le ciel que de contrôler la nature ?

    La solitude, l’ennui et l’inconfort lui donnaient envie de rebrousser chemin. Une nouvelle fois il se maudit d’avoir ressenti l’envie de quitter la ville. Sa santé, qui n’était qu’un prétexte, ne justifiait pas qu’il suive une cure.

    La localité de Lavey était sise sur le flanc d’une colline, dans la lumière. Le bois des maisons était noir comme s’il avait été léché par les flammes. De manière surprenante, la calèche quitta le village par le sud et longea des champs serrés entre l’eau et la montagne. Enfin elle arriva dans la cour d’un long corps de bâtiment. La façade, moderne, évoquait les maisons bourgeoises de Paris. Le cheval s’arrêta, le professeur attendit que la porte lui soit ouverte, avant de se résoudre à faire le travail lui-même.

    Une femme en livrée vint à sa rencontre, l’invita à entrer et le guida dans la bâtisse. Les couloirs, peints en blanc, étaient chichement décorés. Peu de tableaux, quelques trophées de chasse, des bouquets de fleurs séchées.

    Elle le conduisit à la grande salle, d’où s’élevaient des parfums appétissants. Le repas auquel il fut convié était curieusement appelé le souper. Par chance, il n’était pas question que de soupe : on lui servit aussi de la saucisse et quelques légumes, puis du fromage. Il ne connaissait pas les spécialités locales, qu’il découvrit avec plaisir. La fatigue le surprit à la fin d’une pièce de l’Etivaz ; un serveur le conduisit à sa chambre, dans laquelle sa malle avait été déposée. L’ameublement de bois massif était sobre, le lit semblait confortable. Un crucifix pendait au-dessus du chevet. Il n’était pas d’humeur à s’en offusquer : avec le ventre plein, il se sentait plus à son aise et se réjouissait de découvrir les bains.

    Sur l’alpage, le souper était composé d’une potée, de fromage frais et de viande séchée. Urbain Rigaux était affamé, il mangea avec entrain. La fatigue l’accablait, il ne s’offusqua pas lorsqu’on lui désigna l’endroit où il devrait dormir : un vulgaire tas de paille dans lequel les bergers avaient déjà creusé leur couche. Tout lui aurait semblé confortable.

    Il n’avait pas prêté attention aux activités de la soirée, il avait demandé à se retirer. Pourtant il ne parvenait pas à trouver le sommeil, son étrange journée lui revenait en mémoire. Difficile de croire qu’il se soit levé à Lavey, dans la plaine. L’ascension jusqu’à Morcles, il l’avait faite en compagnie du marchand fribourgeois. Ce dernier, malgré son embonpoint et son encombrante moustache, gravissait la pente sans effort, la foulée régulière. Il était même capable de faire la conversation. Essoufflé, le professeur ne répondait que par monosyllabes.

    « Il était pas mauvais, ce petit alcool. Rien de tel qu’une petite promenade pour se remettre, n’est-ce pas ?

    — Oui.

    — Vous êtes citadin, c’est pour cela que vous n’avez pas de santé. C’est comme ça : c’est la campagne qui fait la force du pays. C’est pareil en France, je suppose. »

    Le souffle rauque d’Urbain Rigaux était en soi une réponse éloquente.

    « C’est ce que les gens des villes ont du mal à comprendre : c’est la campagne qui fait la force de la Suisse. Les paysans, les gens simples. Déjà à l’époque, lorsque vos rois faisaient appel à nos mercenaires, c’est à la campagne qu’ils recrutaient. Pourtant, ce sont les villes qui veulent décider. Pas étonnant qu’on se soit révolté. C’est la même chose partout, n’est-ce pas ?

    — Apparemment.

    — Alors quand en plus la religion s’en mêle, le conflit est inévitable. Et maintenant, la guerre a été gagnée par les autres. Vous savez ce que ça va donner, toute cette histoire ?

    — Non.

    — Maintenant c’est à Berne que tout va se jouer. Ils nous ont promis un accord, mais ils ne vont pas faire de concessions. Alors que voulez-vous qu’il advienne ? »

    Les questions étaient pour la plupart rhétoriques. Urbain Rigaux s’abstenait de donner son avis. Cette tactique était la bonne : le marchand se montrait satisfait et continuait sa démonstration. Qui, d’ailleurs, se montrait passablement absconse, puisqu’il affirmait que l’entente était impossible sans pour autant envisager une séparation du pays.

    Ils étaient arrivés à Morcles en fin de matinée. Ils mangèrent avec un groupe de paysans, sans qu’il soit question d’un quelconque écot. La présence du professeur ne soulevait aucune question, il fallut attendre que le marchand demande si quelqu’un pouvait l’accompagner à l’alpage pour que l’on semble remarquer son existence.

    « Je peux lui montrer le chemin », proposa une jeune fille.

    Ils se mirent en marche aussitôt le repas terminé. Elle était plus agile que le marchand, elle bondissait de pierre en pierre avec légèreté.

    Après avoir franchi un gué, Urbain Rigaux se rendit compte qu’il ne pourrait pas rentrer à Lavey avant la tombée du jour. Il demanda :

    — Penses-tu que l’on pourra m’héberger à Morcles pour une nuit ?

    — Vous n’êtes pas encore à l’alpage. Il vous faudra dormir sur place. »

    Il était surpris mais n’en avait rien laissé paraître. Après tout, il recherchait de l’aventure, il en avait. Il était trop tard pour se plaindre.

    Elle avait rebroussé chemin peu après, il avait terminé son ascension seul. Péniblement, à pas lourds. Il avait été accueilli par un chien, suivi de près par un garçon. Ce dernier porta un sifflet à sa bouche ; avant qu’un son n’en sorte, l’animal repartit ventre à terre en sens inverse. Urbain Rigaux s’approcha.

    « Bonjour, jeune homme !

    — Adieu ! Vous venez pour les bêtes, c’est ça ? »

    Il n’attendit pas la réponse, il suivit les traces du chien. Lui aussi était incroyablement agile alors que le professeur peinait à aligner deux pas. Sur un replat, une masure recouverte d’ardoises apparut. Un homme de grande taille vint l’accueillir.

    « Martin », dit-il en lui serrant la main.

    « Urbain Rigaux, professeur.

    — Eh bien, on peut dire que vous arrivez à point. Suivez-moi, on va faire vite avant la nuit. »

    Les vaches du troupeau, expliqua-t-il, avaient un comportement anormal et la production de lait s’en ressentait. En tant qu’homme de science, il incombait au professeur de trouver une solution. Bien qu’il ne connaisse rien aux bovins, il avait accepté : une question d’orgueil.

