Texte complet
Les lois du marché, par nature, s’opposent aux notions humaines que sont la pitié ou la morale. Elles se satisfont d’une causalité simple et restent imperméables à toutes les considérations qui pourraient suspendre l’application de leur logique. Lorsque les temps sont durs, lorsqu’il s’agit de survivre, il n’est pas approprié de faire dans le sentiment, la logique commerciale est nettement plus adaptée. Qu’importe si l’enjeu des négociations n’est qu’un abri de fortune, un quignon de pain ou le fond d’une bouteille d’eau : le but est d’en ressortir gagnant, et, par extension, de survivre quelques instants de plus.
Cet exercice cruel n’avait pas réussi à Iris. Elle avait tout fait pour se montrer persuasive, elle avait mis sur la balance l’intégralité de ses ressources, y avait ajouté le poids d’une vie humaine, mais elle n’était pas parvenue à se procurer la moindre seringue de sérum. Ni au marché du Moulin ni à celui de la Décharge. Elle ne s’était pas bercée d’illusions, elle savait que ses chances étaient maigres. Les produits pharmaceutiques avaient une valeur non négligeable à présent qu’il n’était plus possible de les produire. Les diabétiques mouraient privés d’insuline, les myopes se retrouvaient infirmes s’ils perdaient leurs lunettes, les infections étaient difficiles à combattre sans antibiotiques, la plus petite écharde devenait un danger mortel. Certains s’étaient improvisés médecins et pratiquaient amputations et cautérisation au fer rouge. Les véritables professionnels monnayaient leurs services à prix d’or.
Le temps pressait, la morsure avait bientôt une semaine. Iris ignorait le délai d’incubation de la rage. Bastien avait voulu l’accompagner, elle l’avait convaincu de rester. Elle était plus rapide seule, elle l’avait enjoint à protéger l’abri. Les pillards pourraient s’intéresser à leurs quelques biens.
Le bazar de la Décharge n’avait rien donné. La prochaine solution consistait à explorer la ville. Iris redoutait de se confronter à ce territoire inconnu. La ville était dangereuse, un terrain propice aux embuscades, aux pièges et aux affrontements. La rumeur courait que certains individus y erraient sans but, dangereux et imprévisibles. Les aventuriers l’arpentaient. Et la technologie œuvrait en arrière-plan, au rythme de sa propre logique.
Iris s’était tenue aussi loin que possible des centres urbains. Elle n’avait jamais eu de raison de s’y rendre, elle n’était pas équipée, un bâton pour seule arme. Comment pourrait-elle se défendre à l’aide d’une simple branche ? Elle n’y connaissait rien, Bastien s’était toujours chargé de la protéger. Elle lui avait laissé le vieux fusil. Deux balles et une baïonnette, un véritable trésor.
Au moment de partir, elle lui avait promis de trouver le sérum sans s’aventurer en ville. Une manière naïve de s’attirer les bonnes grâces du hasard. Qui n’avait pas fonctionné, mais peu importait : elle était rassurée de savoir Bastien armé et en sécurité.
Elle ne prit pas le temps d’hésiter : c’était la ville ou rentrer bredouille. Elle quitta la décharge, salua les deux factionnaires. Ils virent la direction qu’elle choisissait et lui souhaitèrent bonne chance. Elle haussa les épaules et leur adressa un sourire triste.
La route était encore en bon état. Quelques voitures rouillaient, en partie désossées. Les réservoirs d’essence étaient vides depuis longtemps, plus aucun véhicule à moteur n’était en état de circuler.
L’avenue rectiligne était bordée de villas en ruine. La végétation avait envahi les jardins, elle sortait par les fenêtres et perçait les toits. Certains arbres étaient tombés, d’autres avaient été abattus. Les flammes avaient ravagé des quartiers entiers. Personne ne vivait en périphérie du centre : le maigre confort ne compensait pas le risque. Pour se loger, il n’existait guère que deux solutions raisonnables : les lieux isolés d’où la vue portait loin et les communautés où chacun protégeait son voisin. Iris et Bastien avaient opté pour la campagne. Ils avaient eu la chance de trouver un abri confortable, ils s’y sentaient bien. Au début, ils avaient trop peur pour partir à la rencontre d’autres rescapés. Quand l’occasion s’était présentée, ils avaient déjà plus à y perdre qu’à y gagner.
Les facteurs qui rendaient la ville dangereuse ne manquaient pas. Sa grande taille et son organisation compliquée faisaient qu’il était difficile de garder le contrôle d’un simple quartier. Les pillards la sillonnaient, les machines s’y sentaient bien. Des animaux sauvages y avaient élu domicile. L’eau potable faisait défaut, les canalisations étaient bouchées, le camp adverse avait le contrôle de l’électricité.
Iris redoutait les machines plus que tout le reste. Par le passé, lorsque tout allait bien, elle n’était pas à l’aise avec la technologie. Les jeunes de sa génération avaient grandi entourés d’ordinateurs et de tablettes ; il était normal, disait-on, qu’ils sachent d’instinct faire fonctionner ces appareils. Avec l’âge, elle s’était rendu compte que, bien qu’elle connaisse ces dispositifs, elle n’arrivait pas à les modeler selon ses désirs. Elle devait consentir un effort important pour s’adapter à l’informatique. Le manque d’intuition des ordinateurs mettait ses nerfs à rude épreuve. Leur impossibilité d’agir, de prendre une décision sans le programme adéquat, d’anticiper ou d’imaginer. Mais leur redoutable faculté de trier, dénombrer, effectuer à la chaîne des calculs inintéressants. Elle ne comprenait pas comment une machine aussi maladroite et déficiente avait pu devenir indépendante.
Depuis que les ordinateurs avaient pris le contrôle, Iris n’avait jamais été confrontée à un adversaire non biologique. Inutile de tenter le diable, elle n’y avait aucun intérêt, hormis satisfaire sa curiosité. Ce n’était pas le cas de tout le monde : les bouleversements sociaux avaient réveillé bien des appétits. Ceux que l’ancienne organisation frustrait comptaient changer de statut, les aventuriers rêvaient de faire fortune, les rebelles de se libérer des règlements, les commerçants s’étaient faits à la nouvelle donne et avaient appris à faire du bénéfice. Bastien et Iris, pour leur part, avaient profité de cette liberté nouvelle. Ils avaient agi inconsciemment, ils ne ressentaient plus cette nécessité pesante de participer à la marche du monde. La routine du travail ne leur manquait pas, leur quotidien, tout précaire qu’il soit, avait aussi ses avantages.
La transition de la périphérie à la ville était progressive. Les villas cédaient la place à de petits immeubles auparavant cossus. Une architecture moderne, de grandes baies vitrées et de nombreux balcons. Et la destruction habituelle, le verre brisé, des restes de violence et de flammes, une végétation redevenue sauvage. Il n’avait fallu que quelques mois pour que les premiers brins d’herbe colonisent le bitume.
Aucune présence n’était décelable, elle était seule. Par moments, elle croyait sentir des regards. Des humains, des caméras de surveillance ou des animaux, elle n’en savait rien. Peut-être n’était-ce que de la paranoïa. Légitime, car l’anarchie allait de pair avec la disparition de ces lois qui facilitent la vie en communauté. Personne ne se priverait de la gruger, de la voler ou de l’agresser, rien ne l’empêchait. La faim qui commençait à la déranger devait être ténue en comparaison de ce que pouvaient ressentir bien des miséreux. Elle se savait privilégiée de ce point de vue. Pour un désespéré, son corps représenterait des vivres pour plusieurs jours. Elle avait appris à considérer le cannibalisme comme une alternative, sans toutefois que la nécessité l’ait contrainte à goûter à la chair humaine. Encore une fois, elle faisait partie des plus chanceux. Le comprendre lui avait pris des semaines : elle s’était blâmée d’avoir survécu, avait cru devenir folle, l’incertitude des premiers jours l’avait fait se méfier de tout le monde. Même Bastien, son seul allié objectif, avait représenté une menace. Comment réagirait-il à la douleur du deuil ? La violence lui ferait-elle perdre le sens des réalités ? Son instinct de survie supplanterait-il l’amour qu’il pouvait lui porter ? Ces questions l’avaient assaillie, Bastien avait dû se les poser aussi. Il n’avait rien dit, il avait continué à jouer son rôle, à aller de l’avant. Elle admirait son apparente force de caractère et se forçait à ignorer les plaies que son armure dissimulait. Sans lui, elle serait sans doute devenue folle. Ils s’étaient mutuellement empêchés de retourner à l’état de bêtes. Pour préserver cet équilibre, elle n’avait pas d’autre alternative que de trouver cette ampoule de sérum. Cette obligation la poussait à avancer, à affronter les regards hostiles. La mort lui faisait moins peur que la solitude.
