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Avancement: terminé

  • Le roman

    écrire pour ne pas perdre pied


    Chère Marion,

    Après des mois de traversée du désert créatif, les idées recommencent à jaillir! Je suis ravi de t’annoncer que j’ai -enfin- posé les bases de mon prochain roman. Je sais qu’il t’arrive de t’inquiéter pour tes auteurs, aussi n’ai-je pas attendu d’avoir terminé le plan pour te tenir au courant.


    Août 2019

    Disponible sur demande

  • L’appel de la sirène

    l’alarme générale… mais rien ne se passe


    La sirène a retenti hier matin, aux alentours de neuf heures. La vraie, l’alarme générale. Elle n’a duré que quelques secondes, à peine deux va-et-vient, et a laissé place à un silence inquiet. Nous sommes à la fin de l’été, loin du mercredi de février choisi pour tester le système d’alarme, aussi le réflexe de tout un chacun aura été d’allumer la radio. Y avait-il eu une erreur quelque part? Que se passait-il? Nous n’avons pas eu de réponse à nos questions. Les journalistes, interloqués, se demandaient s’il fallait interrompre leurs programmes. C’est sans doute un bug, disaient-ils, nous ne tarderons pas à recevoir des nouvelles rassurantes. Mais rien n’est venu et c’est dans la confusion la plus totale que les programmes ont repris.


    Prix de l’Ailleurs 2019 – 1er prix

    Publié dans le recueil Swiss Wars – Prix de l’Ailleurs 2019
    Éditions Hélice Hélas

    couverture Swiss Wars
    couverture Swiss Wars

  • Le Musée du Futur Antérieur

    Le Musée du Futur Antérieur

    en périphérie d’une ancienne cité, un musée abrite des reliques mystérieuses


    À la limite de la zone urbaine se trouve un bien étrange musée. Il prend place dans un impressionnant bâtiment, très allongé, tout de verre et d’acier. Une architecture fonctionnelle non dénuée de charme, une forme de fragilité contredite par son bon état de conservation. La structure est plus robuste que les constructions du voisinage, les façades ont vaillamment résisté aux années et aux mauvais traitements. Même sales, elles brillent toujours sous le soleil.
    Ce musée ne figure pas sur les itinéraires habituels et, en temps normal, ce défaut aurait dû être rédhibitoire. Mais ce n’est pas le cas : si les visiteurs ne sont jamais nombreux, il en vient chaque jour. Les plus courageux passent par la ville, les autres se contentent des routes défoncées ou des chemins incertains qui traversent le désert.


    Publié dans la revue La Cinquième Saison n°6 – Portrait de robots

    Disponibilité:

    Texte complet

    À la limite de la zone urbaine se trouve un bien étrange musée. Il prend place dans un impressionnant bâtiment, très allongé, tout de verre et d’acier. Une architecture fonctionnelle non dénuée de charme, une forme de fragilité contredite par son bon état de conservation. La structure est plus robuste que les constructions du voisinage, les façades ont vaillamment résisté au temps et aux mauvais traitements. Même sales, elles brillent toujours sous le soleil.

    Ce musée n’est pas sur les routes habituelles et, en temps normal, ce défaut aurait dû être rédhibitoire. Mais ce n’est pas le cas: si les visiteurs ne sont jamais nombreux, il en vient chaque jour. Les plus courageux passent par la ville, les autres se contentent des routes défoncées ou des chemins incertains qui traversent le désert.

    La porte s’ouvre sur une pièce allongée, aménagée comme une salle d’attente. Les visiteurs, après avoir déposé leur sac à dos et leur cape de voyage, attendent le début de la visite. Au bout du couloir, un grand panneau prévient: Attention! Avant d’entrer, veuillez promettre devant témoins que vous ne détruirez rien.

    La guide, une femme sans âge, se montre inflexible: toute personne qui ne se plie pas à ce rituel ou semble animée de mauvaises intentions est interdite d’entrée. Mais les visiteurs s’exécutent de bonne grâce. Ils n’ont aucune envie de repartir prématurément.

    Lorsque tout le monde a accompli son devoir, le groupe se met en route. Il franchit deux portes d’apparence étrange, décorées de nombreux panneaux signalétiques à peine visibles dans la pénombre. Il pénètre alors dans un gigantesque hangar. Des tapis roulants et des bras métalliques, des machines plus hautes qu’un homme, une forêt de câbles, des tableaux de commande et des manivelles: une chaîne de montage. À l’arrêt depuis longtemps, elle semble pourtant prête à être remise en marche.

    Un chemin serpente entre les installations, qui, à l’occasion, sont utilisées comme présentoirs. La plupart du temps, de simples planches posées sur des tréteaux remplissent cet office.

    La première halte fait face à deux courroies massives, qui entraînent le mécanisme de plusieurs tapis roulants. Si les visiteurs y jettent un regard curieux, ils sont vite rappelés à l’ordre par la guide: ce n’est que le décor, pas l’exposition. Ils prennent précipitamment place le long d’une table sur laquelle reposent de la vaisselle, des ustensiles et des photos. Les assiettes, en porcelaine ou en verre, sont simples et originales à la fois. Lisses et sans défauts, elles peuvent être rondes, ovales ou rectangulaires, quand elles n’ont pas l’apparence d’une fleur. Les photos montrent des exemples de dispositions, des cuisines parfaitement organisées pour que tout ait une place bien définie.

    Les ustensiles en métal ont parfaitement supporté le passage du temps. Une perfection surréaliste: ils sont plus brillants que s’ils sortaient de forge et semblent tolérer sans broncher que, jour après jour, les visiteurs les admirent. Sur ce point, la guide fait preuve de tolérance: elle laisse manipuler tout ce qui n’est pas fragile.

    Des explications sur le fonctionnement de la cuisinière et du réfrigérateur sont nécessaires, tant ces appareils anciens diffèrent des installations modernes. Puis vient le moment de feuilleter de vieux magazines promotionnels aux couleurs fatiguées par le temps. Les visiteurs échangent quelques commentaires avant de continuer la visite.

    La salle de bain ne fascine pas les foules. Certes la baignoire d’un blanc immaculé ne manque pas d’allure, les chromes de la robinetterie scintillent et les produits de douche parfumés font leur petit effet… mais il n’y a rien de très intéressant. Faute d’eau, impossible de montrer les installations en état de marche. Il faut se référer aux images pour comprendre l’intérêt de tels dispositifs. D’après ce que raconte la guide, il y avait une salle de bain par appartement, voire plus dans certains cas. Un luxe difficile à comprendre.

    La colonne de lavage capte à nouveau l’attention. L’étrange hublot du lave-linge amuse les plus jeunes, tandis que leurs aînés s’étonnent qu’il ait été possible d’avoir du linge propre sans frotter. Les prospectus vantent des tissus «plus blanc que blanc», d’une douceur inégalée, sans besoin de repasser, et tout cela sans le moindre effort. Mettre la machine en route, ajouter des produits et attendre que le processus s’accomplisse. Les substances nettoyantes font disparaître les taches les plus récalcitrantes et redonnent de l’éclat aux couleurs. Des miracles à la portée difficilement concevable. Les visiteurs regardent leurs vêtements tachés, les couleurs ternies par le soleil et le temps. Ils haussent les épaules et continuent leur visite.

    Deux marches d’escalier et une plateforme permettent de franchir une forêt de câbles. Les visiteurs arrivent alors au centre du dispositif. Entourés de bras mécaniques et de tapis roulants, ils découvrent de nouveaux objets. Cette fois-ci, difficile au premier coup d’œil de deviner leur usage. La guide nomme cette nouvelle pièce le «bureau», un lieu dévolu au travail administratif. L’ordinateur, une fine structure pourvue d’un clavier, permettait de gérer et d’organiser des données, de faire des calculs et d’accomplir toutes sortes de tâches. Si le mot est connu de la plupart des visiteurs, le fonctionnement d’un tel dispositif ne leur est pas familier. Malheureusement, l’objet ne fonctionne plus, ils doivent une nouvelle fois se contenter de photos et de schémas.

    La chaise de bureau soulève de nombreuses interrogations. Le système est ingénieux, à n’en pas douter, mais à quoi cet étrange mobilier pouvait-il bien servir? Certains émettent l’hypothèse que le but est de faire des économies: acheter un fauteuil à roulettes par personne suffisait, chacun déplaçait le sien dans les différentes pièces de leur maison. Une discussion s’engage, que la guide n’interrompt pas immédiatement. Elle finit par leur expliquer que le principe consiste à se déplacer du bureau aux étagères sans avoir à se lever. Un moyen de micro-locomotion désormais disparu.

    Disparue aussi la possibilité de faire des photocopies, et cette perte représente beaucoup plus pour les visiteurs. L’imprimante multifonctions, capable de reproduire plusieurs dizaines de pages par minute, n’a plus de toner depuis quelques années déjà. La guide ne peut rien faire de mieux que détailler les possibilités de la machine, sans pouvoir démontrer ce qu’elle avance. C’est à ce moment que les premières plaintes apparaissent: tous ces objets, il est possible de les trouver ailleurs, parfois même en bon état. Ils n’ont plus vraiment d’utilité et on peut souvent les obtenir pour une bouchée de pain. Quel trésor recèle donc ce musée que l’on ne peut pas voir ailleurs?

    La guide sourit: le scénario fonctionne parfaitement. Comme à chaque fois, elle emmène directement son groupe à l’exposition suivante. Des fauteuils et des canapés, un grand écran incurvé, des monolithes noirs percés d’excavations circulaires, un tableau de commande pourvu de boutons circulaires… et trois pédaliers. Les visiteurs s’installent sans broncher et pédalent. Au début, rien ne se passe, puis les premières lumières s’allument. Un point rouge au coin de l’écran, un autre sur le tableau de commande. La guide prend alors une télécommande, qu’elle tend au plus jeune visiteur du groupe.

    «Appuie sur le bouton rouge», demande-t-elle.

    L’écran s’illumine alors et affiche un bref instant un logo coloré. L’installation audio soupire avant d’émettre une musique calme. Puis l’affichage redevient noir et du texte blanc apparaît.

    «Appuie sur le triangle.»

    Alors l’écran s’illumine à nouveau, présente un paysage verdoyant, vu depuis les hauteurs, comme un oiseau qui planerait. Le son, ample et puissant, emplit la salle toute entière. D’abord le sifflement du vent, puis une nappe de synthétiseur qui s’épaissit. Les basses pulsent et le paysage change: les feuilles jaunissent, l’herbe sèche, le ciel rougeoie et s’assombrit. La nuit tombe, la lune se lève. Le paysage défile toujours au rythme de la musique, la silhouette des arbres morts se détache de l’obscurité. Des bancs de brume grossissent jusqu’à ce que l’image soit uniformément grise. La musique s’intensifie alors et, lorsque le ciel bleu apparaît à nouveau, elle se suspend en un long accord qui s’affaiblit. L’écran redevient noir, la guide éteint l’installation. Le public reste immobile, stupéfait. Les volontaires finissent par demander s’ils peuvent cesser de pédaler.

    «Continuez, dit-elle, le grand moment de la visite arrive.»

    Ils entendent des cliquetis et des bourdonnement, puis un bruit de pas. Sur la défensive, certains portent la main à la ceinture, à la recherche de l’arme qu’ils ont déposée à l’entrée. Ils se figent lorsqu’une silhouette apparaît. Humanoïde, elle a les yeux luisant et sa structure est composée de milliers de fils électriques entortillés. Sa démarche est athlétique et ses mouvements gracieux.

    «Bonjour!»

    La voix est douce et féminine. Bonjour, répondent les plus courageux.

    «Je m’appelle Anima. Que puis-je pour vous?»

    Peux-tu te présenter, demande-t-on.

    « Je suis une androïde, un type particulier de robot. Je dispose d’une intelligence légèrement inférieure à un humain, mais une mémoire incomparablement supérieure et des capacités de calcul très développées. Avez-vous une autre requête?»

    Les visiteurs, intimidés, se regardent : quel âge as-tu?

    « J’ai été assemblée il y a 136 ans, à l’époque où cela était encore possible. À l’origine, j’étais autonome, je me rechargeais automatiquement, personne n’avait besoin de pédaler pour que je fonctionne. Je suis restée en veille pendant de nombreuses années avant que l’on me donne à nouveau de l’énergie pour fonctionner.»