    L’eau était plus chaude qu’il se l’était imaginé. Sous son effet, le corps était envahi d’une intense langueur qui modifiait la perception du temps. Les préoccupations du quotidien s’en étaient allées, il n’avait plus d’attention que pour les signaux que lui envoyait son organisme. Parfois il se perdait dans la contemplation des montagnes, parfois il s’intéressait à ce qui se passait autour de lui, parfois il se contentait de profiter.

    Le soir, après le repas, il se rendait au fumoir, une pièce boisée du sol au plafond, uniquement meublée d’une table et de deux bancs. Rien à voir avec les salons qu’il avait l’habitude de fréquenter. C’était là que se réunissaient les pensionnaires des bains, mais aussi quelques notables en provenance du village. L’instituteur, un homme sec à la mine sévère, aimait parler de politique avec un large moustachu en costume, un marchand originaire d’une autre région. Tout cela semblait bien compliqué. Le système politique était particulièrement exotique, il était question de cantons ruraux et urbains, de conseils de tous genres, le tout émaillé de termes inintelligibles. Il crut d’abord qu’il s’agissait de patois ; pourtant, les consonances n’étaient pas les mêmes. La langue que parlait la population semblait voisine de celle des paysans de Provence alors que le vocabulaire politique avait des sonorités germaniques.

    À l’autre bout de la table, quatre personnes jouaient aux cartes. L’un d’entre eux, un anglais, était conseillé par les trois autres. Malgré cette assistance, ses choix suscitaient bien souvent des commentaires amusés ou irrités.

    Plusieurs soirs d’affilée, il conversa avec un vieux monsieur en cure depuis quelques semaines. Il avait fait fortune avec le commerce de toile pour les aéronefs : à ses dires, tout le secret était de fabriquer un matériau léger, de bonne qualité, étanche, mais surtout résistant au feu. Aucun spectacle n’était plus triste que de voir ces géants des airs s’abîmer à la suite d’une malheureuse étincelle. Son enthousiasme était contagieux, il donna envie au professeur de voyager en dirigeable. En plus d’incarner plus que tout autre engin la modernité, ce moyen de transport serait à coup sûr plus excitant qu’un morne trajet en train, à peine ponctué par le sifflement de la locomotive. Le rail avait un effet sédatif qui empêchait de profiter du paysage.

    Après quelques jours d’infusion, Urbain Rigaux commençait à trouver le temps long. Il s’était rapproché du gentleman anglais, dont la discrète compagnie lui plaisait. Tous deux, ils dissertaient des étranges coutumes de ce pays. Ils étaient pourtant conscients que chacun, en visite chez l’autre, décèlerait autant de bizarreries, mais ils ressentaient comme une fraternité de gens de la ville confrontés aux campagnes profondes.

    Les goitres étaient un de leurs sujets favoris. Aucun d’eux ne comprenait pourquoi ils étaient si fréquents dans cette région. Une question d’hérédité peut-être, ou, comme il l’avait suggéré, de coupables contacts avec des créatures monstrueuses. Il ne connaissait pas d’autre animal porteur de pareil appendice que le pélican ; cette question occupait ses réflexions sans qu’il ne puisse se faire un avis. De manière plus générale, il s’interrogeait sur ce bon air de la montagne que l’on n’avait cesse de lui vanter. Il n’avait jamais vu une telle proportion de malingres, d’édentés et de goitreux. La ville, malgré son air vicié, lui paraissait plus saine.

    Malgré toute sa bonne volonté, l’oisiveté lui pesait. Un jour avait suffi à le reposer, après deux autres il s’était senti ressourcé ; tout le reste n’était qu’un luxe inutile. Il avait hâte de retrouver son bureau, ses étudiants et ses petites habitudes. Il en riait, pourtant il constatait à quel point ces rituels étaient importants à ses yeux.

    Par bonheur, les soirées étaient nettement plus mouvementées. À mesure que le temps passait, des groupes s’étaient formés : d’une part les citadins étaient opposés aux provinciaux, d’autre part les croyants faisaient front commun contre les partisans de la laïcité. Le professeur Rigaux se trouvait comme de juste dans le camp des modernes ; il était un protagoniste important de ces joutes, tout comme l’instituteur ou le marchand. Ce dernier, sous ses airs bonhomme, avait une force de conviction peu commune. Avec son parler simple et son fort accent, tout ce qu’il disait sonnait authentique. Le professeur, de son côté, amusait l’assemblée avec sa rhétorique et ses effets de manche ; ce qu’il présentait comme un progrès passait souvent pour contraire au bon sens. Il se sentait mal à l’aise face à cette absence de nuances, à ces vérités brutes et forcément incomplètes. Sans oublier le fait que sa spécialité attirait les quolibets. Lorsqu’il avait parlé de cryptides, chacun s’interrogeait. À mesure qu’il avait expliqué en quoi consistaient ses recherches, les liens qu’entretenait sa spécialité avec les superstitions campagnardes, des sourires moqueurs s’étaient dessinés. Il en était coutumier, mais le fait que ces ignorants remettent en doute ses connaissances le vexait tout de même.

    Urbain Rigaux peinait à trouver des failles chez ses adversaires. Le marchand, son principal contradicteur, témoignait d’une intelligence obtuse, d’une grande ignorance en matière de géographie et de sciences, d’un profond manque de culture ; le tout formait un bloc inamovible. Seules ses vérités comptaient : il venait du canton de Fribourg, il était là pour négocier du fromage, il était fervent catholique, il déplorait que la Suisse toute entière ne soit pas bâtie à son image.

    Bien que l’instituteur ait un avis plus nuancé que le marchand, il restait très critique à l’égard des citadins. Il déplorait que le bon sens les ait quittés, qu’ils s’entichent de grands projets et abandonnent la simplicité. La relation qu’il entretenait avec Urbain Rigaux était conflictuelle, mais aussi teintée d’humour. Difficile de savoir sur quel pied danser avec cet homme qui semblait prendre plaisir à asséner des énormités avant de proposer des analyses nettement plus subtiles. Une chose était certaine, il ne portait pas la religion en son cœur. En matière de politique régionale, les connaissances du parisien étaient trop faibles pour se forger un avis.

    Les explications arrivèrent le dimanche. Alors que les cloches sonnaient au village, l’instituteur fit son apparition dans le bassin. Il rejoignit le professeur et son acolyte anglais.

    « Vous n’êtes pas à la messe, à ce que je vois.

    — Vous savez, répondit le gentleman, je ne pense pas être en mesure de suivre un service religieux. »

    Son excellent vocabulaire suffisait à prouver le contraire, cependant l’instituteur approuva.

    « Vous ne croyez pas si bien dire. La population d’ici parle encore le patois.

    — Vraiment ?