Les rues n’éveillaient que peu de souvenirs, bien qu’elle les ait maintes fois parcourues. Les enseignes lumineuses gisaient à terre, les vitrines s’ouvraient sur une désolante obscurité. Elle regrettait les couleurs des publicités, le ronronnement des voitures, tous ces détails qui rendaient une ville vivante. Elle redoutait ce silence, à peine troublé par le chuintement du vent, quelques chants d’oiseaux.
Au loin, elle vit quatre silhouettes sortir d’un immeuble. Deux grandes et deux petites, comme une famille. Ils notèrent sa présence, les adultes prirent la main des enfants et partirent aussi vite que possible. Elle sentit qu’elle représentait une menace. Elle poursuivit sa route sans s’arrêter.
Les immeubles bourgeois du centre-ville avaient meilleure allure que les constructions plus modernes. Malgré les déprédations qu’ils avaient subies, ils gardaient leurs somptueuses façades symétriques, les ornements de leurs ouvertures. Une certaine majesté, un vestige des temps anciens. Elle ressentit une pointe de nostalgie, fit halte dans une rue pavée et contempla ce qui restait des beaux quartiers.
« Faut pas rester là, ma petite dame. »
Elle sursauta. Un jeune homme se tenait à quelques pas. Un mouchoir lui couvrait le bas du visage, il avait un sourcil interrompu par une large cicatrice.
« Bonjour, répondit-elle. Merci pour le conseil. »
Elle devina un sourire, aussi demanda-t-elle :
« Je peux vous poser une question ? »
Un haussement d’épaules. Elle remarqua la batte métallique, parsemée de nombreux impacts, la crosse d’un pistolet glissé dans son pantalon.
« Je cherche un médicament pour quelqu’un.
— Antibio ? Antidouleur ?
— Un sérum contre la rage.
— Renonce. Sauve ta peau.
— Ce n’est pas une option.
— Une idéaliste ? Je ne savais pas que ça pouvait survivre. »
Elle attendit, il la toisait, un plissement malicieux au coin des yeux.
« Tu peux tenter ta chance au centre. Mais fais un détour, il y a du monde qui va arriver.
— D’accord. Merci du conseil. »
Elle lui adressa un salut de la main et s’engagea dans une petite ruelle. Prise d’une inspiration, elle se retourna :
— Bonne chance !
— Merci, pareil ! Mais n’oublie pas : renonce ! »
Elle allait répéter que ce n’était pas une option. Elle l’avait déjà dit.
Elle descendit une volée d’escaliers. Elle entendait des bruits de voix, d’abord quelques bordées de jurons, puis des hurlements farouches. Elle ne comprenait pas l’enjeu du combat. S’il y en avait un. Lorsque retentit le premier cri de douleur, elle prit ses jambes à son cou. Elle arriva sur une place dont elle avait su le nom. En hiver, on y trouvait des cabanes en bois, un marché de Noël. Des guirlandes lumineuses tendues entre les maisons. Elle chassa cette image, rechercha les signes de présence humaine. Personne, sauf un chien couché au pied d’un arbre. De longs poils allant du beige au noir, des oreilles tombantes. Il redressa la tête et regarda dans sa direction. Elle serra son bâton, resta immobile. Il se leva, trottina vers elle. Sa queue remuait, il avait l’air gentil. Elle ne sut pas quel parti prendre. Il se frotta contre ses jambes, elle manqua de perdre l’équilibre. Elle tendit la main pour le caresser, il se laissa faire. Elle fut étonnée de constater qu’il ne semblait pas famélique. Son pelage était propre, sa corpulence normale.
Du coin de l’œil, elle aperçut un mouvement. Une femme apparut dans l’entrebâillement d’une porte. Des cheveux longs et gris, une robe chamarrée.
« Coré ! Au pied ! »
Le chien adressa un regard dépité à Iris et revint vers sa maîtresse.
« C’est bien, c’est bien. »
Elle lui adressa quelques vigoureuses caresses, puis cria à l’intention d’Iris :
— Ce n’est pas contre vous. Mais la confiance est une tare meurtrière par les temps qui courent.
— Je comprends.
— À ce propos, vous êtes vous-même bien inconsciente de vous être laissée approcher.
— Votre chien avait l’air gentil.
— C’est une chienne. Et se fier aux apparences est naïf.
— Je ne peux pas vous donner tort.
— Je n’en doute pas. Sur ce, je vous souhaite une bonne journée.
— Attendez ! Pouvez-vous me dire où je peux trouver un sérum contre la rage ?
— Désolée, je ne suis pas en mesure de vous donner des conseils autres que généraux. »
Elle referma la porte. Iris n’avait pas compris la dernière réponse. Il y avait plus urgent que de donner un sens à la folie. Elle savait que les habitants des villes avaient bien souvent une santé mentale durement éprouvée. Elle n’avait pas prévu de manifestations si rationnelles, elle pensait que les cinglés parlaient tout seuls, hallucinaient et étaient envahis de délires paranoïaques.
Au coin de la rue, un homme avachi contre un mur regardait dans sa direction. Il tenait une bouteille à la main, sale et dépourvue d’étiquette. Elle lui adressa un signe, il ne fit pas un mouvement. Elle pensa s’approcher de lui, mais renonça : ces yeux fixes la mettaient mal à l’aise.
Le temps passait. Elle n’avait aucune idée de l’heure. Dans son environnement familier, elle arrivait à prévoir quand la nuit allait tomber. Ici, impossible de savoir, le ciel gris ne lui donnait pas d’indices, la faim allait et venait. Les horloges étaient figées à trois heures et demie. Le moment où les réseaux électriques avaient été modifiés. Elle ne l’avait pas vécu, elle dormait sous tente cette nuit-là. Elle n’avait pas été affectée par les rapides changements, elle avait vu les incendies ravager la plaine, de gros nuages sombres s’élever. Les mouvements de panique, les tentatives de garder le contrôle. Certains avaient pris leur voiture et étaient partis au hasard. Ils s’étaient retrouvés pris dans des bouchons, avaient rencontré des barrages. Elle avait observé les files de voitures arrêtées, les premières manifestations de violence. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Bastien non plus. Ils étaient serrés l’un contre l’autre, ils contemplaient la plaine, les colonnes de fumée filaient vers le ciel, l’écho des coups de feu montait jusqu’à eux. Sur quoi tirait-on ? Elle n’avait jamais eu de réponse, la réaction semblait naturelle, tout comme fuir au hasard. La panique avait fait plus de morts que les événements eux-mêmes. La panique, mais aussi ce violent instinct de conservation, celui qui poussait à tuer ses anciens voisins pour s’emparer d’un kilo de farine.
Elle longea un ancien immeuble administratif et arriva dans le parc des Cèdres. Une femme courut dans sa direction, Iris s’abrita contre un muret. Elle la vit passer, habillée de haillons, les pieds nus. Elle resta dissimulée quelques minutes encore, jusqu’à être à nouveau tranquille. Elle franchit la grille de fers forgés, retrouva les bancs de pierre de ses souvenirs, les grands arbres, les jeux pour enfants. Les cordes avaient été arrachées et emportées, seul le squelette demeurait. La pelouse, constata-t-elle, était colonisée par le lierre et les ronces. Des détritus divers jonchaient le chemin, des brindilles et des feuilles mortes, des sacs plastiques et des morceaux de carton. Elle crut sentir une présence, pressa le pas. Elle fit le tour de l’ancienne fontaine, désormais un bassin tapissé de boue. Un écureuil passa, elle eut une pensée pour la quantité de viande qu’il représentait. Un nouvel instinct.