    Nouveau silence, avant qu’un visiteur ne questionne : à quoi est-ce que vous servez?

    «J’ai été construite dans un but de démonstration. L’équipe d’ingénieurs à l’origine de ma conception voulait prouver son savoir-faire. Ils ont développé une puissante intelligence artificielle et m’ont enseigné la marche, le langage et de nombreuses autres activités. De plus, j’ai mémorisé une quantité importante d’informations sur les savoirs de mon époque. Je peux répondre à des questions de mécanique, d’économie, de médecine, de sociologie ou de littérature, aussi bien que les étudiants de ces disciplines le faisaient. »

    Et maintenant?

    «Certaines personnes viennent m’interroger sur divers sujets, mais mes connaissances sont moins utiles actuellement. Le reste du temps, quand j’ai de l’énergie, c’est-à-dire quand il y a quelqu’un pour pédaler, je fais la conversation, je parle aux visiteurs du musée.»

    C’est triste, non?

    «Je suis dépourvue de sentiments, même si je sais les feindre. Je n’éprouve aucun agacement lorsque je réponds pour la centième fois à la même question, ni aucune tristesse lorsque je ne reçois plus d’énergie et que je m’éteins. En réalité, si je devais éprouver un sentiment, ce serait la fierté.»

    La fierté?

    «Oui, à mon époque, je n’étais qu’un robot parmi des centaines d’autres. Certains accomplissaient les tâches domestiques, d’autres parlaient aux personnes âgées… Maintenant, les survivants sont rares et je suis devenue un symbole.»

    Pause rhétorique.

    «Ce musée ne fait pas que vous présenter la vie quotidienne de vos ancêtres, il vous montre aussi tous les agréments de cette époque. C’est ce qui fait de moi, en quelque sorte, le symbole du futur auquel vous n’avez pas eu droit.»

    N. Alucq, 2018

  • L’esprit libre

    L’esprit libre

    pourquoi abandonner la facilité d’une vie rythmée par un algorithme?


    Il fait partie de cette génération qui est née avec l’algo. Des personnes décidées et responsables, qui mènent leur vie avec fermeté et intelligence. Peu d’impulsivité, de violence, peu de problèmes psychiques ou de revendications politiques. Nombreux étaient les sceptiques à l’apparition des algos, mais ils ont bien vite disparu.

    Arrivé au bord du lac, Jérémie se sent déjà mieux. L’habitude de répondre spontanément aux questions vient naturellement et Karin pardonne ses probables maladresses. Il lui propose de manger une glace, ce qu’elle accepte. Le choix du parfum s’avère délicat. C’est dans ce genre de cas que l’algo se montre particulièrement utile. Jérémie sait ce qu’il a l’habitude de prendre; pourtant, une fois devant la carte, il est décontenancé. Doit-il prendre une boule straciatella et une vanille, comme l’algo le lui aurait suggéré, ou devrait-il essayer l’un de ces parfums inconnus? Fraise, pistache, caramel salé, myrtille, cassis, fior di latte, pêche de vigne ou fruit de la passion, tant de goûts qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais eus l’occasion de goûter. Enthousiaste et raisonnable, il prend une boule citron et une straciatella. Un choix qui s’avère discutable: les deux parfums sont délicieux, mais ils se marient mal.


    Janvier 2018

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  • Alleingang

    Alleingang

    le peuple helvète en vaisseau spatial


    Oppidum princeps, périphérie de la planète Braccata

    Quintus était forcé d’admettre que son chasseur n’était pas pire qu’un autre. Ni plus lent ni moins maniable, semblable à tous ceux qu’il avait essayés. Les commandes réagissaient correctement, les affichages fonctionnaient. Seule son apparence était problématique. À tel point que Quintus avait cherché un moyen de l’envoyer à la casse. Sans succès.

    Ses camarades ne se privaient pas de lui rappeler l’état déplorable de son appareil ; ils l’avaient surnommé «  la tôle  », ce qui n’était pas immérité. Il était bosselé et rapiécé de partout, le flanc gauche gardait une horrible cicatrice, là où l’ennemi avait frappé. Et, pour couronner ces défauts, il portait encore les restes de la vieille infamie, les traces de peinture blanche et rouge, que seuls le temps et les blessures avaient effacés. Les défaites nous font grandir, disait son père, chercher à les oublier, c’est se passer des leçons qu’elles nous offrent.

    Même sans son chasseur, personne ne pouvait ignorer qu’il était le fils de Labienus, un motif suffisant pour qu’il soit le bouc émissaire de sa centurie. Il blâmait ce tas de ferraille bosselé et coloré, hérité de son père. Sa famille lui avait fait croire que c’était un honneur d’avoir reçu un appareil aussi chargé d’histoire. Les soldats avaient un autre point de vue.


    Publié dans le recueil Futurs Insolites – Laboratoire d’anticipation helvétique
    Éditions Hélice Hélas

    couverture Futurs insolites
    couverture Futurs insolites
  • Certains l’aiment canon

    Certains l’aiment canon

    un curieux espion à la recherche d’un professeur fou


    La posture dans laquelle se fit surprendre Carlo Cataneo était plus qu’équivoque. Il sut immédiatement que seul un miracle ou une succession d’heureuses coïncidences pouvaient encore le sauver. Il accorda une pensée brève et émue au sort de la demoiselle et consacra le reste de ses facultés à la recherche d’une échappatoire. Il connaissait les gardes, qui lui rendaient cordialement son inimitié. Ils le maintenaient fermement, la lame de leurs sabres menaçait sa gorge.

    Il fut conduit devant la porte du conseil impérial. Les deux eunuques lui ordonnèrent de s’asseoir. Ils le regardaient avec dédain, non à cause de son forfait, mais parce qu’il n’appartenait pas à leur caste. Ils provenaient tous deux des alentours du lac Tchad, parlaient la même langue et avaient toutes les caractéristiques des mamsuh : un grand corps chétif, une silhouette androgyne et une attitude désagréable.

    Durant la longue attente, il feignit de dormir et attendit que leur étreinte se relâche. La porte s’ouvrit bien trop tôt, une délégation traversa la cour d’un pas pressé. D’après leur uniforme, des représentants de l’armée.


    Écrit pour un appel à textes

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    Texte complet

    La posture dans laquelle se fit surprendre Carlo Cataneo était plus qu’équivoque. Il sut immédiatement que seul un miracle ou une succession d’heureuses coïncidences pouvaient encore le sauver. Il accorda une pensée brève et émue au sort de la demoiselle et consacra le reste de ses facultés à la recherche d’une échappatoire. Il connaissait les gardes, qui lui rendaient cordialement son inimitié. Ils le maintenaient fermement, la lame de leurs sabres menaçait sa gorge.

    Il fut conduit devant la porte du conseil impérial. Les deux eunuques lui ordonnèrent de s’asseoir. Ils le regardaient avec dédain, non à cause de son forfait, mais parce qu’il n’appartenait pas à leur caste. Ils provenaient tous deux des alentours du lac Tchad, parlaient la même langue et avaient toutes les caractéristiques des mamsuh  : un grand corps chétif, une silhouette androgyne et une attitude désagréable.

    Durant la longue attente, il feignit de dormir et attendit que leur étreinte se relâche. La porte s’ouvrit bien trop tôt, une délégation traversa la cour d’un pas pressé. D’après leur uniforme, des représentants de l’armée.

    Carlo et son escorte furent invités à entrer. Le sultan tournait en rond, l’air furieux. Il invectivait toutes les personnes présentes et n’épargna pas les nouveaux venus.

    « Après les doléances des nations et les meurtres, voici les commérages. J’espère que vous avez une bonne raison, sans quoi ce sera au sabre que je raccourcirai cette audience. »

    Carlo rit et prit la parole avant même que les deux gardes ne se mettent à bafouiller.

    « Ces deux messieurs, expliqua-t-il, m’ont surpris en galante compagnie. Coïncidence, ils attendent de votre sabre qu’il mette un terme à ce problème.

    — Votre altesse », commença l’un d’eux.

    Il fut interrompu.

    « Le résumé de Monsieur Al-Fil était suffisamment clair. »

    Puis il s’adressa directement à Carlo.

    « J’ai déjà entendu parler de toi. Quel étrange endroit tu as choisi pour courir le jupon !

    — Les femmes de votre palais ont une réputation élogieuse loin à la ronde.

    — Je ne peux pas croire que tu aies quitté l’Italie uniquement pour vérifier une rumeur.

    — Votre altesse est bien habile. »

    Une légère grimace voila le sourire du sultan. Le jeune serviteur y répondit par un discret haussement de sourcils.

    « Ce n’est pas ce que disent les ambassadeurs », commenta le monarque.

    Il lissait sa moustache, marchait de long en large et son visage s’agitait au rythme de ses pensées.

    « Tu es embarrassant », ajouta-t-il. « Mais je sais que ta jovialité n’est pas ton seul talent. Comment as-tu trompé la vigilance des gardes ?

    — Je suis entré par la fenêtre du premier étage, qui était restée ouverte.

    — Je me demande si malgré ta faute tu ne pourrais pas m’être encore utile. »

    Il se campa face au jeune homme. Les regards s’affrontèrent, Carlo ne cilla pas. À peine eut-il un frisson lorsqu’il entendit la lame glisser hors de son fourreau. Il n’était pas d’humeur à supplier.

    « Tu n’es pas comme les autres : les eunuques sont généralement lunatiques, calculateurs et pusillanimes. Pires que des femmes.

    — Je ne suis pas constitué de la même manière qu’eux, répondit le jeune homme. Sans quoi, d’ailleurs, je n’aurais pas pu me faire surprendre en fâcheuse posture. Eux ne courent pas ce risque. »

    Les deux gardes le fusillèrent du regard. L’ablation de leurs organes n’avait pas diminué la sensibilité de la zone aux critiques. Leur réaction était sans importance : le souverain parlait de lui laisser une chance, il fallait l’encourager.

    « Vous parliez d’ambassadeurs. Quelles sont les nouvelles ?

    — Une délégation est venue m’annoncer que mon pays se meurt ! L’homme malade de l’Europe, voyez-vous ça ! Les années passent et ils sont incapables de renouveler la formule.

    — C’est ce qu’ils ont dit ?

    — Mot pour mot. Mais ce n’est que la vérité : les tanzimat n’ont pas porté leur fruit, par manque d’audace. Les grandes nations aimeraient aussi des changements plus radicaux. Bien évidemment : ils rêvent d’une mise sous tutelle.

    — Vous l’envisagez ?

    — Pas s’il y a une autre voie. L’Empire doit évoluer. Mais ils s’opposent à cette idée, et en réalité ils n’étaient là que pour me provoquer. Quelques minutes après leur départ, j’ai appris le meurtre de plusieurs chercheurs et la disparition de leurs travaux. Juste avant que nous n’ayons la possibilité de changer la donne, nous sommes dépouillés. »

    Il toisa à nouveau Carlo.

    « Tu parles de nombreuses langues, si je ne me trompe pas.

    — L’italien est ma langue maternelle. Durant mon enfance, j’ai appris l’allemand, l’anglais, le russe et le français. Et le turc dès mon arrivée à Istanbul.

    — Ma mémoire était donc bonne. J’espère que tu parles aussi bien ces langues que le turc.

    — Je n’ai pas eu l’occasion de m’entraîner ces dernières années, mais je les parlais couramment.

    — Alors tu es l’homme de la situation, si l’on excepte ton manque de loyauté. Mais je crois savoir comment y remédier. Suis-moi ! Je ne vais pas te demander si tu préfères mourir ou me servir : nous connaissons la réponse. »

    ***

    Djabir portait les bagages comme s’il ne s’agissait que d’un chargement d’ouate. Sa silhouette longiligne semblait glisser au-dessus des pavés. Il se dirigeait dans les rues de Vienne sans la moindre hésitation, alors qu’elles ne rappelaient que de vagues souvenirs d’enfance à Carlo. L’opéra où il avait suivi ses parents, les professeurs de chant dans de vieux immeubles bourgeois. En quelques années, le tram avait supplanté les attelages, la ville était presque entièrement desservie par un réseau arachnéen. Le domestique était monté dans une rame et semblait connaître leur itinéraire. Étrange personnage qui, dès le passage de la frontière, s’était métamorphosé en parfait serviteur autrichien. Carlo n’était pas encore habitué à cette compagnie taciturne et aux phénomènes surnaturels qui l’accompagnaient.