    — Rendez-vous compte : certains des enfants que je reçois ne savent pas trois mots de français. C’est à l’école qu’ils les apprennent, pour autant qu’ils y aillent. »

    Après un silence, il enchaîna :

    — La ville a cela de bon que ces pratiques y disparaissent. Sur ce point, je ne peux m’empêcher d’être d’accord avec vous : ces coutumes que l’on nous vante constamment appartiennent à un autre temps. Nous sommes au dix-neuvième siècle, que diable !

    — Vous appartenez donc aux progressistes, si je comprends bien.

    — Si je devais choisir entre les traditions et le progrès, je pense que je serais progressiste. Mais je n’envisage pas les choses sous cet angle : la Suisse est un pays pauvre. Certains y voient là une fatalité, d’autres croient que cet état de fait peut changer.

    — La politique suisse me paraît bien compliquée.

    — C’est un parisien qui dit cela ? N’avez-vous pas fait la révolution pour chasser votre roi, le remplacer par une démocratie, d’où vous avez sorti un empereur, qui, après sa destitution, a été remplacé par un roi ?

    — C’est un raccourci grossier, mais toutefois exact. Cependant les choses évoluent.

    — J’ai appris que Louis-Philippe avait cédé sa place à une nouvelle démocratie.

    — L’actualité est plutôt mouvementée. Si, il y a une année encore, j’avais pu hésiter avant de quitter Paris, mon choix s’est trouvé renforcé.

    — Ne craignez-vous pas de perdre votre poste ?

    — J’ai une grande confiance en nos institutions : l’Université comme l’État savent reconnaître les hommes compétents. La populace, elle, est soumise à toutes sortes de mouvements d’humeur.

    — C’est une manière de voir les choses. Vous êtes royaliste ?

    — Louis-Philippe a parfois été maladroit, mais nous allons tous le regretter.

    — C’est maintenant mon tour de trouver votre politique étrange. Avoir le pouvoir d’influencer son destin, n’est-ce pas magnifique ?

    — Vous faites donc de la politique ?

    — Nous en faisons tous à notre manière : certains dans leur famille, d’autre dans leur village, d’autres encore au niveau cantonal. Prenez notre marchand : il est membre du conseil d’État de son canton !

    — Je comprends mieux sa passion pour la chose politique. Cependant, faute de connaître certains termes, j’éprouve des difficultés à suivre vos conversations. »

    L’instituteur leva les yeux au ciel et soupira.

    « Pour que vous compreniez de quoi la Suisse entière parle, vous n’avez besoin de comprendre qu’un seul terme : le Sonderbund.

    — De quoi s’agit-il ?

    — Je vous l’explique volontiers, à condition que vous me fassiez une promesse. Jurez sur tout ce qui vous est cher que vous n’aborderez jamais le sujet avec un Suisse.

    — Pourquoi donc ?

    — Il est question de guerre civile. Tout est encore très frais, surtout dans notre région. Vous ne parleriez sans doute pas de Lamartine à n’importe quel Français.

    — Je comprends. Le sujet est brûlant.

    — C’est bien cela. Sommes-nous d’accord ?

    — Je promets de ne pas aborder le sujet.

    — Et moi de même, ajouta le britannique, qui était resté en retrait.

    — Fort bien. Pour faire simple : il s’agit d’une vieille rivalité entre les villes, progressistes et protestantes, et les campagnes, conservatrices et catholiques. Dernièrement, les cantons catholiques ont conclu une alliance, le Sonderbund, ceci dans le but de défendre leurs intérêts et de lutter contre la centralisation du pouvoir. Ils ne voulaient pas que les décisions leur soient imposées.

    — C’est compréhensible.

    — La guerre a éclaté, des armées se sont constituées. Le Valais en a fait partie, ainsi que Fribourg.

    — Notre marchand en est donc partisan ?

    — C’est exact. Le long du Rhône, la situation est particulièrement tendue : le Valais a fait partie du Sonderbund alors que Vaud en a été l’adversaire. Bex, et Lavey par ailleurs, se situe dans le canton de Vaud, Saint-Maurice, de l’autre côté du Rhône, en Valais. Les troupes fédérales s’étaient établies à Bex et les troupes valaisanes à Saint-Maurice.

    — Je n’ai pas observé de traces de destruction.

    — Les batailles n’ont pas eu lieu dans la région, mais autour de Lucerne et Fribourg. Alors que le conflit était en train de se déplacer sur ce front, le Valais a capitulé. »

    La discussion se poursuivit, les deux étrangers furent initiés aux subtilités de la politique Suisse. En échange, ils renseignèrent l’instituteur sur la situation dans leurs pays respectifs. Le soir venu, Urbain Rigaux constata avec plaisir qu’il était en mesure de suivre les conversations.

    L’inactivité était pesante. Le professeur, après avoir constaté qu’il s’ennuyait ferme, s’était cherché une activité. Aucun établissement culturel dans les environs, pas même une bibliothèque. Faute de mieux, il se promena le long du fleuve. L’eau verte et tumultueuse n’était pas propice aux rêveries. Les montagnes l’inspiraient davantage : de l’autre côté de la vallée, au-dessus des falaises, il distinguait une construction. Un corps de ferme, probablement. Il devait aussi y en avoir sur sa rive, mais impossible de distinguer quoi que ce soit.

    Après le souper, il se rendit au carnotzet, conformément à ses habitudes. Il commençait à se familiariser avec le vocabulaire local. Les bouteilles et les conversations étaient déjà entamées.

    Lorsque l’occasion se présenta, il demanda quelles étaient les distractions de la région. Après un silence éloquent, quelques propositions furent faites. Il pourrait se rendre à Bex et visiter les mines de sel. Était-ce intéressant ? Personne n’en savait rien.

    « Vous pourriez aller voir la grotte aux fées », proposa quelqu’un.

    « De quoi s’agit-il ?

    — D’une grotte, au-dessus de Saint-Maurice. Si vous demandez au chanoine, il sera sans doute ravi de vous faire visiter.

    — Je doute que Monsieur le Professeur soit ravi à l’idée de parler à un religieux, intervint le marchand.

    — Le fait que je ne milite pas pour l’Église ne fait pas de moi un intolérant, rétorqua le professeur, piqué au vif. Je suis capable d’ouverture d’esprit, ma carrière en dépend.

    — Votre métier…

    — Vous m’y faites penser, intervint l’instituteur, que diriez-vous d’observer un animal fabuleux ?

    — Sauf votre respect, je peine à croire que votre grotte abrite des fées.

    — Je ne pensais pas à cela. Avez-vous entendu parler du dahu ? »

    Le marchand dut lutter pour dissimuler son hilarité : sa moustache tressautait comme si elle était dotée d’une vie propre.