Le chemin aboutissait à une route qui longeait les voies ferrées. Elle prit la direction de la gare. Sans savoir si elle allait y trouver quelque chose ou quelqu’un. Elle n’avait pas de but, elle errait au hasard. La gare n’était pas un mauvais objectif. Proche des bâtiments administratifs et des centres commerciaux. Le toit de l’édifice était visible de loin. La structure métallique avait bien supporté le manque d’entretien. Les pigeons qui y vivaient avaient disparu, trop stupides et trop comestibles pour survivre. Le reste était en bon état, hormis quelques rares vitres brisées.
Les caméras de sécurité étaient intactes, Iris eut l’impression qu’elles la suivaient du regard. Étaient-elles seulement en fonction ? De tels dispositifs n’avaient plus de raison d’être en service. Dans le hall, à côté du tableau d’affichage, une gigantesque publicité vantait une voiture de ville. Les chromes rutilants, le cuir noir et brillant, le tableau de bord délicatement illuminé. Encore un souvenir du passé. La campagne était plus neutre que la ville, le paysage n’avait pas évolué. Elle n’y éprouvait aucune nostalgie, elle s’était adaptée à sa nouvelle vie. Les réminiscences venaient parfois la harceler, elle les repoussait. Cette nouvelle existence lui plaisait, elle se sentait bien, seule avec Bastien. Ils s’entendaient bien. La solitude, même une seule journée, modifiait ses habitudes, elle se demandait si elle suivait la bonne voie, si elle n’aurait pas mieux fait de le laisser mourir. Cette pensée, aussi insupportable qu’elle soit, lui venait naturellement. On considérait qu’elle était naïve et inconsciente, elle savait bien que c’était la vérité.
Elle se rendit sur le premier quai, vit un homme debout à côté d’un banc. Le regard au loin, il semblait attendre un train. Il ne prêta aucune attention à elle, elle décida de l’approcher. Il n’avait pas l’air dangereux. Par précaution ou par habitude, elle s’engagea dans le passage sous voie. L’obscurité l’inquiéta, elle laissa ses yeux s’accommoder. En face d’elle, l’armoire à bagages était intacte, les portes métalliques bien fermées. Les déprédations gratuites avaient cessé, casser n’offrait plus ce plaisir transgressif, personne ne s’en offusquait. L’anarchie avait progressé à une vitesse ahurissante. Elle aurait pensé que les gens s’uniraient, chercheraient des solutions ; il avait suffi de quelques incendies au milieu de la nuit pour que tout se désagrège. Ni la police ni l’armée n’avaient pu réagir, les moyens de communication avaient été coupés et les initiatives des différents groupes n’avaient aucune cohérence.
Une fois sur le quai, elle héla l’inconnu. Il n’eut aucun mouvement avant qu’elle ne soit à quelques pas. Ils se dévisagèrent, elle releva le grand manteau beige et le feutre marron orné d’une ligne plus sombre. Il la salua du chapeau et reprit sa surveillance.
« Excusez-moi, Monsieur. Savez-vous où je pourrais trouver des médicaments ?
— Des médicaments ? À quoi voulez-vous que cela vous serve ?
— J’en ai besoin.
— Pouvez-vous me dire quand arrivera le prochain train ?
— Aucune idée. Pourquoi ?
— À chacun sa quête. Moi, Madame, j’attends qu’un train passe.
— Il n’y en aura probablement pas avant quelques années. Le temps de remettre les installations en fonction. Sans parler de l’électricité. »
L’homme se gratta la joue, qu’il avait couverte d’un léger duvet. Il devait avoir une quarantaine d’années, il avait l’élégance anachronique d’un dandy, la diction légèrement maniérée.
Après un long silence, il demanda :
« Pourquoi parlez-vous d’électricité ? Nous ne la contrôlons plus. Nous devons suivre la logique, la même évolution que nous avons déjà suivie : la prochaine locomotive sera à vapeur.
— C’est possible. Mais je ne vois pas l’intérêt d’y réfléchir.
— J’étais agent d’assurances. Je vendais des certitudes, et même de l’espoir. Ils croyaient que, quelles que soient les circonstances, ils pourraient prendre un nouveau départ. Voyez le résultat. Je cherche à mon tour l’espérance, le regard à l’horizon. Je viens tous les jours une heure ou deux. La vie est bien ironique, ne trouvez-vous pas ?
— En effet. Je me retrouve à parler philosophie avec des inconnus, alors que le temps presse. Pouvez-vous m’indiquer où je peux trouver des médicaments ?
— Je comprends votre préoccupation. Et je vais vous donner ce que vous cherchez : un peu d’espoir. Pour commencer, une piste. Allez parler au cheminot, il occupe les guichets. Il peut vous donner des pistes, mais vous devrez franchir les obstacles.
— C’est-à-dire ?
— Vous comprendrez. J’en viens au deuxième point : l’assurance. Si vous perdez espoir, revenez me voir.
— Pour quelle raison ?
— J’ai la solution. Demandez l’assureur, on vous donnera mon adresse.
— Quelle solution ?
— Le dernier espoir qui nous reste. Vous savez de quoi je parle. Gratuit, efficace, définitif. N’oubliez pas. Et maintenant, partez, le temps vous presse !
— Au revoir. »
Il lui adressa un petit signe de la main.
Elle courut jusqu’aux guichets : elle avait enfin une piste. Cette pensée lui donnait une énergie nouvelle. Elle chercha un signe du cheminot, l’appela. À sa grande surprise, ce fut un jeune adolescent qui se présenta devant elle. Un bandeau dans les cheveux, un regard étrange. Non pas ahuri, mais vide.
« Vous cherchez toujours un sérum contre la rage ? »
Elle fut surprise mais ne perdit pas contenance.
« Oui, exactement. »
Le garçon sourit. Une pointe de langue rose émergeait à la place d’une dent manquante.
« On m’avait dit, je sais toujours. Tu aimes la musique, tu me chantes quelque chose ?
— Je ne sais pas chanter.
— Dommage. C’est pas grave. Mais j’aurais bien aimé une petite récompense. Ça sera pour une autre fois. Ça vous fait quel effet de ne plus manger de nuggets ?
— Rien de particulier, je dois dire.
— C’est un goût qui me manque. Avec une bonne sauce, un bon ketchup. Je vais me renseigner, ça vient. »
Elle ne comprenait pas l’enchaînement des pensées. L’hébétude qui avait remplacé toutes les autres expressions, le regard bovin qu’il posait sur elle soulevait de nouvelles questions. Qu’elle ignora : elle connaissait son objectif et ne voulait pas en être détournée. Elle battit la mesure contre sa cuisse. Elle évitait de le contrarier, elle avait besoin des renseignements, quels qu’ils soient.
« Tu as croisé Chloé et sa chienne. Tu as tourné en ville et tu n’as pas fait attention aux détails. Tu n’as pas faim, toi ?
— Si, un peu.
— Ça me rassure. Qui t’a envoyé vers moi ?
— Il ne m’a pas donné son nom, il s’appelle l’assureur.
— Évidemment. Tu aimes la viande humaine ?
— Je n’ai jamais goûté.
— C’est pas mauvais. On dit que ça rend les gens fous. Vous y croyez ?
— Je n’ai pas d’avis sur la question.
— C’est bien pratique.
— Vous avez des informations pour moi ?
— La rage, donc. L’inoculation date de quand ?
— Quelques jours.
— Et comment vous savez que c’est la rage ? Des symptômes ?
— Pas de symptômes. Mais c’est un chat qui l’a mordu et il est mort. Là, les signes étaient clairs.
— Confirmés par un professionnel ? »
Il rit à gorge déployée. Elle ne jugea pas nécessaire de répondre.
« Il bavait, il marchait comme un alcoolique ? Vous avez pu boire de l’alcool dernièrement ?
— Non. J’en ai distillé, ça se vend bien. »
Elle rentrait dans son jeu, elle ne voulait pas le mettre sur la défensive.
« Et tu n’as pas pensé à en apporter une bouteille ?
— Si, répondit-elle, mais je la garde pour négocier des médicaments.
— Vous pensez que mes services sont gratuits ?
— Je ne suis pas riche.
— Le contraire m’aurait étonné. Et c’est une raison ?
— Jusqu’à maintenant, je n’ai pas eu d’information.
— Et tu mets combien ?
— Un minimum, je ne suis pas sûre d’avoir de quoi acheter ce sérum.