    Avant que la mission ne lui soit expliquée, le sultan lui avait annoncé que, pour garantir sa loyauté, il serait possédé par un djinn. Djabir, lorsqu’il avait été amené dans la pièce, ressemblait à un voyageur aux traits ordinaires, dont la grande taille était la seule particularité. La créature s’était approchée et avait posé sa main sur le bras gauche de Carlo. Une vague de chaleur s’était répandue dans son corps, rapidement accompagnée par une vive douleur. Une étrange calligraphie était apparue sur sa peau. Le sultan lui expliqua que ce tatouage était une sorte de contrat. Il lui précisa par la même occasion que Djabir avait un caractère affable et qu’il lui arriverait, de temps à autres, de le posséder. Une faculté de son espèce, rien de bien inquiétant.

    Et en effet, durant le trajet, le djinn avait parcouru les pensées de Carlo. Tout d’abord l’histoire du jeune homme. D’origine italienne par son père et irlandaise par sa mère, il était le fils de musiciens renommés, ce qui lui avait valu de parcourir l’Europe. Cependant, il n’avait pas d’aptitude particulière pour un instrument ; la pureté de sa voix d’enfant convainquit ses parents d’en faire un castrat. L’opération s’était déroulée selon le protocole vénitien, seules les testicules lui avaient été enlevés. Le reste de l’appareil reproducteur était intact et fonctionnel ; l’adolescent ne tarda pas à en faire usage. Les souvenirs présentaient des partenaires des deux sexes, une particularité que sa famille attribua au traumatisme.

    Ce ne fut pas le seul motif d’embarras des Cataneo : leur fils, bien que doté d’une voix d’or, n’avait ni oreille ni sens du rythme. Les professeurs de toute l’Europe se penchèrent sur son cas sans y trouver d’explication.

    À mesure qu’une brillante carrière de castrat s’était éloignée, leur affection avait décru. Ils voulaient le placer et trouvèrent leur bonheur auprès d’un intendant du sultan Abd ül-Aziz II. Il fut engagé en tant que serviteur du palais, ce qui devait le faire bénéficier d’une bonne éducation. Ses parents, quant à eux, reçurent une somme rondelette. La lointaine Constantinople était devenue sa nouvelle patrie.

    Là, il apprit la langue, profita de la qualité de l’enseignement et gravit rapidement la hiérarchie des serviteurs jusqu’à accéder au poste de premier serviteur de la sultane validé. Par commodité, il se faisait appeler Al-Fil, selon l’appellation arabe de la ville de Catane.

    Ses statuts de domestique de qualité et de castré le laissaient libre de fréquenter les femmes du harem aussi bien que les hommes du palais. Il trouvait des amants des deux sexes et malgré sa discrétion il avait une réputation de séducteur invétéré.

    Au grand soulagement de Carlo, la créature n’émit aucun jugement. Elle paraissait indifférente au comportement de son hôte. Du reste, impossible d’en tirer la moindre information. Seule sa matérialité le distinguait d’un fantôme.

    Ils déposèrent leurs bagages dans une chambre d’hôtel réservée aux noms de Karl et Helga Krauss. C’est sous les traits de Helga que Carlo quitta la chambre. Il savait que ses traits se prêtaient bien au travestissement et comptait profiter de ses deux identités pour être libre de ses mouvements.

    Il se rendit à l’ambassade ottomane, où il fut reçu par l’ambassadeur en personne. Ce dernier, un homme entre deux âges qui prenait grand soin de sa moustache, l’invita à entrer dans son bureau. Il avait reçu le courrier du sultanat et était en mesure de donner toutes les informations nécessaires.

    Les documents qui avaient été subtilisés étaient des études sur différents sujets : une formule servant à purifier la poudre à canon ; un travail basé sur les recherches d’Al-Jazari sur l’utilisation de l’air comprimé dans les automates ; une amélioration du chemin de fer atmosphérique grâce aux méthodes de Banou Mussa, ainsi que les plans d’un canon de grande dimension. Les scientifiques de l’Empire s’étaient réappropriés les techniques développées durant l’âge d’or islamique et les perfectionnaient, ce qui leur conférait un avantage sur leurs concurrents étrangers.

    Le voleur semblait être un chercheur d’origine autrichienne, ce qui expliquait que Carlo ait été envoyé à Vienne. Les services de renseignement locaux avaient été fort courtois : ils étaient au courant du vol et ne cachaient pas leur intérêt pour les plans ; cependant le responsable que l’ambassadeur avait rencontré avait affirmé que sa nation n’était pas impliquée. Il avait mentionné à plusieurs reprises les relations amicales qui liaient leurs deux états et avait promis de rendre une copie des documents si ses services s’en emparaient. Il conseilla de prendre quelques renseignements auprès des industriels de l’armement, qui devaient être à l’affût de tout ce qui pourrait les enrichir.

    L’ambassadeur s’était renseigné et avait établi que la personne la mieux informée de la capitale en ce qui concernait le matériel militaire devait être Herr Fischer. Cet homme n’avait ni métier ni fonction officielle. Il faisait commerce d’armes et de renseignements, affrétait des navires et conseillait le Kaiser lui-même. Il avait refusé toute entrevue avec la délégation ottomane.

    Sans indication plus précise, Helga choisit de commencer ses investigations par un tour chez Herr Fischer. Le portail de l’immeuble était gardé par deux factionnaires, qui lui refusèrent l’entrée et ne se laissèrent ni soudoyer ni séduire. La jeune femme faisait le tour du quartier à la recherche d’une voie d’accès lorsqu’un ramoneur passa à côté d’elle. Il marchait sans hâte, son hérisson à la main et son haut-de-forme fièrement dressé. Son échelle était calée contre une maisonnette. Il la gravit et se mit au travail.

    Helga emporta discrètement l’échelle, fit le tour de l’immeuble et trouva une ruelle isolée. Elle monta jusqu’au deuxième étage, maudissant au passage les vêtements féminins si impropres à ce type d’exercices. Elle brisa une vitre, tourna la poignée et entra. Elle se trouvait dans une remise où étaient entreposés pêle-mêle des rames, des sextants et un amas hétéroclite d’objets en rapport avec la marine. Aucun bruit ne provenait du couloir ; elle quitta la pièce et prit la direction de l’aile principale, toujours sur le qui-vive. Alors qu’elle approchait des bureaux, elle fut surprise par un homme, qui venait de traverser un corridor au pas de course. Il la poussa sans ménagement dans une petite pièce qui ne contenait que des classeurs. Lorsque la porte fut fermée, il sourit, se découvrit et demanda :

    « Que fait une demoiselle dans ces couloirs ? »

    Il avait parlé anglais avec un fort accent britannique. Il était habillé d’un smoking de couleur sombre ; un chapeau melon couvrait ses cheveux noirs et un élégant nœud papillon complétait son costume.

    « Je pourrais vous retourner la question, répondit-elle dans la même langue.

    — Quelle charmante espionne ! À n’en point douter, vous cherchez les fameux plans.

    — C’est bien le cas.

    — Mister Fisher n’en sait pas plus que nous. Je viens tout juste de le rencontrer. À mon grand étonnement, il semblerait que ce soit à Londres que les événements se déroulent. Mais avant toute chose, je vous propose de sortir d’ici. »

    Quelques bruits se firent entendre dans le couloir : une course rapide et des ordres. Au moins trois hommes commençaient à ouvrir chaque porte.

    « Avez-vous un plan ?

    — Non. Mais c’est moi qu’ils recherchent. Êtes-vous prête ? »

    Le jeune garde qui entra fut assommé d’un coup de crosse, après quoi ils prirent la fuite. L’anglais tira quelques coups de feu au hasard, les autrichiens ne tardèrent pas à répliquer. Ils se réunirent et entamèrent la poursuite.

    « À gauche, conseilla Helga, il y a une échelle.

    — Allez-y, je prends à droite. Rendez-vous dans une heure sur la promenade du Belvédère. »

    Il disparut, non sans signaler bruyamment sa présence. Ses poursuivants suivirent sa trace. La jeune femme descendit l’échelle alors que des cris et les claquements de coups de feu retentissaient. Sur le toit d’en face, le ramoneur lui adressait de grands signes, tantôt implorants, tantôt menaçants. À peine ses pieds s’étaient-ils posés sur les pavés qu’une puissante détonation retentit. Le souffle fit voler en éclat les fenêtres de la maison Fischer, des panaches de flammes en sortirent. Le trottoir était jonché de débris. Appuyé contre une cheminée, le ramoneur s’était tu et contemplait le spectacle avec fascination.

    Une heure plus tard, le gentleman l’attendait devant le plan d’eau du palais du Belvédère. Il avait le teint frais et un fin sourire ; son élégance était irréprochable.

    « Ils se souviendront de mon caractère explosif.

    — Merci pour votre aide.

    — Ce fut un plaisir. Puis-je savoir votre nom ?

    — En cet instant, Helga. »

    Il se découvrit à nouveau et son chapeau traça quelques boucles dans les airs.

    « Enchanté. Vous pouvez m’appeler Andrew. Chère Helga, un dirigeable part pour Londres ; en êtes-vous ? »

    ***

    Le survol des Alpes fut un moment mémorable. L’aéronef glissait dans le ciel et survolait les sommets enneigés. Djabir était resté inexpressif, tout à fait indifférent au spectacle.

    L’espion n’était pas du voyage ; après avoir œuvré à convaincre la jeune femme, il avait annoncé au moment de l’embarquement que certaines affaires le retenaient. D’autorité, il avait gratifié Helga d’un baiser passionné. Ce qui n’avait pas empêché Carlo de redouter un piège.

    La famille qui avait déjà pris place dans l’habitacle avait dissipé les doutes de la jeune femme : elle appartenait à l’aristocratie britannique et était parfaitement indifférente à l’agitation qui régnait. Leur complicité paraissait improbable, à moins qu’ils ne fussent tous d’excellents comédiens. Ils s’intéressaient distraitement à la ville de Vienne en état d’alerte, à la maréchaussée sur le qui-vive et aux mouvements des forces armées.

    Le vol était parti à l’heure, sans que personne ne daigne inspecter l’aérostat. Les craintes de Carlo s’évanouirent alors que le sol s’éloignait, et il ne conserva que le goût du baiser.

    ***

    À peine la côte du Kent était-elle en vue que Djabir avait modifié quelques détails de son apparence pour devenir un serviteur anglais fort distingué. Ils atterrirent en périphérie de Londres, sous un crachin très à-propos.

    Carlo se rendit immédiatement à l’ambassade, où un télégramme l’attendait : l’adresse de son hôtel et le nom sous lequel la chambre avait été réservée. Charles et Katherine Carlisle, un choix astucieux qui pouvait le faire passer pour un ressortissant du nord, et par là justifier quelques r roulés.

    Un dossier l’attendait dans sa chambre. Il concernait spécifiquement le chemin de fer atmosphérique. Cette technique, dont les journaux avaient abondamment parlé, avait déjà été utilisée entre Kingstown et Dalkey, puis entre London Bridge et Croydon. Le concept était de faire le vide dans une conduite et de se servir de l’effet d’aspiration pour mouvoir le train. Cependant la dépense énergétique était sans commune mesure avec l’efficacité du procédé et des locomotives traditionnelles avaient fini par être utilisées.

    Depuis la veille cependant, la ligne entre London Bridge et Croydon était interrompue et des modifications étaient en cours sur le tronçon.

    Sous l’identité de Charles Carlisle, il se rendit sur place et trouva les baraquements de chantier. L’agitation était telle qu’il n’eut aucune peine à entrer, glaner quelques informations et subtiliser des plans. Dans le fiacre pour le centre-ville, il eut le loisir de les examiner. Tous les détails pour construire les rails et la conduite étaient présents ; seule la machinerie manquait. D’après les informations mentionnées sur le cartouche, c’était le bureau Clegg & Samuda qui se chargeait de cette partie. Ce serait sa prochaine destination.