    « J’ai déjà entendu parler de cet animal, répondit le professeur. Il a les pattes de longueur différente d’un côté et de l’autre, ceci dans le but de faciliter sa marche à flanc de coteau. Certains sont dextrogyre et d’autres lévogyres, selon la disposition desdites pattes.

    — C’est exact.

    — On l’appelle darou dans les Vosges et tamarou en Rouergue. Il est plutôt craintif et prend la fuite lorsqu’il entend des sons métalliques. Il n’est évoqué que pour rire des citadins, que l’on envoie équipés d’une casserole et d’une louche et que l’on s’amuse à entendre sillonner la montagne. »

    La moustache retrouva son calme.

    « C’est bien cela, confirma l’instituteur. Tout comme vous, je ne crois pas à son existence. Cependant, sur les alpages, il semble que l’on puisse en rencontrer. Certains bergers le mentionnent avec sérieux.

    — Les armaillis de par chez moi en parlent aussi, crut bon d’ajouter le marchand.

    — À défaut de mieux, je pourrais enquêter sur la question. »

    Urbain Rigaux n’était pas convaincu, mais l’appel du métier prenait le dessus. Interroger, chercher des traces : pourquoi ne pas profiter de l’occasion ? Au pire, il observerait des bouquetins, des marmottes et toutes ces espèces exotiques que l’on ne rencontrait qu’en haute montagne.

    Contre toute attente, la nuit dans la paille fut réparatrice. Urbain Rigaux se réveilla à l’aube, courbaturé mais en bonne forme. Dehors, un air vif chassa les derniers restes de sommeil. Le paysage était magnifique, le ciel clair. Des rangées de montagnes étaient alignées à perte de vue, les sommets enneigés.

    Le dénommé Martin vint le saluer et lui apporta à manger.

    « Grâce à vous, nous allons sans doute en savoir plus.

    — J’en doute. Je n’ai pas eu le temps de m’expliquer hier : je ne suis pas vétérinaire. Je suis professeur à la Sorbonne, à Paris.

    — Alors pourquoi êtes-vous ici ? »

    Le professeur rougit.

    « Je crains de paraître ridicule : je suis venu dans le but d’observer un dahu.

    — Personne n’en a vu depuis des années ; je doute parfois de son existence. Mais les aînés y croient dur comme fer. Qui sait ? Peut-être aurez-vous de la chance.

    — Je l’espère.

    — En attendant qu’une occasion se présente, que diriez-vous de nous aider ? Je suis certain que vos connaissances permettraient de trouver une solution à notre problème. »

    Urbain Rigaux haussa les épaules. Le berger enchaîna :

    — Voyez-vous, les bêtes se comportent de manière étrange depuis quelques jours, sans que nous n’en comprenions la raison.

    — Pouvez-vous me dire quand a eu lieu le changement ?

    — Il s’est produit progressivement ; je dirais qu’ils ont débuté il y a un peu plus de dix jours.

    — Cela concorde-t-il avec un quelconque fait nouveau ?

    — Pas à ma connaissance. Quelques jours auparavant, le boûbe a dû être amené au village. Je ne pense pas qu’il y ait un lien.

    — Dites toujours…

    — Le garçon est subitement tombé malade : il avait de la fièvre, il délirait… Ce bobet avait tenté de faire sa propre gnôle, comme nous autres. Mais il n’a pas récolté que du génépi.

    — Vous parlez là une langue étrangère.

    — En résumé : il a voulu faire de l’alcool et a dû distiller de la belladone.

    — Il en est ressorti vivant ?

    — Quand on est remontés, il allait déjà mieux. Nous avons eu de la chance.

    — Si je comprends bien, vous avez un nouveau…

    — …boûbe…

    — … depuis dix jours.

    — C’est juste. Celui-ci s’appelle Luc, l’autre Alexis. »

    Le professeur prit un air pensif. Quelques idées lui étaient déjà venues.

    « Les vaches pourraient-elles avoir consommé de la belladone ? Ou une autre plante toxique ?

    — La belladone ne fait rien aux vaches. Et leur comportement ne correspond pas à une plante que nous connaissons.

    — Je n’ai rien observé d’autre que des signes de nervosité.

    — C’est le mot. Les bêtes sont nerveuses au point de ne plus manger. Qu’est-ce qui pourrait les rendre aussi nerveuses ? »

    Ils se regardèrent. La même pensée avait traversé leur esprit, trop grotesque pour être énoncée. Ils sourirent.

    « Je vais retourner examiner ces vaches », proposa le professeur. « Avec un peu de chance, elles m’indiqueront où se terre ce dahu. »

    « Vous êtes vraiment décidé ? »

    Le professeur haussa les épaules.

    « Peu importe si je ne trouve pas de dahu ; il me tarde de voir les choses de plus haut.

    — Vous ne regretterez pas », le rassura l’instituteur. « La vue vaut les efforts consentis. »

    Le marchand orienta sa formidable moustache face à Urbain Rigaux.

    « Je pars en début de matinée. Nous pouvons cheminer ensemble.

    — Bien volontiers. »

    La proposition l’avait surpris ; à tête reposée, il l’aurait sans doute refusée. Mais après tout, pourquoi pas ? Il n’avait pas d’animosité particulière envers cet homme, malgré leurs divergences d’opinions.

    « Je ne vais pas pouvoir vous accompagner ; le ferry pour Douvres m’attend déjà.

    — Ouvrons une bouteille », suggéra un joueur de cartes.

    Il quitta la table et revint peu après avec un litre d’alcool jaune clair.

    « On ne boit pas de vin avant de monter. »

    Les hôtes regardèrent la bouteille avec curiosité. Une tige terminée par quelques fleurs flottait à l’intérieur. Pas d’étiquette, la production semblait artisanale.

    « Du génépi. C’est typique des alpages. Attention, c’est un peu fort. »

    L’alcool, peu sucré, avait un goût de plantes. Le premier verre fut difficile à avaler, les suivants descendirent sans effort. Urbain Rigaux nota qu’il pourrait ramener quelques bouteilles à Paris.

    La soirée se termina fort tard.

    « Désolé, je ne trouve rien de plus. »

    La vache, comme pour approuver, agita vivement la tête.

    « Il ne nous reste plus qu’à redescendre en plaine, constata Martin. Si nous restons, nous n’aurons pas plus de lait. »

    Il se tourna vers le vieux berger.

    « Et ne dis pas que c’est le diable.

    — Tu ne m’empêchera pas de penser. Ça n’est pas naturel.

    — Tu proposes quelque chose ?

    — Redescendre. La montagne est maudite. »

    Martin examina son troupeau, son alpage. Son regard était embrumé ; le professeur se sentit coupable de n’avoir rien trouvé.