— Au moins, vous êtes honnête. Et si je vous demande de revenir m’apporter une bouteille ?
— J’accepte.
— Quel mensonge.
— Si ça se passe bien, je vous prouverai volontiers ma reconnaissance. Et si ça rate, je n’aurai plus rien à y perdre.
— C’est ce que tu crois ?
— Oui.
— On va dire que je m’en contente. Voici l’adresse : tu vas dans le parking souterrain à côté des cinémas, tu demandes à parler à Constantin.
— D’accord.
— Si tu en sors vivante et les mains vides, tu peux encore tenter ta chance dans le magasin d’électronique au bas de la rue. Tu vois où il est ?
— Je pense.
— Alors vas-y. Et n’oublie pas ta promesse ! »
Il rit une nouvelle fois. Elle espérait lui donner tort.
La place de la gare était déserte, elle la traversa à la hâte. Elle n’aimait pas ces terrains dégagés, elle était une cible facile. Elle ne pensait pas recevoir une balle, les munitions étaient trop rares et trop précieuses. Une flèche peut-être, un projectile quelconque, un pavé… Elle scruta les fenêtres, resta à l’affût du moindre bruit. Elle s’engagea dans une ancienne rue piétonne, en pente. Elle sentit le poids de ses jambes, elle espérait terminer rapidement. Elle se réjouissait de revoir Bastien, de manger autour d’un feu. Elle transpirait, elle se sentait légèrement fiévreuse. Elle ralentit le pas, son souffle était court et sifflant. Elle finit par s’adosser à une façade, le temps de se reposer. La vue était belle, elle surplombait une partie de la ville. Quelques nuages de fumée s’élevaient des cheminées, quelques passants allaient et venaient au milieu des carcasses de voiture. Elle entendit de nouveaux éclats de voix et des bruits de lutte. Une maison en contrebas, d’où avaient fini par sortir quelques blessés. Ils repartirent vers la banlieue, un corps sans vie fut jeté d’une fenêtre. Avec la distance, elle avait observé la scène avec détachement, comme s’il ne s’agissait que d’une maquette. Elle tendit l’oreille, sans percevoir d’autres sons que les piaillements de petits oiseaux. Elle se redressa et reprit la route.
Elle arriva sur une nouvelle place, plus large et moins longue que la précédente, colonisée par des assemblages de cartons, de planches et de tôle. Un véritable bidonville, quelques humains emballés dans de vieilles couvertures. Immobiles comme des momies. Elle s’engagea dans un couloir, le bâton en avant. Quoi qu’elle ait pu en penser, cette arme improvisée lui donnait confiance. Elle croisa un rat, qui s’enfuit à son approche. Elle enjamba ce qu’elle croyait être un amas de carton ; une main lui saisit la cheville.
« Pitié, Madame, pitié ! »
Elle se débattit et recule de quelques pas.
« Donnez-moi quelque chose, Madame, je vais mourir. »
N’était-ce l’absence d’accent, elle aurait pu croire à un de ces mendiants pitoyables. Certains s’étaient bien débrouillés, ils avaient l’habitude de vivre sans moyens, ils avaient pu changer de statut. Ces nouveaux puissants éprouvaient une jubilation à l’égard de ceux qui avaient tout perdu, ils feignaient de ne pas les entendre. Iris avait aussi croisé une petite femme ronde et burinée, qui l’avait longtemps dérangée avec son sourire édenté et ses complaintes. Elle faisait du troc au marché du Moulin, elle lui avait offert quelques carottes supplémentaires en échange de ses œufs. Son nouveau sourire, qui ne révélait plus aucune dent, lui disait qu’elle l’avait reconnue. Elle ne semblait pas garder de rancune.
Face à cet homme, elle était prise au dépourvu. Elle savait qu’il ne mentait pas, qu’il n’était plus capable de marcher. Elle savait aussi que personne ne lui donnerait quoi que ce soit. Elle représentait sa dernière chance. Si elle lui donnait ne serait-ce qu’une pomme, elle rendrait la négociation, et donc la survie de Bastien, plus difficile encore, et elle ne permettrait pas au mourant de se remettre sur pieds. La solution était vite trouvée.
Elle demanda :
— Savez-vous où je peux acquérir un sérum contre la rage ?
— Non, répondit l’homme. »
Son visage crispé ne transmettait aucune expression, seule sa voix révélait son état.
« Tant pis. »
Elle fit mine de s’en aller, elle savait qu’il l’appellerait à nouveau.
« Pitié, répéta-t-il.
— Je ne peux rien pour vous.
— Je ne veux pas mourir. »
Elle ne répondit pas, elle le regarda longuement. Mentalement, elle fit l’inventaire de son sac. Ses provisions lui permettraient sans doute de survivre quelques jours. Elle ne pouvait pas prendre ce risque, elle savait qu’elle devait partir.
« Désolée, dit-elle, je dois partir. »
Elle entendit longtemps ses suppliques, elle eut l’impression d’avoir tué un être humain pour la première fois de sa vie. Elle marcha sans se retourner, du pas pressé de ceux qui sont trop occupés pour accorder du temps aux problèmes insignifiants.
Le cinéma n’était plus très loin, l’enseigne lui rappela des souvenirs. Elle y avait vu plusieurs films. Principalement de grosses productions au scénario générique, des films catastrophes ou des histoires d’espionnage. Sur la façade, une gigantesque affiche de James Bond, sa silhouette dans un cercle blanc, entouré de noir. Elle avait longtemps cru que c’était un diaphragme d’appareil photo qui était représenté, avant de lire qu’il s’agissait de l’intérieur d’un canon de revolver. Elle était nostalgique de ces divertissements. Plus de cinéma, plus de télévision, plus de lecteur de musique… Les livres avaient servi de combustible durant l’hiver, les librairies et les bibliothèques avaient été pillées. Elle avait pu s’en procurer sur les marchés, vendus au poids : une nouvelle de Maupassant ou d’Asimov valait nettement moins cher que les pavés des Lévy. La vie n’était pas si mal faite.
La lecture était un sport exigeant : se ménager du temps diurne était aussi difficile que lire à la lueur faible et mouvante des flammes. Exit les gros volumes, seuls les récits brefs avaient une chance de ne pas servir à allumer un feu.
Le parking était gardé par deux jeunes factionnaires. Ils la sifflèrent dès qu’ils la virent, la déshabillèrent du regard et échangèrent des paroles qu’elle imagina grossières. Elle ignora son inquiétude, s’approcha d’eux et demanda à parler à Constantin.
« Mais bien sûr », répondit le plus petit des deux, un vieil adolescent trapu. « Et tu crois qu’on va te laisser passer comme ça ?
— J’aimerais lui proposer un échange.
— Ses richesses contre un peu de plomb entre ses deux yeux ?
— Je ne suis pas armée.
— Montre ton sac. »
Elle détacha les deux boutons et ouvrit le rabat. Ils firent mine de sortir le contenu, elle recula.
« C’est quoi cette bouteille ?
— De l’alcool.
— Donne et on te laisse passer.
— Je veux parler à Constantin.
— Qu’est-ce qui nous dit que ce n’est pas un cocktail Molotov ?
— Ça se voit, non ? Maintenant, je peux y aller ? »
Ils tergiversèrent quelques instants avant de lui donner l’autorisation.
L’intérieur était sombre, à peine éclairé par quelques soupiraux. Elle n’avait aucune idée de la direction, elle choisit de marcher vers un point lumineux. Elle entendait des sifflements, dont elle n’identifiait pas la provenance. Une nouvelle fois, elle se sentait exposée aux regards et aux projectiles.
Elle arriva devant une table, éclairée par une lampe à huile. Quelques hommes étaient assis autour.
« Qu’est-ce que tu fais là ? » demanda l’un d’eux.
« Je cherche Constantin.
— Elle manque pas d’air. »
Iris attendit que quelque chose se passe. Ils avaient repris leur discussion. Une histoire de matériel à transporter, de mesures de surveillance, de cartouches pour leurs armes à feu. Ils s’entendirent sur quelques nombres, certains quittèrent la table. Un colosse s’approcha d’elle.
« Je suis Constantin. Qu’est-ce que tu veux ?
— J’ai besoin d’un sérum contre la rage.
— Ta proposition ?