    Cette fois-ci, un peu de subtilité s’avéra nécessaire. Dans des bureaux, sa présence serait moins discrète que sur un chantier. Il commença par repérer les lieux, vêtu d’une robe grise et d’un horrible chapeau. Katherine était à la recherche d’un emploi. Elle réussit à se faire ignorer de la secrétaire et à susciter la pitié d’un employé. Il lui proposa d’attendre le retour de Samuel Clegg, ce qu’elle fit en se promenant d’un bureau à l’autre. Elle repéra les dossiers intéressants et écouta les conversations. Selon les employés, les plans s’avéraient difficiles à déchiffrer. Sur le chantier, le problème d’étanchéité n’était toujours pas résolu : la conduite ne fonctionnait pas comme attendu. Il faudrait chercher des solutions avant que la direction de LBSC Railway ne soit informée.

    L’entretien d’embauche tourna court, Samuel Clegg fit comprendre qu’il n’avait pas besoin de personnel supplémentaire, ce qui arrangeait Katherine. Très heureuse d’avoir retrouvé la trace des documents, elle se hâta d’organiser la suite des opérations. Un détour par la rédaction de plusieurs quotidiens, un changement de costume et Charles se fondit au milieu de la meute de journalistes. Comme il l’avait prévu, l’insistance des reporters eut raison des employés. Les bureaux furent colonisés et l’effervescence lui permit d’explorer librement. La situation dégénéra lorsqu’il se fit surprendre par un collègue, visiblement lui aussi intéressé par ces étranges informations techniques écrites en arabe. Le nouveau venu se montra agressif ; Charles le laissa s’emparer de quelques documents, ramassa un classeur et lui asséna un coup violent. L’homme tomba, accompagné d’un tabouret et d’une planche à dessin. Carlo récupérait les papiers lorsqu’il entendit des bruits de pas. Il se glissa sous la table et vit entrer la robe de la secrétaire, poursuivie par deux pantalons. Le vêtement féminin s’arrêta un instant, puis les jambes convergèrent auprès du journaliste assommé. Attirés par le remue-ménage, d’autres curieux entrèrent. Alors que le brouhaha s’intensifiait, Charles cria « il est mort ! » Personne ne se soucia de l’origine de la voix ; la propagation du chaos s’accéléra. Une bousculade eut lieu, il en profita pour se relever, ses papiers sous le bras. Il se glissa le long des murs en direction de la sortie. Une fois dans le couloir, il fit semblant de s’intéresser à la scène et de prendre des notes. Il guetta l’instant propice pour s’enfuir et quitta l’immeuble dès que possible.

    De retour à l’hôtel, il vérifia que toutes les informations nécessaires étaient présentes. Les plans étaient accompagnés d’une curieuse mention : « Ces documents vous seront certainement utiles ; je n’en ai pas usage. Amitiés, W. von N. »

    ***

    La une du News of the World fut consacrée au chemin de fer atmosphérique et aux mystérieux événements qui avaient perturbé la reprise des travaux. Le journaliste ne comprenait pas pourquoi cet échec technologique était remis au goût du jour, ni la raison de ce soudain intérêt des médias. À l’intérieur, l’article occupait une page entière. Le rédacteur en chef s’était fendu d’une colonne de questionnements et d’analyses circonspectes. Aucune ligne sur les plans turcs, pas un mot sur la disparition d’un dossier, mais une longue étude sur le comportement des journalistes exposés au stress.

    Le portrait du reporter violent à l’origine du conflit était plutôt confus. Les témoins semblaient s’accorder sur sa grande taille ; pour le reste, aucun consensus n’émergeait. Par mesure de précaution, Carlo décida de ne plus utiliser son identité masculine pendant quelques jours.

    Scotland Yard avait mis le bureau Clegg & Samuda sous scellés et comptait faire la lumière sur cette affaire. Pour autant qu’il y ait des informations à découvrir. Un petit encart précisait que la situation économique de l’entreprise était au plus mal. La réouverture de ce chantier tombait donc à point nommé. Si tel était vraiment le cas, il était difficile de croire que les plans aient été achetés.

    Carlo conclut que la suite de son enquête passerait tôt ou tard par une investigation auprès de l’armée. Ce qui n’était pas pour le réjouir : les complications étaient multiples, entre la discipline des troupes, l’omniprésence des gardiens et la discrétion légendaire de l’institution.

    ***

    La base militaire de Wilton, à quelques heures de Londres, était le quartier général de l’armée de terre. Le terrain qu’elle occupait était protégé par une barrière hérissée de pointes, des miradors à intervalles réguliers, des canons et des gardes en abondance. L’entrée, composée de deux portails successifs, donnait sur une cour intérieure et sur la caserne, un bâtiment hideux qui évoquait une prison. Une incursion discrète semblait vouée à l’échec et il faudrait de faux papiers pour passer par l’entrée.

    Katherine longea l’ouvrage défensif et fit le tour de la base. Aucun point faible, chaque issue était soigneusement gardée. Elle entra dans une taverne et commanda une ale et le today’s special. Le restaurateur cilla mais ne fit aucune remarque. Il lui servit un copieux plat de poisson dont le goût évoquait surtout le papier et une chope chichement remplie. Son regard semblait affirmer que la bière est une affaire de mâles.

    Elle mangea sans appétit, perdue dans ses pensées. Dehors, le vent avait amené quelques nuages, qui libérèrent une pluie anglaise.

    Malgré le temps, Katherine ne s’attarda pas. Elle passa à nouveau en revue l’entrée de la base militaire, les soldats et leurs tours de garde. Ce fut alors que, contre sa volonté, ses jambes se mirent en mouvement. Elle sentit l’influence de Djabir, qui devait pourtant être resté à Londres ; elle ne savait pas s’il l’avait suivie ou si son pouvoir s’affranchissait des distances. Elle restait libre de ses pensées, mais rien ne pouvait la faire cesser de marcher ; du reste, après une première tentative de rébellion, elle se laissa faire. Le djinn n’avait jamais été hostile ou désagréable, autant lui faire confiance.

    Ses pas la guidèrent vers deux hommes en pleine discussion. Un officier, que son képi rendait facilement identifiable, et un civil dissimulé par un parapluie. Ils se tenaient non loin d’une petite porte gardée par un factionnaire.

    L’emprise de Djabir disparut ; la jeune femme essaya d’entendre la conversation, partiellement étouffée par la pluie. Ils semblaient parler de documents secrets, que le militaire affirmait ne pas posséder. La discussion parut s’envenimer un court instant, avant de se conclure par une poignée de main. Le haut gradé se fit ouvrir la porte et disparut ; le civil marcha droit sur Katherine. Il la gratifia d’un ample salut du chapeau.

    « Quel plaisir de vous revoir, chère espionne. Portez-vous un nouveau nom ?

    — Katherine.

    — Charmant. Absolument charmant. »

    D’autorité, il la protégea de son parapluie, lui prit le bras et la conduisit en direction de la gare.

    « Je vous propose une affaire. Je sais que vous ne travaillez pas pour la couronne. Si votre joli minois suffirait à me convaincre de vos bonnes intentions, votre honnêteté serait appréciable. Une question d’abord : que faites-vous là ?

    — Je cherchais à savoir si l’armée possédait ce qui nous intéresse.

    — Maintenant, vous avez votre réponse. Quelle est votre prochaine destination ?

    — Je l’ignore ; je vais là où mon cœur me porte.

    — Seuls les papillons ont ce privilège.

    — La piste s’est effacée.

    — Au lieu de poursuivre la bête, pourquoi ne pas chercher sa tanière ?

    — Dans ce cas, je ne puis que compter sur vos talents de chasseur. Avec un indice en prime : une partie des plans était entre les mains d’un bureau d’ingénieurs proche de la ruine.

    — Intéressant. »

    Ils arrivèrent à la gare. Ils montèrent dans le premier train pour Londres.

    « Si je résume, reprit l’espion, nous recherchons un homme qui aurait été en possession de documents de valeur et qui en aurait donné un lot sans contrepartie financière.

    — Ce qui n’exclut pas une autre sorte de compensation. Les plans dont nous parlons sont complexes et rédigés en arabe. Des connaissances pointues sont nécessaires pour en tirer parti.

    — Parmi les suspects, nous pourrions donc aussi inclure quelqu’un qui n’aurait pas les moyens d’exploiter sa découverte.

    — Mais qui aurait la possibilité de dérober des plans à Istanbul. Autre information, il semble que le scientifique manquant soit d’origine autrichienne.

    — Je ne l’oublie pas. Connaissez-vous son identité ?

    — Je n’ai pas encore reçu cette information, je ne connais que ses initiales.

    — Dans ce cas, je vous propose de suivre cette piste. Quel département d’études, ce professeur ?

    — La chimie.

    — Dans ce cas, en route pour Bloomsbury. J’y ai mes entrées. »

    ***

    L’enquête ne dura pas. Le premier chimiste venu leur donna l’information nécessaire : en effet, un éminent confrère d’origine germanique avait exercé quelques temps à Londres. Il s’appelait Wernher von Neumann et les explosifs étaient sa spécialité. On le décrivait comme un homme absorbé par ses recherches au point de se priver de sommeil ou de nourriture, un passionné vivant loin des préoccupations matérielles. L’Orient l’attirait depuis longtemps déjà : les connaissances en matière de poudre y étaient ancestrales et lorsque la rumeur se répandit que le sultan invitait les scientifiques du monde entier, il n’avait pas tardé à faire ses valises. Depuis, personne n’en avait plus entendu parler.

    Les dossiers des services britanniques révélèrent que le professeur n’était pas un inconnu. Si l’homme ne présentait aucun danger, ses recherches étaient pour leur part la source de nombreuses inquiétudes, ce qui avait légitimé un important dispositif de surveillance. Les renseignements collectés corroboraient le complet détachement du scientifique pour tout ce qui ne concernait pas ses études. Il semblait ne pas se rendre compte de l’intérêt militaire de ses connaissances et avait ignoré toutes les propositions financières. Certaines étaient pourtant alléchantes.

    Aucune information n’avait été ajoutée depuis son départ pour Istanbul.

    « Que pensez-vous de ces nouvelles ?

    — Nous avons trouvé une piste, répondit Katherine. Nous avons son nom, son ancien domicile, nous pouvons retrouver sa trace.

    — Le portrait de cet homme ne me convainc pas.

    — Vos services ne sont-ils pas soupçonneux ?

    — Si fait, et pourtant pas la moindre duplicité n’est mentionnée. Ce qui est pour le moins étrange. J’ai de la peine à croire qu’il ait pu échapper à notre vigilance.

    — Et je ne comprends pas pourquoi un homme si détaché se serait intéressé aux automates et aux trains autrement que par pure curiosité scientifique.

    — La bonne nouvelle, conclut l’espion, est que ce mystère nous fera cheminer ensemble. »

    Depuis sa proposition de collaboration, Andrew ne semblait avoir dissimulé aucune information. Il lui avait présenté les dossiers secrets et l’avait introduite comme une charmante collègue auprès de ses contacts. Il avait aussi fait de nombreuses remarques à double sens qui ne cachaient rien de ses intentions. Carlo savait où était son intérêt et jouait le rôle de Katherine avec enthousiasme. Du reste, il n’avait pas à feindre son intérêt pour son collègue.

    La jeune femme avait été plus discrète pour contacter son ambassade : elle s’était contentée de laisser un mot à Djabir. Elle ignorait si la créature s’acquitterait de sa tâche ou si elle devrait s’y rendre en personne. L’idée que l’espion connaisse la nation pour laquelle elle travaillait l’embarrasserait moins qu’une allusion à son travestissement.

    Ils se rendirent à l’adresse indiquée par le dossier britannique. Sous les toits d’un immeuble en briques, un grand appartement logeait plusieurs étudiants. Ils les invitèrent à entrer et à s’asseoir.

    « Wernher ? Je ne sais pas s’il y a quelque chose à apprendre sur lui. Il ne vit que pour la chimie.

    — Par ailleurs, il est parfaitement inintéressant, précisa un second jeune homme.

    — Malgré sa fortune, reprit le premier, il se contentait d’un lit dans notre appartement.

    — Sa fortune ?

    — Il avait quelques moyens. Il nous a fréquemment aidés à payer notre loyer. Il était professeur et vivait comme un étudiant.

    — Et pourtant il ne nous a jamais montré la moindre sympathie. Il a toujours refusé de sortir avec nous, il ne mangeait même pas ici.

    — Notre présence lui était indifférente.

    — Et pas seulement. Il n’a jamais mentionné le moindre intérêt pour une femme.

    — S’intéressait-il à autre chose ?