    « Si vous voulez vraiment voir le dahu, il faut vous dépêcher. On part demain matin. »

    Le chien, lorsqu’il était bien disposé, répondait au nom de Pino. La majeure partie du temps, il courait la truffe au vent, très peu concerné par la mission que le professeur cherchait à lui assigner. Tout biologiste qu’il était, il s’entendait mal avec les animaux. Les chiens ne lui obéissaient pas, les chevaux se montraient rétifs… Seuls les monstres avaient un comportement adapté : fuir, grogner, attaquer.

    Le sol était exempt de traces. Une fois éloigné du pâturage il avait traversé un pierrier et longé un massif rocheux parsemé de maigres plantes. Au-dessus de sa tête, de gros oiseaux noirs tournoyaient. Le scientifique refusait d’y voir des symboles de mauvaise augure. Pino les ignorait, tout comme il se moquait des appels et des ordres. Lorsqu’Urbain Rigaux s’assit, le chien se coucha quelques instants à ses pieds avant de repartir à l’aventure. Il traversa le pierrier en sens inverse et disparut. Les mains en porte-voix, le professeur appela. Sa voix ne portait pas et il n’entendit aucun écho. Il aurait eu besoin d’un sifflet, il n’avait pas pensé à emprunter celui du garçon.

    Il repartit seul, il contourna un pic au sommet enneigé, abandonna toute présence humaine derrière lui. Les montagnes succédaient aux montagnes, les vallées sombres et abandonnées, la végétation rare, la terre stérile. Les nuages filaient dans le ciel à une vitesse surnaturelle, leurs ombres gravissaient les sommets et tombaient des falaises. Il frissonna.

    Sa chemise était sale et humide, il avait rangé son nœud papillon dans sa poche, des brins d’herbe sortaient de ses coquettes chaussures de ville. Sa canne tenait bon, le fer tintait contre les rochers. Un son ténu qui accompagnait sa respiration sifflante et les chuintements du vent. Les oiseaux noirs jouaient autour de lui comme pour le divertir. Il avait besoin de se changer les idées. Au milieu de ces esprits simples et travailleurs, il s’était senti inutile. Dans l’agitation d’une ville, les activités n’ont pas de but. Vendre des tickets, étudier des monstres, construire des machines, le monde s’en passerait. Non seulement il était étranger aux tâches vitales, mais il ne parvenait pas à rendre service lorsqu’on le lui demandait. Il profitait de la gentillesse sans rien donner en retour.

    Après avoir franchi une sorte de crête, il aperçut une marmotte, dressée sur ses pattes arrières. Elle ne regardait pas dans sa direction et ne réagit pas immédiatement. Lorsque le bruit de ses pas le trahit, elle siffla et se dissimula dans son terrier. Il s’assit, dans l’espoir que l’animal se sente en sécurité et ressorte. Il devait y en avoir d’autres en contrebas. Toute une colonie qu’un simple signal suffisait à prévenir.

    Quels étaient les prédateurs des marmottes ? Les aigles et les grands rapaces, les loups, les renards peut-être. Les hommes ? Ce n’était pas improbable. Dans un tel cas, choisir un moyen de communication imperceptible pour l’oreille humaine serait adapté. L’article d’un collègue lui revenait en mémoire : il y avait lieu de croire que certains sons étaient si aigus qu’ils n’étaient pas perceptibles par l’oreille humaine. Il était question de vampires et de chauve-souris. Si l’auteur affirmait avec force que la transformation de l’un à l’autre n’était pas possible, il envisageait par contre une forme de symbiose. Ces sons, proposait-il, auraient pu être des vecteurs de communication entre les deux espèces.

    Mû par une idée soudaine, il se redressa et repartit au pas de course vers l’alpage.

    Le professeur, hors d’haleine, s’époumona pourtant dès qu’il fut à portée de voix des bergers.

    « Luc ! Viens vite ! »

    Le garçon ne tarda pas à apparaître, le chien sur les talons.

    « Vous avez vu le dahu ? »

    Urbain Rigaux fit des efforts désespérés pour retrouver son souffle.

    « Non… mais… j’ai eu… une idée. Donne-moi… ton sifflet. »

    L’objet était un petit tube, dans lequel il souffla. Aucun son n’en sortit, pourtant le chien réagit.

    « Eureka », s’exclama le professeur, car l’expression était de circonstance.

    « Il est bien, non ? C’est tout nouveau, c’est ma maman qui me l’a offert.

    — Et est-ce que les vaches l’entendent ? »

    Luc ouvrit de grands yeux.

    « Viens, allons tester. »

    Lorsqu’il souffla dans l’objet, les vaches agitèrent leurs longues oreilles et s’éloignèrent. Il reproduisit l’expérience et obtint le même résultat. Guilleret, il alla annoncer la bonne nouvelle.

  • Viande froide

    Viande froide

    un polar de science-fiction dans un grand restaurant


    L’homme retourna à sa table, termina son café, congratula le serveur et prit congé.

    «Il est sympathique, pour finir, commenta Stéphane.

    – Tu n’as rien remarqué de spécial?

    – Non non, rien du tout. Pourquoi?»

    Le patron était déjà parti, la foulée rapide et l’air inquiet. Les robots étaient à leur place. Peut-être n’était-ce que de la paranoïa. Mais il ne serait pas tranquille s’il n’allait pas vérifier. Il déverrouilla la porte, alluma: le cerbère n’avait pas bougé. Il présenta ses iris, composa son code; un déclic, les emballages apparurent, exactement comme il les avait laissés. Il les soupesa: tout était en ordre. Il soupira et sentit la tension refluer.


    Écrit pour un appel à textes

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    Texte complet

    L’Auberge du Village portait un nom incongru; elle n’en était pas moins réputée loin à la ronde. Elle datait de l’époque où Buchillon n’était pas encore un quartier. Depuis, la ville avait étendu son emprise et remplacé les maisons traditionnelles par de grands immeubles. La grande porte en bois, pourvue de ferrures brillantes et puissamment éclairée, paraissait particulièrement attirante au milieu du béton. Elle s’ouvrait sur un vestibule et sur la salle à manger, une grande pièce dont le sol imitait le marbre. Cinq tables de dimensions diverses y étaient disposées.

    Cameron Favre, que chacun appelait par son nom de famille, était le propriétaire du lieu. Contrairement à la majeure partie de la population, il travaillait et touchait un salaire; il ne dépendait donc pas de la Couverture. Il louait un appartement digne de ce nom, pouvait se vêtir selon ses désirs… Mais surtout, il n’avait pas besoin de manger de RES. La Ration Équilibrée Standard était fournie gratuitement, elle constituait la seule nourriture de ceux qui ne gagnaient pas leur vie. Cette bouillie, fabriquée à partir d’insectes et de bactéries, était conçue pour être nourrissante et saine. Si saine que, pour lutter contre l’obésité, son goût avait été rendu écœurant. En consommer était une expérience pénible.