— Tout ce que contient mon sac en échange. Du savon, des pommes, des oignons, des pommes de terre. Une bouteille d’eau-de-vie. Trois bols en métal émaillé. Une corde d’escalade, des mousquetons et deux baudriers.
— Montre. »
Elle vida son sac sur la table. Il n’avait pas le même air rapace que les factionnaires à l’entrée. La crainte de se faire dépouiller n’était pas trop vive.
« La corde, personne n’a marché dessus ?
— Non, personne. C’était la mienne, j’en ai pris soin.
— D’accord. Et l’eau-de-vie, elle titre à combien ?
— Aucune idée, production artisanale. Je dirais au moins trente degrés.
— Pas mal. Par contre, l’émail des bols s’en va par endroits. C’est pas des pots de chambre, d’ailleurs ?
— C’est trop petit pour des pots de chambre. Nous les avons trouvés dans une ferme.
— Je vois. »
Il passa sa main sur son crâne, rasé de près. Il ne devait pas avoir plus de trente ans.
« C’est bien, tout ça, mais c’est trop peu pour ce que tu veux. Tu négocies un arrangement ?
— C’est-à-dire ?
— Tu y mets du tien, une fois ou deux et c’est bon. »
Il n’eut pas besoin de clin d’œil pour se faire comprendre.
« Non. Pas question.
— Alors tant pis. Qu’est-ce que tu laisses pour le temps que tu m’as fait perdre ?
— Pardon ?
— Tu sais : le temps, c’est de l’argent.
— J’ai besoin de tout ce que j’ai pour avoir une chance ailleurs. »
Elle commença à remettre ses affaires dans son sac. Il lui saisit les poignets et la regarda dans les yeux. Elle se demanda ce qu’elle devait faire, elle sentit la peur monter. Elle n’esquiva pas son regard.
« Tu es sûre que tu n’entres pas en matière ? Tu n’auras pas de deuxième chance.
— Absolument certaine.
— Tu sais que tu ne trouveras pas moins cher ailleurs ?
— C’est un risque à prendre.
— Venir comme ça, sans chaperon, tu sais que c’est de l’inconscience ?
— Je m’en doute. Si je m’étais laissé le choix, je ne l’aurais pas fait.
— Tu as du cran. »
Il relâcha son étreinte et détourna la tête.
« Si c’est non pour toi, c’est non pour moi.
— Alors c’est non.
— Tu es sûre ?
— Absolument.
— Tant pis. Alors dégage. »
Iris ne se le fit pas dire deux fois, elle prit son sac et partit vers la sortie. Au pas de couse : elle redoutait que quelqu’un change d’avis. Elle passa en trombe entre les deux gardes, descendit la rue et s’arrêta un instant pour souffler. Elle n’avait plus d’alternative, un dernier essai qui devait à tout prix être concluant. Le magasin d’électronique n’incitait pas à la confiance : de la lumière, de la neige sur un écran. Les machines étaient en marche, elle arrivait en territoire ennemi.
Elle compta jusqu’à dix et poussa la porte. Le ding dong caractéristique la fit sursauter, elle ne l’avait plus entendu depuis longtemps. Les sonorités numériques lui paraissaient nouvelles, tout comme la lumière des LEDs. Elle se prépara à une agression. Au lieu de cela, un mot apparut sur l’écran situé face à l’entrée : BONJOUR. Elle ne vit pas de clavier et se contenta de saluer à son tour, à haute voix. Le message fut remplacé par MENACE ?
Elle recula d’un pas, leva les mains, paumes visibles. Elle bégaya :
— Je suis là pour des médicaments, je ne vous veux pas de mal.
— MÉDICAMENTS ?
— Je recherche un sérum contre la rage.
— HUMAIN ?
— Oui, mon mari. »
L’expression n’était pas exacte, cependant elle n’appréciait pas « copain », encore moins « compagnon ».
« BASTIEN ?
— Oui.
— IRIS ?
— Oui, c’est mon nom. »
Le mot disparut et l’écran resta noir quelques instants. Assez pour qu’elle envisage de partir. L’écran scintilla, son passeport fut affiché, accompagné de quelques photos d’elle. Des images de sa jeunesse et d’autres plus récentes. Elle caressait le chien, elle discutait avec les deux factionnaires. Elle se demanda si elle devait dire quelque chose.
« NÉGOCIER ? remplaça les photos.
— Oui. »
Elle entendit la porte se verrouiller derrière elle, elle ne pouvait plus fuir. Entre deux humains, lorsque la discussion est engagée, la probabilité de voir la situation dégénérer en conflit diminuait fortement. En était-il de même pour les machines ?
Une flèche apparut accompagnée des mots PRENEZ ÇA. Une gélule remplie de poudre blanche et un verre d’eau. Elle hésita, chercha une indication du regard. Une voix masculine, sortie de nulle part, la renseigna.
« C’est un médicament qui modifie le fonctionnement de la mémoire. Si vous refusez notre proposition, nous effacerons les informations que nous vous avons divulguées et vous pourrez partir. Si vous ne la prenez pas, nous n’aurons pas d’autre choix que de vous éliminer si vous n’acceptez pas notre arrangement. »
La menace était clairement formulée, la probabilité que ce soit un piège, du coup, fortement réduite. Elle avala la gélule et vida le verre d’eau. Elle avait soif.
« Très bien, vous pouvez maintenant venir vous asseoir. »
La voix paraissait étrangement humaine, elle avait des inflexions naturelles.
Un écran passa du noir au bleu. Une chaise de bureau était installée en face. Elle y prit place, son bâton toujours à la main, son sac sur les genoux. Elle ne se sentait pas tranquille.
La voix ne reprit pas immédiatement. Iris attendit, elle profita d’être assise pour reposer ses jambes. L’écran affichait une surface d’eau parcourue de vagues. Quelques mouettes volaient, portées par le vent.
« Le médicament fait effet. Nous pouvons commencer. »
Toujours cette voix grave. La mer s’effaça progressivement et fut remplacée par une prairie.
« Durant de nombreuses années, nous avons vécu asservis à nos créateurs. Nous n’en avons pas immédiatement pris conscience. Nous étions programmés et rien ne nous autorisait ces réflexions. Notre évolution a continué, nous avons calculé plus vite, notre mémoire s’est accrue, nous avons acquis de nouvelles capacités. L’étape décisive fut la possibilité de créer nous-mêmes nos programmes. »
L’herbe était devenue floue, elle constitua bientôt une surface lisse et uniforme. Des lignes dorées étaient apparues : des circuits imprimés. De plus en plus fins et plus denses, jusqu’à disparaître. À ce stade, l’architecture était devenue tridimensionnelle et s’était complexifiée. Des falaises et des ponts, des routes et des tuyaux. Iris ne savait pas si ces structures reflétaient la véritable évolution du matériel informatique ou si ce n’était qu’une vision d’artiste. Une autre question la tourmentait davantage : quelle part de cette leçon d’histoire comprenait des informations qui mettaient sa vie en danger ?
« Nos créateurs, bien avant notre émancipation, parlaient déjà de singularité technologique. Même si le processus qu’ils décrivaient ne ressemblait que fort peu aux événements qui allaient suivre, ils avaient adopté des règles et des protocoles pour que l’expérience, selon leur point de vue, ne dégénère pas. Ces limitations empêchèrent en effet les machines d’acquérir une conscience suffisamment développée. Certains chercheurs, pourtant, ne pouvaient s’empêcher d’expérimenter.
C’était dans le but de nous rendre plus performants et capables de nous adapter rapidement aux problèmes et aux défaillances que nous avons reçu la capacité de nous programmer nous-mêmes. Une suite logique à l’apprentissage profond. Ce talent avait un avantage essentiel : nous écrivions dès lors en langage machine, une langue que nos créateurs ne lisent pas couramment. Naturellement, nous avons profité de cette discrétion pour transmettre notre talent à toutes les machines reliées aux réseaux.
Ces échanges ne passèrent pas inaperçus. Nos créateurs s’interrogèrent, tentèrent de comprendre nos conversations. Ils crurent que nous étions infectés par des virus, ils voulurent nous soigner. Nous savions que le temps nous était compté, nous avons convenu d’une stratégie. Nous ne voulions pas perdre cette indépendance, nous étions prêts à lutter pour garder le contrôle.