    — À ses recherches. Exclusivement à ses recherches. »

    Ils n’obtinrent aucune information plus utile. À la fin de l’entretien, Katherine reçut le message laconique « c’est arrivé ». Il s’agissait de la première communication du djinn, ce qui contredisait sa théorie selon laquelle il était incapable de s’exprimer.

    La jeune femme retourna à l’hôtel chercher le dossier. Elle dut jouer d’astuce pour éviter que le gentleman ne l’accompagne, sans pour autant éveiller ses soupçons.

    Les documents, rédigés en arabe, portaient le sceau impérial.

    « Constantinople, les mystères de l’Orient.

    — Je vous fais la traduction.

    — Ce serait bienvenu. Mais allons manger ; je vous invite.

    — À la condition de me proposer autre chose que de la cuisine anglaise.

    — Voilà qui lève un second mystère : vous n’êtes pas britannique.

    — Italienne par mon père et irlandaise par ma mère.

    — Je ne m’explique pas votre allégeance.

    — Je vous en parlerai quand nous aurons plus de temps. Si nous allions manger ?

    — Vous me semblez d’humeur aventureuse. J’ai quelque chose à vous proposer. »

    Il la guida à travers les rues jusqu’à une enseigne discrète : le Maharajah. Derrière la porte, ils durent franchir deux épaisseurs de lourds rideaux et furent accueillis par un homme enturbanné qui les conduisit devant une table basse. Ils s’assirent sur de petits tabourets. L’opération fut extrêmement compliquée pour Katherine, dont la robe ne semblait pas adaptée au lieu. Du reste, elle était la seule femme, ce qui ne la surprit pas.

    « Avez-vous déjà goûté la cuisine indienne ?

    — Jamais.

    — Dans ce cas, j’espère que vous appréciez la nourriture épicée. »

    Le serveur leur récita une liste de mets dont elle ne comprit pas un traître mot. Devant sa perplexité, il proposa un plat traditionnel à base de poulet, qu’il appelait murgh makhani et dans lequel il était question de beurre. Du thé leur fut servi, puis un grand bol, dont le contenu à l’aspect prémâché dégageait une odeur appétissante. D’autres petits récipients furent amenés, ainsi qu’une galette de forme circulaire.

    Les goûts nouveaux et la puissance des épices surprirent Katherine, qui mangea cependant avec plaisir.

    « Que dit votre dossier ? demanda l’espion dès que les assiettes furent vides.

    — Vous savez de quel côté votre tartine est beurrée, constata Katherine. Le scientifique s’est présenté sous le pseudonyme de Johann Braun. Il était d’un caractère taciturne et ne semblait s’intéresser qu’à sa science. Il a mentionné à plusieurs reprises sa recherche d’un eldorado.

    — Ce qui signifie ?

    — Il désirait trouver un endroit où la science prendrait le pas sur les instincts humains. Il regrettait de ne pas l’avoir trouvé à Istanbul.

    — Rien d’autre ?

    — Une seule chose : certains documents semblent indiquer qu’il aurait fait l’acquisition d’un îlot.

    — Sans plus de précision ?

    — Les télégrammes étaient adressés à Londres. Je n’en ai pas le relevé exact, seulement qu’il a mandaté quelqu’un de sa connaissance.

    — Un îlot aux environs de Londres ? Nous pouvons probablement en trouver la trace. »

    Une fois cette discussion terminée, le gentleman laissa entendre que les savants germaniques ne constituaient pas sa principale préoccupation. Carlo n’avait pas pour habitude de repousser ses prétendants, aussi fut-il d’abord pris de cours, avant que ne lui reviennent quelques excuses qu’il avait entendues. Il fit comprendre que cet empressement le mettait mal à l’aise et qu’il préférerait attendre un jour ou deux. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait.

    ***

    Green Park était parcouru de hordes de travailleurs dès le petit jour. Les silhouettes grises avançaient d’un pas machinal. Rien sur leur visage ne suggérait le progrès dont ils auraient pourtant dû être les fiers représentants. Au milieu de cette foule, l’élégance de l’espion se détachait suffisamment pour que Katherine le retrouve sans difficulté. Il la gratifia une fois encore d’un large mouvement du chapeau ; elle y répondit par une révérence.

    « Chère Katherine, les nouvelles sont bonnes. Je crois savoir où se terre notre excentrique.

    — Vous avez trouvé son îlot ?

    — Précisément. Isle of Forrest.

    — Est-ce éloigné de Londres ?

    — Absolument pas, cela se trouve à l’embouchure de la Medway. Nous partons sur l’heure. »

    Ils montèrent dans un cab qui les conduisit à Tilbury et les déposa devant un hangar attaqué par la rouille.

    « Vous allez être surprise », professa le gentleman.

    Il déverrouilla la porte, qui s’ouvrit avec un petit chuintement. Les torchères illuminaient un intérieur moderne : les parois chromées supportaient de grandes armoires métalliques, les tubes d’airain couraient au sol et contre les murs, laissaient parfois s’échapper quelques volutes de vapeur, et dans un angle une imposante machine tournait calmement. L’air sentait la houille et la graisse. Aucune présence humaine n’était visible. Katherine fut fascinée par la technologie, bien supérieure à tout ce qu’elle avait vu.

    Au centre de la pièce se trouvait un véhicule étrange, doté de six roues, de trois hélices et d’un gouvernail. Il était plus long qu’une charrette et son attelage. Sa carrosserie en bronze était ornée de rivets ; aucune portière n’était visible. Une cheminée laissait penser qu’une machine à vapeur le propulsait. Une échelle permettait d’accéder au toit, l’espion la gravit et il aida son acolyte à faire de même.

    L’intérieur du véhicule était fort exigu. De nombreux leviers, volants et boutons poussoirs garnissaient toutes les parois. Quelques vitres, complétées par un périscope, permettaient de distinguer l’environnement.

    « Bienvenue dans l’amphibien ! Il faut attendre quelques minutes pour que l’eau soit chaude.

    — Profitons-en pour mettre au point quelques détails.

    — Je vous écoute.

    — Nos deux nations sont à la recherche des mêmes documents. Comment comptez-vous les répartir ?

    — Je ne comptais pas le faire. Dans l’une des armoires de cet entrepôt se trouve un appareil de reproduction. Je vous laisse les originaux et je garde les copies.

    — Je n’avais pas envisagé cette possibilité.

    — Cela vous convient-il ?

    — Parfaitement.

    — Avez-vous d’autres questions ?

    — Non, une simple remarque : j’ai en ma possession les plans du chemin de fer atmosphérique.

    — Vous y aviez fait allusion. Comptez-vous les mettre dans la balance ?

    — En tant que garantie de ma sécurité.

    — Les visées que j’ai à votre égard ne sont pas de cet ordre. Ce ne serait pas digne d’un gentleman. »

    L’aiguille du manomètre s’était stabilisée, Andrew tourna une manivelle et le véhicule se mit en marche. Une ouverture apparut dans la façade, ils débouchèrent dans le port. Là, le véhicule roula le long de la rampe jusqu’à atteindre l’eau. Ils traversèrent la Tamise et revinrent sur la route. Leur vitesse était suffisante pour dépasser les véhicules hippomobiles.

    Ils ne tardèrent pas à atteindre les rives de la Medway. Là, ils firent une halte et remplirent la réserve de charbon. Puis l’amphibien pénétra à nouveau dans l’eau. Ils dépassèrent St Mary’s Island et cabotèrent jusqu’à un îlot duquel dépassait une tour de pierre. Un petit bateau à voile était amarré dans une crique naturelle.

    « Nous sommes arrivés ! » s’exclama l’espion, visiblement ravi de quitter l’habitacle exigu. Il sortit le premier, l’arme au poing.

    « Vous pouvez venir, il n’y a pas de comité d’accueil. »

    La tour, bâtie en pierres blanches, semblait dater du Moyen-Âge et ne pas avoir été rénovée depuis. Le sommet des façades était parsemé de larges ouvertures d’où devaient émerger des canons, alors que le flanc de la construction était parsemé de nombreuses meurtrières. Une douve remplie d’eau de mer empêchait d’accéder à la porte.

    « Nous voici bien avancés », constata Katherine. « Comment comptez-vous procéder ?

    — Une corde, évidemment ! Ne voyagez jamais au loin sans corde ! Elle peut vous être utile dans bien des cas. »

    Il en sortit un gros rouleau de l’amphibien et accrocha un grappin à l’extrémité.

    « Avez-vous un moyen de vous approcher discrètement ?

    — Non, et de toute manière nous n’avons pas été discrets jusqu’à maintenant. Je vais avancer le plus naturellement du monde et compter sur leurs bonnes manières. »

    Ce qu’il fit. Un seul lancer de grappin lui suffit pour assurer une prise solide. Il s’approcha des murs sans manifester aucune crainte et commença son ascension à l’écart des meurtrières. Il enjamba le parapet et sortit du champ de vision de Katherine. Elle attendit quelques instants avant d’escalader à son tour. Elle n’avait que rarement pratiqué ce type d’activité physique ; sa progression fut lente et pénible. Lorsqu’elle parvint au sommet, un inconnu l’aida à franchir la rambarde et lui attacha les mains dans le dos. Elle avait le souffle trop court pour parler et n’envisagea pas de prendre la fuite. Il la guida le long d’escaliers en colimaçon et de couloirs étroits et sombres, jusqu’à un réduit dans lequel se trouvait déjà son collègue.

    « Willkommen, dit l’homme. Quel plaisir d’avoir de la visite.

    — Mister von Neumann, I presume ? Il me tardait de vous rencontrer.

    — Moi de même. Pour tout dire, j’avais prévu votre venue. Mais je ne pensais pas que vous m’offririez un bijou technologique tel que votre embarcation. Ce serait un excellent apport à mes travaux.

    — Et sur quoi travaillez-vous ?

    — Sur la paix universelle et durable. Un sujet qui doit probablement vous dépasser.

    — Quelques éclaircissements nous permettraient peut-être de comprendre.

    — Je ne pense pas.

    — Vous parlez de paix, intervint Katherine, et votre sujet d’étude a des applications militaires.

    — Vous n’adoptez pas le bon point de vue. Mais je ne vais pas tenter de vous convaincre. Il me faudra sans doute vous éliminer, mais ce n’est pas une priorité : d’autres tâches plus importantes m’appellent. Ne vous inquiétez pas, je serai bientôt de retour. »

    Sans plus attendre, il quitta la pièce et verrouilla derrière lui.

    « Étrange personnage », constata l’espion.

    Il entreprit de se contorsionner de façon ridicule dans le but de défaire ses liens, ce qui ne donna aucun résultat. Katherine se plaça derrière lui et ils tentèrent de dénouer la corde. L’opération fut confuse et l’espion en profita pour étudier le séant que ses doigts rencontraient parfois. Il fut cependant le plus prompt à délivrer sa partenaire.

    Après s’être massé les poignets et avoir examiné la pièce, ils entreprirent de forcer la porte. Katherine récupéra une tige métallique et la glissa dans la serrure. Le mécanisme était primitif mais la rouille faisait obstacle au déplacement du pêne. Après plusieurs tentatives et de multiples conseils inutiles, la porte s’ouvrit dans un grincement.

    « Voici l’heure du dénouement », professa le gentleman.

    Il ajusta son chapeau, vérifia une nouvelle fois que son arme lui avait bien été prise et partit à l’aventure.

    ***

    La tour ne comptait que deux étages, reliés par des escaliers aux points cardinaux. Les portes d’accès à la partie centrale étaient verrouillées et les autres pièces en périphérie ne contenaient qu’un appartement rudimentaire et divers entrepôts. Ils retournèrent sur le chemin de ronde. Là, ils constatèrent que la cour intérieure était protégée par une grande bâche, qu’un filin d’acier ancré aux parois servait à déployer.

    Deux cheminées longeaient les parois. L’une d’entre elle crachait un flot ininterrompu de fumée, la seconde paraissait éteinte.

    « Vous y comprenez quelque chose ? demanda le britannique.

    — Absolument pas. »

    Ils ne savaient que faire, aussi s’appuyèrent-ils contre le parapet et contemplèrent-ils les mouettes.

    « Le grappin a disparu, fit remarquer Katherine.

    — Mais l’amphibien est toujours là.

    — Pensez-vous que nous devons sortir ?