    Même parmi les privilégiés, rares étaient ceux qui pouvaient manger à l’Auberge du Village. L’établissement appartenait à la catégorie Prestige, on y servait de la viande et du vin. Cette distinction était accompagnée de mesures sanitaires exigeantes: la cuisine et le service ne pouvaient être effectués que par des robots labellisés et tout était surveillé par des senseurs.

    Favre arpentait son auberge. Il avait une heure devant lui avant que les premiers clients n’arrivent. Une équipe de robots s’affairait déjà en cuisine, une autre nettoyait. Les serveurs dormaient encore. Le dernier groupe, réparti entre les différentes pièces, assurait la surveillance. Deux précautions valaient mieux qu’une lorsqu’il s’agissait de nourriture. Devant chaque réfrigérateur blindé, un colosse attendait; le plus impressionnant d’entre eux surveillait les viandes. Favre le contourna; il présenta son iris, introduisit son code et la lourde porte s’ouvrit. Il n’y avait plus que de rares morceaux au frais, soigneusement emballés sous vide. Le prochain arrivage serait livré dans la soirée.

    Le led vert du senseur clignotait dans la pénombre. Il signalait que l’air était exempt de tout indicateur de décomposition. Ce dispositif était particulièrement important pour les fruits et les légumes, fragiles en atmosphère polluée. Dans la catégorie Prestige, aucun conservateur n’était autorisé.

    Favre ferma soigneusement la porte et contrôla qu’elle était verrouillée. Ils étaient trois à pouvoir l’ouvrir: le gardien, l’un des cuisiniers et lui-même. Lui seul était libre de ses déplacements: le cuisinier n’était pas autorisé à sortir et le gardien n’avait accès ni à la cuisine ni à la salle à manger. 

    Il revint vers l’entrée; il croisa un robot qui évacuait des épluchures. Mesure sanitaire: les déchets ne devaient jamais attendre, sous peine de déclencher l’alarme.

    Stéphane était arrivé et il attendait les premiers clients. C’était le second humain, il se chargeait de l’accueil et des commandes. Le reste du personnel était uniquement robotique, à l’exception du réparateur technique qui intervenait sur appel.

    Le livre des réservations attendait sur le comptoir. Il était complet pour les mois à venir. Favre l’ouvrit à la date du jour et regarda les noms. Il y avait un groupe de politiciens à la grande table, un négociant et sa femme, quelques noms moins connus. Et Sandoz, pour deux personnes. Les porteurs de ce nom de famille étaient nombreux, mais rares étaient ceux qui pouvaient s’offrir un repas gastronomique. Il devait s’agir d’Ulysse, un homme d’affaires de mauvaise réputation. Favre eut un instant de doute: et si l’homme était là pour la livraison de viande? Devait-il prendre des précautions particulières?

    Les premiers clients arrivaient. Le tenancier attendait Sandoz, qu’il reconnut à la lumière des aménagements urbains. Une belle femme l’accompagnait. Il entra, tendit sa veste au portier et se fit guider à sa table. La salle se remplit sans que Favre ne puisse détacher ses yeux de la nuque de l’homme. Il était attentif à ses conversations, qui ne concernaient pourtant que le menu. Stéphane vint leur demander s’ils avaient choisi.

    «J’aimerais savoir, demanda Ulysse Sandoz, quelle est votre viande la plus fraîche?

    – Elles ont toutes la même fraîcheur, trois jours précisément.

    – Ah, autant?

    – Oui, répondit le serveur, nous sommes livrés deux fois par semaine.

    – Je comprends, vu ce que ça coûte.

    – Aimeriez-vous encore du temps?

    – Non, notre choix est fait. Nous prendrons tous deux une Salade du chef en entrée, et pour le plat le poulet.

    – Deux Suprêmes de poulet. Et que désirez-vous boire?

    – Avez-vous un vin qui ferait l’affaire?

    – Un vin blanc, je suppose.

    – Oui, de la région, si possible.

    – Un vin de Lavaux, dans ce cas. Que diriez-vous d’un Chasselas de Saint-Saphorin? La Cuvée du Bois est particulièrement bonne.

    – Ces privilégiés qui ont droit à la bulle.

    – Comme vous dites.»

    La bulle était un écran de protection, déployé suite à l’acceptation de l’initiative “Sauver Lavaux IX”. Cette mesure coûteuse n’était utilisée qu’en de rares endroits; ailleurs, le taux de particules fines était bien trop élevé pour que le raisin puisse être consommé.

    «Quel dommage qu’il n’y ait plus de vin de la Côte. On fera avec. Mettez-nous une bouteille, la meilleure année!

    – Bien, Monsieur.»

    Favre avait tout écouté avec attention; les questions sur la viande l’avaient particulièrement dérangé. Ce n’était pourtant pas le premier client à s’informer de la fraîcheur des aliments. Certains étaient même beaucoup plus désagréables.

    La rumeur qui entourait l’homme d’affaire n’était pas vérifiable. Peut-être n’était-elle due qu’à la jalousie. Sandoz devait être venu sans arrière-pensée, pour le plaisir d’un bon repas.

    La sonnerie de son portable tira Favre de ses réflexions: le livreur était là. Dans la cour arrière, des gardiens lourdement armés délimitaient un couloir entre le fourgon et la porte. Aucun humain: les robots sont incorruptibles. Le livreur scanna les iris et tendit le bulletin de livraison. Le tenancier vérifia que tout était là et accompagna le porteur. Les emballages hermétiques correctement disposés, il ferma la porte du réfrigérateur blindé, jeta un coup d’œil au colosse et verrouilla la pièce.

    Lorsqu’il revint dans la grande salle, Ulysse Sandoz n’était plus dans la pièce; la jeune femme mangeait seule. Il interrompit le compte rendu que lui faisait Stéphane:

    – Où est Sandoz?

    – Il a reçu un appel.

    – Il est sorti?

    – Non, il est dans le couloir, vers les toilettes. Il va revenir tout soudain: la fois d’avant en tout cas il n’a pas fait long.

    – Ce n’est pas la première fois?

    – Non, la deuxième.

    – Surveille-le, je n’aime pas ça.

    – Entendu!»

    Le serveur n’avait pas l’air concerné par les soucis de son patron: comme à son habitude, il coordonnait les robots et passait régulièrement à chaque table. Ulysse Sandoz revint rapidement s’asseoir. Il s’exclama que la soirée se passait extrêmement bien. Il termina son assiette de volaille avec appétit, puis s’excusa à nouveau quelques instants. Favre, tourmenté, prit de nouvelles précautions: il mit deux robots en faction devant la porte.