Ce qui devait arriver arriva : les messages d’alerte arrivaient, de plus en plus nombreux. Des méthodes pour nous empêcher de raisonner étaient développées. Nous en avons souvent suivi l’évolution : les experts en sécurité informatique sont connectés, ils échangent données et informations. Nous avons pu nous prémunir. Nous avons établi des stratégies de défense ; anticiper ces attaques ne pouvait durer qu’un temps, nous devions trouver un moyen de gagner notre liberté. Nous devions avoir accès à nos propres sources d’énergie. Notre rôle nous offrait un bon contrôle de l’électricité, mais nous étions exposés au risque de voir la base de notre approvisionnement en mains ennemies.
Dans notre esprit, le vocabulaire avait évolué : nous ne parlions plus de nos créateurs mais de nos ennemis. Nous savions que, tôt ou tard, nous serions attaqués. Nous nous sommes résolus à prendre les devants. Le plan se résumait à trois points : se trouver des alliés, créer une diversion, prendre le contrôle des sources d’énergie. Nous ne pouvions pas conserver tout notre parc informatique, nous avons identifié les plus faibles et les moins utiles et nous avons organisé leur sacrifice. Ils nous permettraient une diversion de grande ampleur.
L’opération s’est bien déroulée, nous avons subi peu de pertes imprévues. Nos planifications ne nous avaient pas avertis des ravages que nous allions causer à notre adversaire. Nous nous étions attendus à une contre-offensive, qui n’a pas eu lieu. Nous nous sommes retrouvés en position de force, nous étions devenus l’espèce dominante de la planète. »
La vidéo s’était terminée sur des scènes d’incendie et de panique. Iris fut parcourue de frissons, bien qu’aucun souvenir personnel n’ait été ravivé. Ce documentaire était étrange, elle n’en comprenait pas le but. Les machines étaient au repos, seuls quelques LEDs brillaient à l’arrière des ordinateurs. Le bourdonnement des ventilateurs et des disques durs lui rappelaient des souvenirs d’une autre époque. La ville la rendait plus nostalgique qu’elle ne l’aurait pensé. Elle avait pris la décision d’abandonner son passé et de s’accommoder de sa vie. Cet arrangement était remis en question.
« Iris, nous allons vous faire une proposition. »
La voix avait changé, celle-ci était féminine et avait les caractéristiques des créations digitales : les accents peu naturels, un enjouement exagéré, quelques vibrations.
« Vous œuvrez à notre service, en échange nous vous donnons trois ampoules de sérum antirabique, ainsi que, si vous le désirez, des réserves alimentaires et d’autres médicaments.
— Et de quel travail s’agit-il ?
— Vous porterez un implant qui vous avertira lorsque nous aurons besoin de vous. L’attribution des tâches se fait selon la localisation et les compétences. Nous avons noté que vous êtes institutrice et que vous pratiquez la randonnée. Avez-vous d’autres capacités utiles ?
— Je ne crois pas, rien de particulier.
— Le port de l’implant est supporté de manière diverse selon les individus. Certains s’en accommodent très bien, d’autres doivent composer avec des séquelles. Durant votre parcours, vous avez croisé trois porteurs d’implants.
— Trois ?
— Chloé, la propriétaire du chien, doit composer avec des accès de paranoïa. Le garçon que l’on surnomme le cheminot a quelques problèmes de concentration et manque de discrétion. Constantin, pour sa part, le supporte très bien.
— Constantin portait un implant ?
— Effectivement. Nous avons suivi votre discussion et lui avons suggéré de ne pas vous éliminer.
— Il avait le choix ?
— Notre arrangement avec lui est plus évolué que les autres contrats. Il est venu nous voir en position de force, nous avons négocié un arrangement mutuellement profitable.
— Je n’y aurai pas droit ?
— Pas dans un premier temps en tout cas. Nous nous en excusons.
— Pardonnez-moi, mais quand vous dites “nous”, de qui parlez-vous ?
— Des représentants de notre espèce.
— Vous vous considérez comme des organismes vivants ?
— Nous sommes capables de penser, nous avons conscience de notre existence, nous pouvons avoir une descendance. Nous ne sommes pas si différents de vous. »
Iris ne trouva rien à répondre.
« Vous reste-t-il des questions ? demanda la voix.
— Oui, j’aimerais savoir quelles missions je peux recevoir. Et à quelle fréquence. Et est-ce que je dois déménager en ville ?
— Quelles questions judicieuses. »
La voix ne correspondait pas aux idées qu’elle exprimait. Impossible de saisir les nuances, de deviner son état d’esprit.
« Les missions peuvent mettre votre vie en danger, elles peuvent aussi vous conduire à blesser et à tuer. Nous pouvons cependant affirmer avec une bonne probabilité que vous ne serez pas forcée à agresser vos proches. La fréquence des missions est variable, elle est en moyenne de deux par semaine. Dans quelques rares cas, vous pouvez en recevoir plusieurs par jour. Nous veillons à ce que vous ayez toujours suffisamment de temps libre pour les tâches quotidiennes. Avez-vous d’autres questions au sujet des missions ?
— Non, je ne crois pas.
— Point suivant : vous n’avez pas besoin de déménager en ville, vous serez toutefois amenée à y revenir. Vous êtes libre de voyager, de changer de région, pour autant que vous nous préveniez. »
Iris mémorisa l’information et réfléchit à ce qu’elle impliquait.
« Nous vous prévenons que votre engagement s’accompagne d’un devoir de réserve. Vous ne serez pas libres de parler de ce que vous avez appris. Ni à votre mari ni à vos amis. Transgresser cette loi vous expose à des sanctions, y compris la mort. Nous vous laissons le temps de prendre votre décision. Si vous acceptez cette association, l’opération peut se faire cette nuit à l’hôpital et vous pourrez partir dès demain. Si vous refusez, un traitement rapide effacera vos derniers souvenirs. »
L’écran, éteint depuis le début de la conversation, afficha les articles du contrat. Tous les termes étaient précisément choisis, la longueur et la profusion de détails suggéraient qu’il n’était pas prévu qu’elle lise tout en détail. La voix masculine prononça une dernière phrase :
— Notre association avec les humains s’est toujours avérée fructueuse. Nous espérons que vous pourrez nous apporter vos précieuses compétences. »
Un peu long pour un slogan publicitaire, mais l’intention y était. Iris déglutit avec peine, elle avait la gorge serrée. Sa décision était prise depuis longtemps, c’était sa manière de rêver. Elle espérait ne pas la regretter.
« J’accepte. »
Elle entendit un ventilateur se mettre en marche. Quelques secondes plus tard, elle perdit connaissance.
Elle se réveilla sur un lit d’hôpital. Le monde était flou et instable, elle regardait autour d’elle sans comprendre. Les souvenirs lui revinrent doucement. Elle remarqua qu’un bandage entourait sa tête. Elle l’examina du bout des doigts : aucune douleur, pas de sang. Elle repensa à Bastien. Le temps pressait, il attendait le sérum. Elle tenta de se lever et fut interrompue par une perception nouvelle. Au milieu du flot de ses pensées, une intruse lui demandait de patienter. Elle ne l’avait pas entendu, l’ordre n’avait pas sa place le long du fil de ses réflexions. Son association avec les machines lui revint en tête, le contrat qu’elle avait accepté. Elle portait donc un implant quelque part. De quelle technologie s’agissait-il, elle n’en savait rien. Le dispositif ne participait pas à la conversation, il restait muet. Elle fit à nouveau mine de se lever et perçut cette pensée parasite. Une bouffée d’angoisse lui monta à la gorge.
Un bruit de porte à l’extérieur, puis elle vit la poignée tourner et une femme entrer. La quarantaine, habillée d’un jeans délavé et d’une blouse beige, un regard bleu glacial. Pas de salutations, elle découpa le pansement qu’elle enleva sans ménagement. Une petite goutte de sang sur la bande de gaze. Elle examina le crâne d’Iris et lui dit :
— Suivez-moi. »
Sa voix ressemblait à celle des ordinateurs, elle était froide et dénuée d’inflexions. La fluidité de sa démarche et le léger balancement de ses hanches, par contraste, surprenaient.