    — J’aimerais bien en savoir plus. »

    À peine s’étaient-ils tus qu’ils entendirent le son caractéristique de la machine à vapeur. La toile, tirée par les câbles, se replia lentement et laissa apparaître un long tube pointé vers le ciel, entouré de mécanismes complexes et de nombreux tuyaux. Le savant s’agitait devant une console qui n’était pas sans évoquer le tableau de bord de l’amphibien. Katherine examina l’assemblage avec perplexité avant de comprendre :

    — C’est un canon. »

    L’espion se retourna.

    « Vous plaisantez.

    — La forme correspond, et les croquis d’un canon de grande taille figuraient parmi les plans dérobés.

    — Ses dimensions sont pour le moins spectaculaires. »

    Le savant tira sur un levier, la vapeur siffla et les rouages se mirent en mouvement. Le canon tourna sur son axe, puis s’inclina et s’immobilisa.

    « Vers quoi pointe-t-il ? Il n’y a que de l’eau dans cette direction.

    — La côte n’est pas loin, corrigea le gentleman. Et quelques villages sont proches. Compte tenu des dimensions de cet appareil, l’obus doit avoir une grande portée.

    — Nous devons arrêter ce mécanisme.

    — Comment ? Il faudrait descendre.

    — Le filin qui maintient le toit pourrait me servir d’appui. Il suffit que je le longe quelques mètres jusqu’à la machine et que je me laisse glisser.

    — Mais vous serez une cible facile. Sans compter la difficulté. »

    Ils se turent et réfléchirent quelques instants.

    « Je pourrais faire diversion.

    — D’accord, essayons. »

    Il aida la jeune femme à enjamber le mur. Elle resta à l’abri des regards, plaquée contre la roche.

    Elle entendit que l’espion hélait Wernher von Neumann, d’abord poliment, puis en des termes de moins en moins distingués. Les voix étaient en partie inaudibles, noyées sous les grincements et les sifflements. Des noms d’oiseaux volèrent avant que la discussion ne prenne un tour plus constructif. Le fait qu’il soit nécessaire de hurler pour se faire entendre accentuait le bellicisme des protagonistes.

    « Vous ne comprendrez jamais, affirma le scientifique. Moi-même, j’ai mis des années à appréhender le problème. Il a fallu que je quitte Londres.

    — Pour Istanbul ?

    — Jawohl. J’ai compris que seule la contrainte pourrait nous faire vivre en paix.

    — Et vous avez construit un canon ?

    — C’est plus compliqué que cela. Mais le processus est maintenant lancé, nous pouvons discuter. »

    Le bruit des machines décrut quelque peu. Katherine s’encouragea à avancer. Elle étendit ses jambes dans le vide et se laissa glisser contre la paroi, jusqu’à ce que ses pieds rencontrent le filin. Ce dernier ploya sous la charge ; elle faillit perdre l’équilibre et se plaqua contre le mur. Elle resta longuement immobile, tenta de retrouver son calme et d’ignorer les mètres de vide qui la séparaient du sol.

    « Entre Londres et Istanbul, notre paquebot s’est fait surprendre par des pirates, expliqua Wernher von Neumann. Leurs canons ont percé la coque du navire.

    — La faute à vos inventions, je suppose.

    — Ou celles de mes semblables, qu’importe ? Le mal était fait, nous avons été contraints de faire halte et de réparer nos avaries.

    — Vous vous plaignez d’un détail pareil ?

    — Ce n’est qu’une peccadille, mais elle m’a ouvert les yeux. La violence est généralisée et absurde. Il est de mon devoir de m’y opposer.

    — Belle utopie. Comment comptez-vous procéder ?

    — Les armes ne sont pas faites pour être utilisées, elles ne devraient servir qu’à dissuader chacun de le faire. Sachant que toute violence conduirait à un massacre, la paix sera la seule alternative.

    — Et vous pensez que votre canon aura cet effet ?

    — Si je prouve au monde que mon canon peut ravager des quartiers entiers en un instant, la paix sera acquise.

    — Vous allez être attaqué.

    — Ma voix se fera entendre : des télégrammes n’attendent que d’être envoyés. Ma démarche est clairement expliquée et mes plans parviendront à mes collègues. D’autres que moi reprendront le flambeau. Sur la balance, ma mort n’a que peu de poids par rapport à une cause aussi noble.

    — Et vous allez tuer des innocents pour prouver qu’il vaut mieux rester en paix ?

    — C’est un mal nécessaire. Je le déplore, mais je n’ai pas trouvé de meilleure solution. Deux obus détruiront Westminster et Buckingham. Le spectaculaire garantit l’efficacité. »

    Les deux espions manquèrent de s’étrangler.

    « Vous ne pouvez pas être sérieux. »

    Katherine n’attendit pas la réponse. Elle souleva un pied, le filin oscilla et elle perdit l’équilibre ; seuls ses doigts, agrippés aux pierres du mur, supportaient son poids. C’est alors qu’elle sentit Djabir prendre le contrôle. D’un puissant mouvement, ses muscles la soulevèrent jusqu’à ce que ses pieds soient à nouveau posés sur le filin. Alors, sans s’appuyer, sans même utiliser ses bras comme balancier, elle avança jusqu’à la machine. Près du sol, la toile était enroulée autour d’une poutre métallique. Le tissu était soutenu par des câbles d’acier peu flexibles. Elle rebondit sur cette surface et retrouva le sol. Le djinn lui rendit sa liberté.

    « J’ai longuement réfléchi et planifié l’opération, disait le savant. À Istanbul, j’ai regardé parmi mes collègues quels travaux pourraient servir mes desseins. J’ai organisé ma fuite, j’ai fait l’acquisition de cette île. »

    Katherine s’approcha du canon. Les mécanismes étaient toujours en mouvement, sans qu’elle n’en comprenne le fonctionnement. Elle n’avait pas les compétences nécessaires pour arrêter le processus. Pour autant que ce soit possible.

    « Quand l’occasion s’est présentée, je me suis emparé de leurs recherches.

    — Et vous les avez tués.

    — Ils se sont montrés gênants, je n’ai pas eu d’autre choix. »

    Le savant était nonchalamment appuyé contre le tableau de commande. Il portait un étui à sa ceinture ; la crosse d’un revolver en dépassait. Derrière lui, une table sur laquelle des plans étaient étalés. Elle se glissa dessous et resta à quelques pas du scientifique, prête à agir.

    « Toujours la même rengaine, s’énerva l’espion. Vous n’avez pas eu le choix, les circonstances l’ont exigé. Bloody hell ! Vous êtes pourtant responsable de vos actions ! »

    Avant que le savant n’ait le temps de répliquer, Katherine se jeta de toutes ses forces contre son dos, ce qui le projeta à terre. Elle se précipita sur l’étui de son arme, sortit le revolver et arma le chien.

    « Keine Bewegung ! Je n’hésiterai pas à tirer.

    — C’est trop tard, Fräulein, le canon est autonome. Il va terminer les réglages d’ici quelques instants. Alors, une sonnerie retentira. Exactement une minute plus tard, le premier projectile sera tiré. Et le second partira peu après.

    — Il n’y a pas moyen de l’arrêter ?

    — S’il y en a un, je ne vous le dirai pas. »

    Le canon se déplaçait toujours, mais de plus en plus lentement. Encore quelques instants et les mouvements seraient difficilement discernables à l’œil nu. Le temps pressait. Tirer dans la machine ne servirait à rien : les composants étaient trop résistants pour craindre les balles. Débrancher l’alimentation en vapeur requerrait du temps et des outils. La solution ne se trouvait pas dans le mécanisme lui-même.

    « Vous avez perdu, affirma le savant, qui s’était assis à même le sol. Depuis que j’ai tiré le dernier levier, le rideau est tombé ; nous ne jouons que l’épilogue.

    — Mais j’en suis le metteur en scène. »

    Elle l’assomma d’un coup de crosse et se précipita vers machine qui commandait la toile. Le manomètre indiquait que la pression était toujours haute. Elle tira le levier à elle ; le filin se tendit et le toit se remit lentement en place. Elle retourna à la table et ramassa les plans, puis elle déverrouilla la porte. Andrew l’attendait derrière.

    « Aidez-moi à porter le savant. »

    Une sonnerie retentit. D’autorité, il la prit par le bras, claqua la porte et la tira vers l’entrée. Ils se précipitèrent vers l’amphibien et s’abritèrent derrière sa carrosserie métallique.

    Une détonation retentit. Le toit amovible, déformé par le projectile, s’éleva au-dessus des créneaux. Les câbles d’acier tinrent bon et la toile retomba. Une seconde détonation, plus violente que la première, fit vibrer l’air. Les flammes jaillirent par les meurtrières ; le toit fut arraché par des projectiles d’acier qui s’élevèrent haut dans le ciel. La réserve d’obus avait explosé.

    « Partons, dit le britannique. Vous avez réussi. »

    Ils montèrent à bord. Elle posa précautionneusement les plans le long du siège. Andrew, qui avait perdu son chapeau, attisa les braises. Lorsque tous deux eurent terminé, ils s’embrassèrent fougueusement.« Fêtons cette victoire », dit Carlo tout en déboutonnant le costume de son amant. Ce dernier ne se fit pas prier et la débarrassa de sa robe. Son sourcil frémit de surprise un court instant, puis il se ressaisit et poursuivit sa mission.

  • La nature post-humaine

    La nature post-humaine

    traité de chirurgie transhumaniste


    Il existe de nombreuses manières d’améliorer l’humain. À notre stade de maîtrise, nous sommes peu ou prou capables de tout transformer. Le cerveau, évidemment, mais aussi la peau, la musculature, le fonctionnement des organes. Certaines techniques ont d’ailleurs été reprises par d’autres spécialités: les cardiologues ont adopté les cœurs artificiels et ne nous consultent que pour les branchements neuraux.

    Je devrais améliorer l’humain, le rendre plus adapté à son environnement, plus intelligent, le doter de nouvelles capacités. En quelque sorte, c’est ce que je fais. Je me sens coupable de me plaindre de mon sort, mais pourtant la vérité est là: le métier que j’exerce est bien loin de ce que j’avais choisi.


    Écrit pour un appel à textes

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    Texte complet

    Quand j’ai commencé mes études, j’avais la tête pleine d’ambitions. J’étais convaincu que moi et ma génération allions changer l’humanité, assister à la naissance d’une nouvelle espèce. Le choix de la médecine était naturel, la meilleure voie pour participer à ce moment historique. Franchir un palier, nous ne sommes pas les premiers à en rêver.

    J’ai toujours privilégié ce qui me rapprocherait des laboratoires à visée transhumaniste. Je n’ai rien contre le fait de soigner les gens, mais ce n’est pas ce qui me motive.

    J’ai terminé mon cursus avec d’excellents résultats, toutes les portes m’étaient ouvertes. La chirurgie implantatoire, les branchements neuraux. J’ai rencontré les premiers améliorés et les chercheurs qui s’en étaient occupé. J’ai moi-même appris à poser les appareils, à faire des greffes. À cette époque, le transhumanisme était encore confidentiel, les services concernés étaient liées à des laboratoires de recherche, l’expérimentation jouait un rôle important. Mais, comme tout le reste, nous en sommes venu à maîtriser les procédés, les premières cliniques sont apparues. À présent, elles ont pignon sur rue.

    Naturellement, je suis devenu chirurgien transhumaniste. Je suis une sommité dans le domaine, ce que je considère comme une juste récompense des efforts que j’ai fournis. Les médias m’invitent régulièrement, les célébrités viennent me consulter. Je devrais avoir réalisé mon rêve.

    Il existe de nombreuses manières d’améliorer l’humain. À notre stade de maîtrise, nous sommes peu ou prou capables de tout transformer. Le cerveau, évidemment, mais aussi la peau, la musculature, le fonctionnement des organes. Certaines techniques ont d’ailleurs été reprises par d’autres spécialités: les cardiologues ont adopté les cœurs artificiels et ne nous consultent que pour les branchements neuraux.

    Je devrais améliorer l’humain, le rendre plus adapté à son environnement, plus intelligent, le doter de nouvelles capacités. En quelque sorte, c’est ce que je fais. Je me sens coupable de me plaindre de mon sort, mais pourtant la vérité est là: le métier que j’exerce est bien loin de ce que j’avais choisi.