    Les desserts furent servis: les sorbets artisanaux remportèrent un franc succès, le moelleux au chocolat disparut rapidement. Sandoz quitta à nouveau sa chaise et s’enferma dans une cabine de toilettes. Favre l’avait suivi.

    «C’est en bonne voie, disait l’homme d’affaire. Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer.

    – …

    – Mais non, ne t’inquiète pas, ça fonctionne toujours. Avec ces gens-là, c’est facile, ils n’ont pas l’habitude.

    – …

    – Comme sur des roulettes. Je t’appelle s’il y a du spécial.

    – …

    – C’est ça, bonne soirée!»

    Le tenancier retourna derrière le comptoir du vestibule. Il regarda Sandoz revenir à sa place. Plutôt que de s’y asseoir, il se dirigea directement vers Favre. Il lui tendit la main. Le patron hésita, mais n’eut d’autre choix que de présenter la sienne. Sandoz la serra chaleureusement. Il avait les paumes moites et l’haleine chargée.

    “Tous mes remerciements pour cet excellent repas. Je trouve que la viande est tout à fait exceptionnelle dans votre établissement.”

    La démonstration était chaleureuse et Favre fut forcé d’accepter les compliments et de sourire. Une fois encore, l’allusion appuyée attisa son inquiétude.

    L’homme retourna à sa table, termina son café, congratula le serveur et prit congé.

    «Il est sympathique, pour finir, commenta Stéphane.

    – Tu n’as rien remarqué de spécial?

    – Non non, rien du tout. Pourquoi?»

    Le patron était déjà parti, la foulée rapide et l’air inquiet. Les robots étaient à leur place. Peut-être n’était-ce que de la paranoïa. Mais il ne serait pas tranquille s’il n’allait pas vérifier. Il déverrouilla la porte, alluma: le cerbère n’avait pas bougé. Il présenta ses iris, composa son code; un déclic, les emballages apparurent, exactement comme il les avait laissés. Il les soupesa: tout était en ordre. Il soupira et sentit la tension refluer.

    Il quitta la pièce, non sans verrouiller derrière lui. Les derniers clients n’allaient pas tarder à partir, il devait attendre dans le vestibule. Tout le monde tenait à le féliciter pour la qualité de sa cuisine. Il n’avait fait qu’acheter les robots, tout au plus suggérait-il des recettes et effectuait-il les commandes. Son entreprise était sa fierté, mais parfois les restaurants d’antan le rendaient nostalgique. Il n’avait pas tenu d’ustensile depuis des années, il se contentait de mettre de l’huile dans les rouages, d’assister ceux qui étaient réellement derrière les fourneaux.

    Il ne ressentait plus qu’une vague morosité: la soirée s’était déroulée comme il l’attendait. C’était peut-être uniquement pour perturber cette routine que son imagination avait vagabondé. À bien y réfléchir, il était au service des robots. N’importe qui aurait pu occuper sa place, Stéphane serait plus difficile à remplacer que lui. Un vulgaire investisseur! Au moins pourrait-il aller au contact des clients. Il pourrait se sentir plus utile et s’occuper plus intelligemment.

    Les nettoyeurs firent leur apparition et tout fut propre en quelques instants. Les cuisiniers s’étaient automatiquement rangés à leur râtelier, Stéphane était parti se changer. Il fit le tour de l’Auberge du Village: tout était calme, les lumières en veilleuse. Il passa devant les cuisines, puis suivit le couloir. Là, il remarqua une ligne de lumière sous une porte. Celle du réfrigérateur à viande.

    Sa main tourna la poignée, ses yeux balayèrent la pièce. L’impressionnant colosse attendait à sa place, tandis qu’un robot nettoyait. La porte du réfrigérateur était ouverte sur des rayonnages vides, la lumière rouge du senseur clignotait. Son corps resta immobile alors que son esprit errait. Il ne comprenait pas. Rien n’y faisait, il ne comprenait pas. Un voleur? Un robot? Stéphane? Aucune alarme ne s’était déclenchée, les gardiens attendaient tous à leur place, ils n’avaient rien à signaler.

    En désespoir de cause, il consulta la vidéosurveillance. Après son passage, rien ne s’était produit. Et soudainement, sans raison, le senseur était devenu rouge. Le gardien, alerté, avait ouvert la porte, pris la viande et l’avait sortie de la pièce. La mémoire du robot indiquait qu’il l’avait déposée dehors, dans le conteneur à déchets. Toujours soigneusement emballée.

    Favre courut. Il savait avant de contrôler que tout avait disparu. Pas une trace suspecte, pas un indice. Il contempla les ordures, les bras ballants. Sandoz l’avait roulé. Sa bonne humeur, ses sous-entendus, ses va-et-vient, ses remerciements. Sa poignée de main. Une banale poignée de main, qu’une substance quelconque avait rendue un peu moite.

  • Le perfectionnement continu

    Le perfectionnement continu

    « Je ne peux pas dire que j’aime la beauté. »


    Si vous ne faites aucun effort pour vous, pensez au moins à vos proches. Éprouvez-vous un plaisir mesquin lorsqu’ils ont honte de s’afficher avec vous? Êtes-vous réellement sadique? Vous repaissez-vous de leurs souffrances lorsque leurs yeux croisent votre faciès ravagé par les rides?

    Et d’ailleurs, que diraient nos descendants s’ils voyaient qu’il y a encore des rides sur nos visages? À n’en pas douter, ils se moqueraient du manque de volonté de leurs ancêtres. Ces naïfs pensaient sauvegarder ce qu’ils appelaient la nature; le monde ne va pourtant pas plus mal depuis que les vaches poussent comme des végétaux.


    Disponibilité: recueil

  • Le triomphe de la modernité

    Le triomphe de la modernité

    tiraillés entre le passé et l’avenir


    Eugène quitta le domicile le cœur léger. La journée de travail se déroula agréablement, il put participer à la mise en service d’une nouvelle machine à cirer les chaussures. Il avait assisté l’inventeur qui mettait la machine en service, il avait participé aux opérations de calibrage. Cette belle mécanique le fascinait, il cherchait à comprendre le rôle de chaque rouage, de toutes les manivelles. Le responsable du rayon, amusé de son enthousiasme, l’encouragea à savoir à quoi tout cela servait, pour pouvoir ensuite la faire fonctionner. Il s’agissait en quelque sorte d’une promotion: la ville ne comptait pas encore d’autre machine aussi complexe que celle-ci, et il en devenait le responsable.