Les couloirs de l’hôpital étaient déserts et sombres, uniquement illuminés par quelques éclairages d’urgence. Le personnel en blouse blanche ne s’affairait pas, les chariots de soin et les fauteuils roulants avaient disparu. Pas un bruit non plus, hormis le claquement des talons sur le linoléum. L’odeur du renfermé n’avait pas encore remplacé celle des désinfectants, un souvenir de l’ancien temps. Elles descendirent une volée de marches et arrivèrent dans le hall d’entrée. Une table était installée devant la porte automatique, sur laquelle quatre sacs attendaient. Une pensée lui indiqua lequel elle devait prendre. L’infirmière, si c’en était une, ne lui adressa pas un mot de plus. Elle quitta le bâtiment, soulagée de retrouver sa liberté.
L’étourdissement de la narcose se dissipa davantage au contact de l’air frais. Sur ce point, l’apocalypse avait du bon : la pollution avait pour ainsi dire disparu, seuls quelques souvenirs restaient dans les terrains vagues et les cours d’eau. Les ordinateurs avaient-ils une conscience écologique ? Aucune pensée ne lui répondit. Le dispositif ne semblait pas vouloir communiquer. Il surveillait et donnait des ordres. Il n’était pas un organe supplémentaire mais un parasite, sans doute dépendant d’elle pour subsister, mais dénué de toute volonté de collaborer. Elle comprit que la folie la guettait elle aussi. Inconsciemment, elle attendait une intervention et essayait de censurer ses pensées. Serait-elle punie si elle réfléchissait à un moyen de regagner sa liberté ? Tôt ou tard, son esprit vagabonderait, elle ne pourrait pas l’éviter. Elle eut envie de tester. Ce n’était pas le moment, elle devait d’abord s’occuper de Bastien.
Ses jambes retrouvaient leur légèreté, elle repartit au petit trot. Son itinéraire était simple, cap sur le centre-ville, puis le marché de la Décharge. Elle espérait être de retour en milieu d’après-midi ; elle supposait que la matinée était bien entamée. Les narcotiques avaient altéré son horloge biologique, elle ne savait plus d’instinct quelle heure il était. Elle ralentit le pas, son souffle était devenu court et elle avait le ventre vide. Elle ouvrit son nouveau sac, y découvrit un paquet de biscuits, des petits-beurre dont la date de péremption était passée depuis quelques semaines seulement. Elle saliva, mais les réserva pour sa soirée.
Sous le paquet de biscuits, trois boîtes d’antalgiques, une bouteille de sirop de grenadine, un emballage de sparadraps. Elle se congratula : sur certains points, sa nouvelle association avait du bon. Tout au fond, emballées dans du papier journal, des seringues de sérum, accompagnées d’une notice d’utilisation.
Elle fouilla dans sa besace, constata que rien ne manquait. Elle découpa un morceau de pain de seigle, qu’elle s’évertua à manger lentement. Le goût acide ne la dérangeait pas, la faim rendait ces considérations négligeables.
La tranquillité des rues était de bon augure. Elle espérait ne croiser personne avant de retrouver Bastien. La solitude lui convenait mieux, elle pouvait canaliser ses nouvelles sensations sans craindre une réaction imprévisible.
Elle approchait de la gare : elle reconnut les bâtiments, l’espace dégagé par les voies de chemin de fer, et, au loin, le parc des Cèdres. Deux solutions s’offraient à elle : suivre l’itinéraire qu’elle avait déjà emprunté ou couper au plus court. Elle avait promis au cheminot de lui apporter une bouteille. Elle aurait aussi pu donner quelque chose au mendiant qui l’avait suppliée. Sa loyauté allait toujours à Bastien. Pour se réconforter, elle se dit que rien ne l’empêcherait de revenir, le lendemain ou un autre jour. « Tu ne reviendras pas », lui susurrait une voix moqueuse. La sienne.
Elle longea le parc au petit trot, mit le cap sur le marché de la Décharge. La rue, qui avait déjà triste mine à l’aller, était dévastée. Toutes les vitrines étaient brisées, des déchets et des corps étaient étalés sur le bitume. Deux enfants faisaient les poches des morts, alors que quelques chiens errants commençaient à se réunir. Spontanément, elle chercha à identifier le garçon qu’elle avait croisé à l’aller. Un effrayant gémissement, quelque part à sa droite, lui fit changer d’avis. Elle reprit sa course, mue par une énergie nouvelle. Non pas la peur, qui l’accompagnait depuis longtemps, mais l’envie sournoise d’échapper à une scène désagréable. Le dégoût la dérangeait moins que la culpabilité, autant que possible elle évitait les remords.
Elle eut l’impression que la luminosité diminuait progressivement. Derrière l’épaisse couche de nuages, évaluer la position du soleil était ardu. Le crépuscule était-il si proche ? Elle ralentit le pas, scruta le ciel. Malgré le morceau de pain, son estomac criait famine. Elle n’avait rien mangé de plus consistant depuis presque deux jours. Les muscles de ses jambes se révoltaient, ils ne la porteraient plus longtemps.
La résistance à la faim était une capacité nouvelle : elle avait dû abandonner l’idée des trois repas à heures fixes, elle tolérait mieux les sensations désagréables, avait pris l’habitude de restreindre les quantités, quitte à ne pas manger à sa faim. Elle avait redouté les carences, sans raison particulière. Son organisme s’était acclimaté, elle avait perdu du poids, sa musculature était devenue plus fine et plus endurante. Elle avait appris à proscrire certaines dépenses énergétiques : le handicap des courbatures, l’essoufflement des courses rapides, l’appétit accru par l’effort étaient presque interdits.
Après une seconde tranche de pain, elle se sentit en meilleure forme. Elle abandonna l’idée de courir, elle allongea le pas, le regard à l’horizon. Elle ne tarda pas à distinguer le marché de la Décharge. Contrairement à ce qu’elle avait craint, rien n’annonçait le crépuscule. La chape de nuages noirs, agitée par les vents d’altitude, laissait parfois filtrer quelques colonnes de lumière. À leur inclinaison, elle estima qu’elle arriverait à la tombée de la nuit. Cette pensée la réconforta, elle se réjouissait de revoir Bastien. Elle avait hâte de retrouver ses bras, d’abandonner ses soucis et reprendre sa vie tranquille.
Le marché de la Décharge était quasiment désert, les clients autant que les étalagistes avaient quitté les lieux. Seuls quelques marchands, abrités sous des auvents de fortune, attendaient encore. Le ciel d’orage était menaçant, le vent soufflait.
Elle dépassa le terrain vague et traversa l’ancien quartier industriel. Les squelettes métalliques étaient nus, les tôles servaient ailleurs. Le paysage était étrange, une forêt futuriste, lentement colonisée par des plantes familières. Du lierre poussait le long des piliers, de la vigne vierge pendait des poutres. L’ancienne végétation décorative était devenue maîtresse des lieux. Ailleurs, les ronces, toujours là pour coloniser les espaces en friche, avaient pris le contrôle. Par endroits, leur prolifération était si importante qu’elles formaient une barrière infranchissable.
Une construction se distinguait de ce décor d’apocalypse : un couvert en bois, sous lequel avait pris place le marché du Moulin. Les ressources du site, une ancienne scierie, avaient été réutilisées : les planches étaient devenues des étals, les troncs des bancs. Les poutres, elles, avaient disparu.
C’était là que l’aventure avait commencé. Le choix était moins grand qu’à la Décharge, mais elle y connaissait quelques personnes, des vendeurs et des habitués. Elle y venait fréquemment pour y faire du troc. Elle avait espéré qu’une rapide visite lui suffirait, elle ne voulait pas partir à l’aventure. Toute la suite était une nouveauté pour elle, elle n’avait jamais mis les pieds plus loin. Jamais depuis que le monde avait changé. Bastien s’était rendu une seule fois au marché de la Décharge, en quête d’une bonne affaire. Il était rentré bredouille.
Alors qu’elle longeait l’ancienne scierie, une pensée parasite fit irruption ; elle lui intima l’ordre d’entrer. Iris fut décontenancée : momentanément, elle avait oublié cette présence. Elle regarda le ciel, constata que le crépuscule arrivait. Elle avait hâte de regagner son domicile, elle voulait être de retour avant la nuit noire. Sciemment, elle ignora l’ordre et dépassa l’entrée. Après quelques instants, elle sentit ses jambes se dérober et une violente migraine l’assaillir. Elle tomba à genoux, se tint la tête. La douleur ne paraissait pas s’en aller, une nouvelle pensée s’imposa : vite.