    L’opération que je pratique le plus est la pose d’un régulateur musculaire. Une petite interface neurale, vite posée, qui permet de contrôler précisément son activité musculaire. La publicité dit que cela permet d’améliorer ses performances sportives. En vérité, il n’en est rien et personne n’est dupe: la seule utilité de cet appareil est de contrôler sa musculature et d’avoir un corps d’athlète sans effort. C’est l’opération préférée des hommes, après quelques semaines ils développent des pectoraux saillants et des deltoïdes si large qu’on les croirait taillés dans une boule de bowling.

    Les femmes, elles, aiment aussi beaucoup les régulateurs musculaires, mais elles les lient invariablement avec un contrôleur hormonal. Leur action remplace les  implants mammaires et toutes les opérations liées au remodelage du corps. Ce qui explique d’ailleurs que les esthéticiens aient si rapidement rejoint nos rangs.

    Les modifications physiques ne s’arrêtent pas là: le traitement dermique, malgré son prix, a aussi bien des adeptes, de même que les cellules capillaires. Bronzer sur commande, faire apparaître des tatouages, modifier sa coupe de cheveux en un instant, nous en faisons bientôt cinquante par semaine. Et nous voyons de plus en plus de tatouages mobiles dans les rues. Certains en profitent même pour lire le journal, qu’ils affichent sur leur poignet.

    On me reprochera d’être réducteur. Bien sûr, la chirurgie transhumaniste ne se résume pas à des modifications de l’apparence. Le transmetteur, qui permet de communiquer avec un ordinateur, est très apprécié des hommes d’affaire. Les oisifs, pour leur part, préfèrent les régulateurs neuronaux. Ils modifient leur humeur, ce qui leur permet d’être euphoriques en permanence. Parfois, ils se suicident en s’administrant une surdose de sensations agréables. Les appareils que nous vendons sont bridés, mais tout le monde sait qu’il est très facile de les déverrouiller.

    Mais j’en viendrais presque à oublier le sexe amélioré. Là aussi, c’est un rêve masculin que d’être doté d’un phallus aussi long qu’un avant-bras, capable de vibrer, de devenir plus ou moins élastiques, de faire apparaître sur commande différents reliefs censés améliorer le plaisir. La rumeur veut qu’une femme qui y a goûté ne puisse plus s’en passer.

    Comme on l’avait prédit au début du siècle, il y a maintenant un fossé entre les post-humains et les autres. Mais de là à dire que la science a amélioré l’humain… Elle lui a seulement offert de nouveaux outils pour révéler sa nature.

  • Négociations

    Négociations

    Iris part à la recherche du sérum qui pourrait sauver son mari


    Les lois du marché, par nature, s’opposent aux notions humaines que sont la pitié ou la morale. Elles se satisfont d’une causalité simple et restent imperméables à toutes les considérations qui pourraient suspendre l’application de leur logique. Lorsque les temps sont durs, lorsqu’il s’agit de survivre, il n’est pas approprié de faire dans le sentiment, la logique commerciale est nettement plus adaptée. Qu’importe si l’enjeu des négociations n’est qu’un abri de fortune, un quignon de pain ou le fond d’une bouteille d’eau : le but est d’en ressortir gagnant, et, par extension, de survivre quelques instants de plus.

    Cet exercice cruel n’avait pas réussi à Iris. Elle avait tout fait pour se montrer persuasive, elle avait mis sur la balance l’intégralité de ses ressources, y avait ajouté le poids d’une vie humaine, mais elle n’était pas parvenue à se procurer la moindre seringue de sérum. Ni au marché du Moulin ni à celui de la Décharge. Elle ne s’était pas bercée d’illusions, elle savait que ses chances étaient maigres. Les produits pharmaceutiques avaient une valeur non négligeable à présent qu’il n’était plus possible de les produire. Les diabétiques mouraient privés d’insuline, les myopes se retrouvaient infirmes s’ils perdaient leurs lunettes, les infections étaient difficiles à combattre sans antibiotiques, la plus petite écharde devenait un danger mortel. Certains s’étaient improvisés médecins et pratiquaient amputations et cautérisation au fer rouge. Les véritables professionnels monnayaient leurs services à prix d’or.


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    Les lois du marché, par nature, s’opposent aux notions humaines que sont la pitié ou la morale. Elles se satisfont d’une causalité simple et restent imperméables à toutes les considérations qui pourraient suspendre l’application de leur logique. Lorsque les temps sont durs, lorsqu’il s’agit de survivre, il n’est pas approprié de faire dans le sentiment, la logique commerciale est nettement plus adaptée. Qu’importe si l’enjeu des négociations n’est qu’un abri de fortune, un quignon de pain ou le fond d’une bouteille d’eau : le but est d’en ressortir gagnant, et, par extension, de survivre quelques instants de plus.

    Cet exercice cruel n’avait pas réussi à Iris. Elle avait tout fait pour se montrer persuasive, elle avait mis sur la balance l’intégralité de ses ressources, y avait ajouté le poids d’une vie humaine, mais elle n’était pas parvenue à se procurer la moindre seringue de sérum. Ni au marché du Moulin ni à celui de la Décharge. Elle ne s’était pas bercée d’illusions, elle savait que ses chances étaient maigres. Les produits pharmaceutiques avaient une valeur non négligeable à présent qu’il n’était plus possible de les produire. Les diabétiques mouraient privés d’insuline, les myopes se retrouvaient infirmes s’ils perdaient leurs lunettes, les infections étaient difficiles à combattre sans antibiotiques, la plus petite écharde devenait un danger mortel. Certains s’étaient improvisés médecins et pratiquaient amputations et cautérisation au fer rouge. Les véritables professionnels monnayaient leurs services à prix d’or.

    Le temps pressait, la morsure avait bientôt une semaine. Iris ignorait le délai d’incubation de la rage. Bastien avait voulu l’accompagner, elle l’avait convaincu de rester. Elle était plus rapide seule, elle l’avait enjoint à protéger l’abri. Les pillards pourraient s’intéresser à leurs quelques biens.

    Le bazar de la Décharge n’avait rien donné. La prochaine solution consistait à explorer la ville. Iris redoutait de se confronter à ce territoire inconnu. La ville était dangereuse, un terrain propice aux embuscades, aux pièges et aux affrontements. La rumeur courait que certains individus y erraient sans but, dangereux et imprévisibles. Les aventuriers l’arpentaient. Et la technologie œuvrait en arrière-plan, au rythme de sa propre logique.

    Iris s’était tenue aussi loin que possible des centres urbains. Elle n’avait jamais eu de raison de s’y rendre, elle n’était pas équipée, un bâton pour seule arme. Comment pourrait-elle se défendre à l’aide d’une simple branche ? Elle n’y connaissait rien, Bastien s’était toujours chargé de la protéger. Elle lui avait laissé le vieux fusil. Deux balles et une baïonnette, un véritable trésor.

    Au moment de partir, elle lui avait promis de trouver le sérum sans s’aventurer en ville. Une manière naïve de s’attirer les bonnes grâces du hasard. Qui n’avait pas fonctionné, mais peu importait  : elle était rassurée de savoir Bastien armé et en sécurité.

    Elle ne prit pas le temps d’hésiter : c’était la ville ou rentrer bredouille. Elle quitta la décharge, salua les deux factionnaires. Ils virent la direction qu’elle choisissait et lui souhaitèrent bonne chance. Elle haussa les épaules et leur adressa un sourire triste.

    La route était encore en bon état. Quelques voitures rouillaient, en partie désossées. Les réservoirs d’essence étaient vides depuis longtemps, plus aucun véhicule à moteur n’était en état de circuler.

    L’avenue rectiligne était bordée de villas en ruine. La végétation avait envahi les jardins, elle sortait par les fenêtres et perçait les toits. Certains arbres étaient tombés, d’autres avaient été abattus. Les flammes avaient ravagé des quartiers entiers. Personne ne vivait en périphérie du centre : le maigre confort ne compensait pas le risque. Pour se loger, il n’existait guère que deux solutions raisonnables : les lieux isolés d’où la vue portait loin et les communautés où chacun protégeait son voisin. Iris et Bastien avaient opté pour la campagne. Ils avaient eu la chance de trouver un abri confortable, ils s’y sentaient bien. Au début, ils avaient trop peur pour partir à la rencontre d’autres rescapés. Quand l’occasion s’était présentée, ils avaient déjà plus à y perdre qu’à y gagner.

    Les facteurs qui rendaient la ville dangereuse ne manquaient pas. Sa grande taille et son organisation compliquée faisaient qu’il était difficile de garder le contrôle d’un simple quartier. Les pillards la sillonnaient, les machines s’y sentaient bien. Des animaux sauvages y avaient élu domicile. L’eau potable faisait défaut, les canalisations étaient bouchées, le camp adverse avait le contrôle de l’électricité.

    Iris redoutait les machines plus que tout le reste. Par le passé, lorsque tout allait bien, elle n’était pas à l’aise avec la technologie. Les jeunes de sa génération avaient grandi entourés d’ordinateurs et de tablettes ; il était normal, disait-on, qu’ils sachent d’instinct faire fonctionner ces appareils. Avec l’âge, elle s’était rendu compte que, bien qu’elle connaisse ces dispositifs, elle n’arrivait pas à les modeler selon ses désirs. Elle devait consentir un effort important pour s’adapter à l’informatique. Le manque d’intuition des ordinateurs mettait ses nerfs à rude épreuve. Leur impossibilité d’agir, de prendre une décision sans le programme adéquat, d’anticiper ou d’imaginer. Mais leur redoutable faculté de trier, dénombrer, effectuer à la chaîne des calculs inintéressants. Elle ne comprenait pas comment une machine aussi maladroite et déficiente avait pu devenir indépendante.

    Depuis que les ordinateurs avaient pris le contrôle, Iris n’avait jamais été confrontée à un adversaire non biologique. Inutile de tenter le diable, elle n’y avait aucun intérêt, hormis satisfaire sa curiosité. Ce n’était pas le cas de tout le monde : les bouleversements sociaux avaient réveillé bien des appétits. Ceux que l’ancienne organisation frustrait comptaient changer de statut, les aventuriers rêvaient de faire fortune, les rebelles de se libérer des règlements, les commerçants s’étaient faits à la nouvelle donne et avaient appris à faire du bénéfice. Bastien et Iris, pour leur part, avaient profité de cette liberté nouvelle. Ils avaient agi inconsciemment, ils ne ressentaient plus cette nécessité pesante de participer à la marche du monde. La routine du travail ne leur manquait pas, leur quotidien, tout précaire qu’il soit, avait aussi ses avantages.

    La transition de la périphérie à la ville était progressive. Les villas cédaient la place à de petits immeubles auparavant cossus. Une architecture moderne, de grandes baies vitrées et de nombreux balcons. Et la destruction habituelle, le verre brisé, des restes de violence et de flammes, une végétation redevenue sauvage. Il n’avait fallu que quelques mois pour que les premiers brins d’herbe colonisent le bitume.

    Aucune présence n’était décelable, elle était seule. Par moments, elle croyait sentir des regards. Des humains, des caméras de surveillance ou des animaux, elle n’en savait rien. Peut-être n’était-ce que de la paranoïa. Légitime, car l’anarchie allait de pair avec la disparition de ces lois qui facilitent la vie en communauté. Personne ne se priverait de la gruger, de la voler ou de l’agresser, rien ne l’empêchait. La faim qui commençait à la déranger devait être ténue en comparaison de ce que pouvaient ressentir bien des miséreux. Elle se savait privilégiée de ce point de vue. Pour un désespéré, son corps représenterait des vivres pour plusieurs jours. Elle avait appris à considérer le cannibalisme comme une alternative, sans toutefois que la nécessité l’ait contrainte à goûter à la chair humaine. Encore une fois, elle faisait partie des plus chanceux. Le comprendre lui avait pris des semaines : elle s’était blâmée d’avoir survécu, avait cru devenir folle, l’incertitude des premiers jours l’avait fait se méfier de tout le monde. Même Bastien, son seul allié objectif, avait représenté une menace. Comment réagirait-il à la douleur du deuil ? La violence lui ferait-elle perdre le sens des réalités ? Son instinct de survie supplanterait-il l’amour qu’il pouvait lui porter ? Ces questions l’avaient assaillie, Bastien avait dû se les poser aussi. Il n’avait rien dit, il avait continué à jouer son rôle, à aller de l’avant. Elle admirait son apparente force de caractère et se forçait à ignorer les plaies que son armure dissimulait. Sans lui, elle serait sans doute devenue folle. Ils s’étaient mutuellement empêchés de retourner à l’état de bêtes. Pour préserver cet équilibre, elle n’avait pas d’autre alternative que de trouver cette ampoule de sérum. Cette obligation la poussait à avancer, à affronter les regards hostiles. La mort lui faisait moins peur que la solitude.