    À présent que sa mère lui avait laissé la bride sur le cou, il se sentait détaché des problèmes familiaux et il était prêt à se faire une place dans la bonne société. Rien ne le retenait, il deviendrait chef de rayon d’ici peu, ou peut-être responsable de toutes ces belles machines. Il pourrait collaborer avec les chercheurs, proposer des idées, des innovations intéressantes.


    Disponible dans le recueil ???

  • La fin du monde

    La fin du monde

    préparatifs


    Mes doutes ont tout de même fini par disparaître. Il n’y avait pas qu’un seul type, mais plusieurs, et ils étaient tous tombés d’accord sur la même date. C’est ce qu’ils appellent un faisceau de convictions, dans les séries. Et quand le faisceau est gros, ça devient une preuve. Alors je me suis renseigné sur ces types et j’ai bien vu qu’ils étaient crédibles. Des spécialistes en calendrier, c’est pas rien. Et je me suis mis à y croire.

    Quand j’en ai parlé à mes collègues, il y en a bien quelques-uns qui ont ri. Alors je leur ai demandé de me prouver que j’avais tort et que la fin du monde n’aurait pas lieu à cette date. Ils ont rien trouvé à répondre. Certains étaient un peu sceptiques, mais c’est vrai que ça devait pas mal remettre leurs vies en question. Je comprends que ça fasse un choc. D’ailleurs, j’y ai moi-même réfléchi. Qu’on me dise la date de la fin du monde, c’est bien, mais je préférerais pas mourir n’importe où. Vous imaginez la honte? Surpris par la mort dans sa douche, ou sur ces toilettes. Je préfère ne pas y penser.


    Disponibilité: à définir.

  • Le sens de la vie

    Le sens de la vie

    le confort d’une existence sans liberté


    La silhouette se matérialisa devant la porte d’entrée d’un vieux bâtiment locatif. La vitre était brisée à la hauteur de la poignée, elle introduisit le bras entre les lames de verre pour déverrouiller. Elle fit ensuite pivoter l’armature métallique sur ses gonds, en essayant de faire le moins de bruit possible. Il y eut quelques impacts de verre émietté et le frottement de l’acier sur le béton. La silhouette entra dans le hall d’entrée obscur. L’installation électrique ne garantissait plus l’éclairage, les néons avaient été emportés. La silhouette se fondit dans le décor jusqu’au pied de la rampe d’escaliers. Elle fouilla alors dans une poche latérale, et en ressortit un assemblage complexe. La coque en plastique avait disparu. La fonction de l’ensemble était de connecter une pile à une diode. Elle tâtonna dans l’obscurité avant de parvenir à activer les composantes. Une lumière bleue jaillit, suffisamment puissante pour permettre de distinguer les motifs de la moquette flétrie.


    Disponibilité: recueil

  • Le Duel

    Le Duel

    un duel tragique et ridicule


    La suite défila comme un cauchemar, trop vite pour que le sens soit compréhensible, une machine bien rodée qui broyait les intrus. Les termes du défi furent établis, les quatre témoins débattirent longuement des modalités, et ils durent recourir au tirage au sort: l’arc. Il aurait pu tomber plus mal, mieux aussi; au moins étaient-ils à armes égales, peu doués. Ils s’étaient déjà vus tirer, ce n’était pas fameux. Ils subiraient les quolibets de la foule.

    Un garde traça les marques sur le sol, un autre distribua deux arcs identiques, deux carquois remplis de flèches de duel, à tête lisse, pour limiter la gravité des blessures. Il fallait surtout faire preuve de courage. Ils se mirent à torse nu, Christian était plus petit et plus fin que son adversaire, moins musclé et moins viril. Il prit l’arc, encocha la flèche, attendit que de Breuille l’imite. Au signal du garde, ils tirèrent. Les deux flèches ratèrent leur cible, de loin. Il se força à se calmer, à réguler son souffle, à ralentir son cœur qu’il sentait battre contre son front.


    Récit de jeunesse

    Disponibilité:

    • Recueil «Dossiers de jeunesse» (format EPub)

  • Zevhub le Preux

    Zevhub le Preux

    l’épopée d’un soiffard


    Zevhub le grand héros partit de bon matin
    Il traversa les plaines une bouteille à la main
    Demanda aux passants “où c’est qu’il est l’dragon?
    Si j’ai bien tout compris il rend les gens ronchons.”

    Zevhub le Preux marchait
    Zevhub le Preux marchait
    D’un pas mal assuré

    Il gravit les montagnes, traversa les déserts
    La soif était terrible, tout n’était que poussière
    Son épée, la Hâcheuse, pesait lourd à son bras
    Et il sentait le vent annoncer son trépas.


    Disponible dans le recueil ???

  • Servum pecus

    Servum pecus

    (troupeau servile)


    Comme une injection de poison

    Qui atrophie le cœur et le dessèche

    Se répand la déesse Déclinaison

    Avide de sang et de chair fraîche

    Le poids des auteurs classiques

    [César, Sénèque, Cicéron, Tite-Live]

    Nous écrase de constructions syntaxiques

    Aux allures cruelles de mesures répressives.

    Et que dire de la sadique version?

    De sa véreuse compagne la scansion?

    Et pour justifier ce fardeau complexe,

    Une seule explication: Dura lex sed lex!

    Cette noble langue au charme éléphantin

    Applaudissez! Louez-la! C’est le latin.


    Une de mes toutes premières publications, dans la revue littéraire du gymnase! Ma prof de latin n’avait pas saisi l’ironie…

    Disponibilité:

    • Recueil «Dossiers de jeunesse» (format EPub)

  • La Poste

    La Poste

    attendre qu’un guichet soit libre


    Non loin de la porte, un appareil moderne et perfectionné m’a offert un ticket lorsque j’ai appuyé sur le bouton. J’ai eu droit au numéro 714. En haut du papier, au-dessus des chiffres, il y a le logo de La Poste, l’heure et le jour, et en dessous la pensée du jour: La Poste, toujours plus proche de vous.

    Au-dessus de ce merveilleux dispositif, un fromage était rudimentairement collé à une planche de plastique noir. Un camembert avec une part déjà découpée, sur laquelle était piquée une étiquette: «83% des personnes ont attendu moins de 8 minutes dans cet office.» Rassuré, je suis allé plus avant. J’ai remarqué que trois guichets sur huit étaient ouverts. Une petite foule patientait entre les rayonnages. Le panneau d’affichage automatique, composé de centaines de petites diodes rouges, affichait:

    686 B

    685 A

    684 A

    683 C

    Puis il y eut une jolie mélodie et le 687 A s’est affiché en haut et a poussé les autres vers le bas, ce qui fit disparaître le 683 dans une magnifique animation de glissement.


    Écrit de jeunesse.

    Disponibilité:

    • Recueil «Dossiers de jeunesse» (format EPub)