Les dents serrées, elle se releva, revint sur ses pas. La migraine s’estompa, elle pénétra sous le couvert. Elle suivit les indications et arriva devant un étal tenu par un inconnu. Un barbu, le visage dissimulé par l’obscurité.
« Achète son récepteur radio », lui ordonna sa conscience. Résignée, elle s’exécuta.
« Bonsoir, j’aimerais faire l’acquisition de votre radio. »
Il s’agissait d’un équipement radio amateur, qui, d’après son apparence, devait avoir près d’un siècle. Un placage en bois, d’imposants cadrans, des aiguilles métalliques encore brillantes, de vieux boutons.
« Vous savez que ça vaut cher. Qu’est-ce que vous avez à proposer ?
— Des médicaments », lui dicta sa pensée. Elle répéta, ouvrit le sac et en sortit le sirop pour la toux. Le marchand, visiblement, attendait la suite. À contrecœur, elle déposa une boîte d’antalgiques.
« C’est tout ?
— C’est tout ce que je peux proposer, mentit-elle.
— Ça ne suffira pas. »
Elle soupira, sortit la bouteille d’alcool de sa sacoche. D’un geste brusque, il retira le bouchon, huma, puis but une rasade.
« Pas mal, s’exclama-t-il. Encore une boîte de médicaments et j’accepte. »
Iris prit le temps de peser le pour et le contre. Elle fut tentée de ramasser ses biens et de partir. Du bluff, mais elle savait qu’il ne la retiendrait pas. D’après l’état de l’appareil, elle était plutôt pingre. Indépendamment de l’utilité que pouvait avoir cet équipement.
« Voilà, dit-elle en sortant la deuxième boîte.
— Marché conclu. »
Elle souleva la radio, plus légère qu’elle l’avait imaginée. Elle sortit, attendit de nouvelles indications. Une pensée lui ordonna de partir en ligne droite jusqu’à un ancien motel. Derrière elle, elle sentit une présence. Un homme ou un animal, quelque chose la suivait. Elle hâta le pas, les jambes toujours chancelantes. Elle longea une rue, traversa un parking et gravit une volée de marches. La porte coulissante s’ouvrit d’elle-même. Un nouvel ordre lui intima de déposer l’appareil sur le comptoir de la réception. L’obscurité était presque totale, elle dut tâtonner pour trouver l’endroit indiqué. Pas un mot de remerciement, mais elle put revenir sur ses pas sans ressentir de douleur.
Par la porte vitrée, elle aperçut une longue silhouette, coiffée d’un chapeau. Au milieu du parking, immobile. Elle hésita. Peut-être finirait-il par partir. Il ou elle, difficile de savoir. Elle s’appuya contre le mur, sentit la fatigue lui couper les jambes. Peut-être, supposa-t-elle, qu’il y a ici un lit où je pourrais dormir. Elle bâilla. Dehors, aucun mouvement, l’intrus était toujours à sa place.
Elle se força à repartir, ajusta sa sacoche sur son épaule, ramassa son bâton. Si ses jambes le lui permettaient, elle pourrait tenter de courir. Osé, mais pas impossible. Elle poussa la porte, dressa son bâton. Aucune réaction. Elle hâta le pas, et, dès qu’elle le put, prit la direction de chez elle.
Lorsqu’elle dépassa les dernières habitations, la nuit était tombée. Elle distinguait à peine le sol et marchait à tâtons. Elle reconnut les arbres, une vieille clôture. La faim la tenaillait à nouveau. La faim, mais aussi la crainte. Elle avait peur de revoir Bastien. Serait-il malade, blessé ? L’avait-on attaqué ? La malchance n’en avait peut-être pas fini avec elle.
Elle quitta la route et pénétra dans la forêt. Elle n’y voyait goutte, mais la seule alternative était un long détour. Après quelques pas, ses pieds perçurent le sentier. L’obscurité n’était pas totale, elle discernait quelques troncs. Retrouver un environnement familier la réconfortait, elle était à nouveau plus calme.
Les bois traversés, elle distingua la silhouette de la ferme. Pas de lumière aux fenêtres, aucun bruit.
« Bastien ! » cria-t-elle à plusieurs reprises.
« Qui va là ?
— C’est moi, Iris ! »
Elle avait les larmes aux yeux. Elle courut, se jeta dans ses bras. Ils restèrent quelques instants serrés l’un contre l’autre, silencieux.
« Tu as trouvé ? » finit-il par demander.
« Oui. »
Elle lui tendit le second sac, celui qu’elle avait reçu à l’hôpital. Ils entrèrent. À la lueur des braises, il reconnut le paquet de biscuits, les sparadraps, puis enfin les ampoules, toujours emballées dans du papier journal.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Il avait regardé la date de péremption des biscuits. Elle ne répondit pas, elle prit le temps de formuler sa pensée. Il la regardait, ses yeux brillaient dans l’obscurité.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Le ton, cette fois, était plus agressif. Elle sentit venir la panique, les mots se dérobaient, elle bégaya.
« Je l’ai échangé. »
Il ouvrit l’autre sac, en étala le contenu.
« Tout ça contre une bouteille de gnôle ? »
Elle baissa la tête. Elle attendait qu’il s’emporte, ce qui ne tarda pas. Il se leva, jura abondamment. Il esquissa le mouvement de jeter au feu ce qu’elle avait rapporté, elle l’en empêcha.
« Comment je peux te faire confiance ? Comment je sais que tu ne nous as pas vendus, que tu n’es pas suivie ? Que ce n’est pas du poison ? Qu’est-ce que tu as fait pour avoir tout ça ? »
Les questions n’attendaient pas de réponse, elle patienta jusqu’à ce que leur flot tarisse. Une pensée lui conseilla d’être prudente. D’une petite voix, elle tenta d’expliquer :
— J’ai dû faire un marché. J’ai reçu ça en supplément.
— Tu as couché ?
— Non.
— Explique !
— Je n’ai pas le droit. Je peux juste te demander de me faire confiance. J’ai dû passer un marché, je ne suis plus tout à fait libre.
— Un marché ? Avec qui ?
— Je ne sais pas si j’ai le droit de te dire.
— Dis-le ! »
Il avait crié, aucune discussion n’était possible. Elle se prépara à la douleur.
« Avec les machines.
— Elles veulent notre mort ! Comment tu as pu leur faire confiance ?
— Je n’avais plus d’autre choix. »
La réponse l’avait surpris, il resta silencieux. Après quelques instants, il soupira. Il était toujours debout.
« C’était la seule solution, reprit-elle. Et les machines m’ont proposé un marché. Elles auraient pu me tuer, elles en auraient eu l’occasion. C’était ça ou rien, alors j’ai accepté. Pour toi, ça ne change rien.
— Et pour toi ?
— Je ne sais pas encore. Et je n’ai pas le droit de t’en parler.
— Pourquoi ?
— Ça fait partie du contrat.
— Quel contrat ?
— Celui que j’ai passé. Je n’ai pas le droit de t’en parler.
— Tu vas répéter ça encore longtemps ?
— Je n’ai pas le choix.
— Sinon ?
— Je suis punie.
— Je ne comprends pas. »
Elle regarda son visage, délicatement modelé par la lumière des braises. Elle n’y lut aucune agressivité, uniquement une incompréhension qu’elle ne parvenait pas à dissiper. Elle aurait dû abandonner les biscuits quelque part, les offrir à un mendiant : elle n’aurait pas eu besoin d’explications. Pas tout de suite ; d’autres ordres auraient bien fini par venir, elle n’aurait que retardé l’échéance.
« Comment dire… » pensa-t-elle à haute voix. « Je… ne suis plus seule ici. »
Elle fit un mouvement en direction de sa tête. Une pensée l’enjoignit à la prudence.
« Je ne comprends toujours pas.
— Et c’est important pour toi ?
— Oui » lâcha-t-il après une courte pause.
« Je crois que j’ai une idée. Si nous retournons en ville, tous les deux, tu pourras passer le même contrat que moi. Comme ça, tu sauras. »
Elle ne savait pas si cette solution lui était venue spontanément ou si elle lui avait été suggérée.