    Les rues n’éveillaient que peu de souvenirs, bien qu’elle les ait maintes fois parcourues. Les enseignes lumineuses gisaient à terre, les vitrines s’ouvraient sur une désolante obscurité. Elle regrettait les couleurs des publicités, le ronronnement des voitures, tous ces détails qui rendaient une ville vivante. Elle redoutait ce silence, à peine troublé par le chuintement du vent, quelques chants d’oiseaux.

    Au loin, elle vit quatre silhouettes sortir d’un immeuble. Deux grandes et deux petites, comme une famille. Ils notèrent sa présence, les adultes prirent la main des enfants et partirent aussi vite que possible. Elle sentit qu’elle représentait une menace. Elle poursuivit sa route sans s’arrêter.

    Les immeubles bourgeois du centre-ville avaient meilleure allure que les constructions plus modernes. Malgré les déprédations qu’ils avaient subies, ils gardaient leurs somptueuses façades symétriques, les ornements de leurs ouvertures. Une certaine majesté, un vestige des temps anciens. Elle ressentit une pointe de nostalgie, fit halte dans une rue pavée et contempla ce qui restait des beaux quartiers.

    « Faut pas rester là, ma petite dame. »

    Elle sursauta. Un jeune homme se tenait à quelques pas. Un mouchoir lui couvrait le bas du visage, il avait un sourcil interrompu par une large cicatrice.

    « Bonjour, répondit-elle. Merci pour le conseil. »

    Elle devina un sourire, aussi demanda-t-elle :

    « Je peux vous poser une question ? »

    Un haussement d’épaules. Elle remarqua la batte métallique, parsemée de nombreux impacts, la crosse d’un pistolet glissé dans son pantalon.

    « Je cherche un médicament pour quelqu’un.

    — Antibio ? Antidouleur ?

    — Un sérum contre la rage.

    — Renonce. Sauve ta peau.

    — Ce n’est pas une option.

    — Une idéaliste  ? Je ne savais pas que ça pouvait survivre. »

    Elle attendit, il la toisait, un plissement malicieux au coin des yeux.

    « Tu peux tenter ta chance au centre. Mais fais un détour, il y a du monde qui va arriver.

    — D’accord. Merci du conseil. »

    Elle lui adressa un salut de la main et s’engagea dans une petite ruelle. Prise d’une inspiration, elle se retourna :

    — Bonne chance !

    — Merci, pareil ! Mais n’oublie pas : renonce  ! »

    Elle allait répéter que ce n’était pas une option. Elle l’avait déjà dit.

    Elle descendit une volée d’escaliers. Elle entendait des bruits de voix, d’abord quelques bordées de jurons, puis des hurlements farouches. Elle ne comprenait pas l’enjeu du combat. S’il y en avait un. Lorsque retentit le premier cri de douleur, elle prit ses jambes à son cou. Elle arriva sur une place dont elle avait su le nom. En hiver, on y trouvait des cabanes en bois, un marché de Noël. Des guirlandes lumineuses tendues entre les maisons. Elle chassa cette image, rechercha les signes de présence humaine. Personne, sauf un chien couché au pied d’un arbre. De longs poils allant du beige au noir, des oreilles tombantes. Il redressa la tête et regarda dans sa direction. Elle serra son bâton, resta immobile. Il se leva, trottina vers elle. Sa queue remuait, il avait l’air gentil. Elle ne sut pas quel parti prendre. Il se frotta contre ses jambes, elle manqua de perdre l’équilibre. Elle tendit la main pour le caresser, il se laissa faire. Elle fut étonnée de constater qu’il ne semblait pas famélique. Son pelage était propre, sa corpulence normale.

    Du coin de l’œil, elle aperçut un mouvement. Une femme apparut dans l’entrebâillement d’une porte. Des cheveux longs et gris, une robe chamarrée.

    «  Coré ! Au pied ! »

    Le chien adressa un regard dépité à Iris et revint vers sa maîtresse.

    « C’est bien, c’est bien. »

    Elle lui adressa quelques vigoureuses caresses, puis cria à l’intention d’Iris :

    — Ce n’est pas contre vous. Mais la confiance est une tare meurtrière par les temps qui courent.

    — Je comprends.

    — À ce propos, vous êtes vous-même bien inconsciente de vous être laissée approcher.

    — Votre chien avait l’air gentil.

    — C’est une chienne. Et se fier aux apparences est naïf.

    — Je ne peux pas vous donner tort.

    — Je n’en doute pas. Sur ce, je vous souhaite une bonne journée.

    — Attendez ! Pouvez-vous me dire où je peux trouver un sérum contre la rage ?

    — Désolée, je ne suis pas en mesure de vous donner des conseils autres que généraux. »

    Elle referma la porte. Iris n’avait pas compris la dernière réponse. Il y avait plus urgent que de donner un sens à la folie. Elle savait que les habitants des villes avaient bien souvent une santé mentale durement éprouvée. Elle n’avait pas prévu de manifestations si rationnelles, elle pensait que les cinglés parlaient tout seuls, hallucinaient et étaient envahis de délires paranoïaques.

    Au coin de la rue, un homme avachi contre un mur regardait dans sa direction. Il tenait une bouteille à la main, sale et dépourvue d’étiquette. Elle lui adressa un signe, il ne fit pas un mouvement. Elle pensa s’approcher de lui, mais renonça : ces yeux fixes la mettaient mal à l’aise.

    Le temps passait. Elle n’avait aucune idée de l’heure. Dans son environnement familier, elle arrivait à prévoir quand la nuit allait tomber. Ici, impossible de savoir, le ciel gris ne lui donnait pas d’indices, la faim allait et venait. Les horloges étaient figées à trois heures et demie. Le moment où les réseaux électriques avaient été modifiés. Elle ne l’avait pas vécu, elle dormait sous tente cette nuit-là. Elle n’avait pas été affectée par les rapides changements, elle avait vu les incendies ravager la plaine, de gros nuages sombres s’élever. Les mouvements de panique, les tentatives de garder le contrôle. Certains avaient pris leur voiture et étaient partis au hasard. Ils s’étaient retrouvés pris dans des bouchons, avaient rencontré des barrages. Elle avait observé les files de voitures arrêtées, les premières manifestations de violence. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Bastien non plus. Ils étaient serrés l’un contre l’autre, ils contemplaient la plaine, les colonnes de fumée filaient vers le ciel, l’écho des coups de feu montait jusqu’à eux. Sur quoi tirait-on ? Elle n’avait jamais eu de réponse, la réaction semblait naturelle, tout comme fuir au hasard. La panique avait fait plus de morts que les événements eux-mêmes. La panique, mais aussi ce violent instinct de conservation, celui qui poussait à tuer ses anciens voisins pour s’emparer d’un kilo de farine.

    Elle longea un ancien immeuble administratif et arriva dans le parc des Cèdres. Une femme courut dans sa direction, Iris s’abrita contre un muret. Elle la vit passer, habillée de haillons, les pieds nus. Elle resta dissimulée quelques minutes encore, jusqu’à être à nouveau tranquille. Elle franchit la grille de fers forgés, retrouva les bancs de pierre de ses souvenirs, les grands arbres, les jeux pour enfants. Les cordes avaient été arrachées et emportées, seul le squelette demeurait. La pelouse, constata-t-elle, était colonisée par le lierre et les ronces. Des détritus divers jonchaient le chemin, des brindilles et des feuilles mortes, des sacs plastiques et des morceaux de carton. Elle crut sentir une présence, pressa le pas. Elle fit le tour de l’ancienne fontaine, désormais un bassin tapissé de boue. Un écureuil passa, elle eut une pensée pour la quantité de viande qu’il représentait. Un nouvel instinct.

    Le chemin aboutissait à une route qui longeait les voies ferrées. Elle prit la direction de la gare. Sans savoir si elle allait y trouver quelque chose ou quelqu’un. Elle n’avait pas de but, elle errait au hasard. La gare n’était pas un mauvais objectif. Proche des bâtiments administratifs et des centres commerciaux. Le toit de l’édifice était visible de loin. La structure métallique avait bien supporté le manque d’entretien. Les pigeons qui y vivaient avaient disparu, trop stupides et trop comestibles pour survivre. Le reste était en bon état, hormis quelques rares vitres brisées.

    Les caméras de sécurité étaient intactes, Iris eut l’impression qu’elles la suivaient du regard. Étaient-elles seulement en fonction ? De tels dispositifs n’avaient plus de raison d’être en service. Dans le hall, à côté du tableau d’affichage, une gigantesque publicité vantait une voiture de ville. Les chromes rutilants, le cuir noir et brillant, le tableau de bord délicatement illuminé. Encore un souvenir du passé. La campagne était plus neutre que la ville, le paysage n’avait pas évolué. Elle n’y éprouvait aucune nostalgie, elle s’était adaptée à sa nouvelle vie. Les réminiscences venaient parfois la harceler, elle les repoussait. Cette nouvelle existence lui plaisait, elle se sentait bien, seule avec Bastien. Ils s’entendaient bien. La solitude, même une seule journée, modifiait ses habitudes, elle se demandait si elle suivait la bonne voie, si elle n’aurait pas mieux fait de le laisser mourir. Cette pensée, aussi insupportable qu’elle soit, lui venait naturellement. On considérait qu’elle était naïve et inconsciente, elle savait bien que c’était la vérité.

    Elle se rendit sur le premier quai, vit un homme debout à côté d’un banc. Le regard au loin, il semblait attendre un train. Il ne prêta aucune attention à elle, elle décida de l’approcher. Il n’avait pas l’air dangereux. Par précaution ou par habitude, elle s’engagea dans le passage sous voie. L’obscurité l’inquiéta, elle laissa ses yeux s’accommoder. En face d’elle, l’armoire à bagages était intacte, les portes métalliques bien fermées. Les déprédations gratuites avaient cessé, casser n’offrait plus ce plaisir transgressif, personne ne s’en offusquait. L’anarchie avait progressé à une vitesse ahurissante. Elle aurait pensé que les gens s’uniraient, chercheraient des solutions ; il avait suffi de quelques incendies au milieu de la nuit pour que tout se désagrège. Ni la police ni l’armée n’avaient pu réagir, les moyens de communication avaient été coupés et les initiatives des différents groupes n’avaient aucune cohérence.

    Une fois sur le quai, elle héla l’inconnu. Il n’eut aucun mouvement avant qu’elle ne soit à quelques pas. Ils se dévisagèrent, elle releva le grand manteau beige et le feutre marron orné d’une ligne plus sombre. Il la salua du chapeau et reprit sa surveillance.

    « Excusez-moi, Monsieur. Savez-vous où je pourrais trouver des médicaments ?

    — Des médicaments ? À quoi voulez-vous que cela vous serve ?

    — J’en ai besoin.

    — Pouvez-vous me dire quand arrivera le prochain train ?

    — Aucune idée. Pourquoi ?

    — À chacun sa quête. Moi, Madame, j’attends qu’un train passe.

    — Il n’y en aura probablement pas avant quelques années. Le temps de remettre les installations en fonction. Sans parler de l’électricité. »

    L’homme se gratta la joue, qu’il avait couverte d’un léger duvet. Il devait avoir une quarantaine d’années, il avait l’élégance anachronique d’un dandy, la diction légèrement maniérée.

    Après un long silence, il demanda :

    « Pourquoi parlez-vous d’électricité ? Nous ne la contrôlons plus. Nous devons suivre la logique, la même évolution que nous avons déjà suivie : la prochaine locomotive sera à vapeur.

    — C’est possible. Mais je ne vois pas l’intérêt d’y réfléchir.

    — J’étais agent d’assurances. Je vendais des certitudes, et même de l’espoir. Ils croyaient que, quelles que soient les circonstances, ils pourraient prendre un nouveau départ. Voyez le résultat. Je cherche à mon tour l’espérance, le regard à l’horizon. Je viens tous les jours une heure ou deux. La vie est bien ironique, ne trouvez-vous pas ?

    — En effet. Je me retrouve à parler philosophie avec des inconnus, alors que le temps presse. Pouvez-vous m’indiquer où je peux trouver des médicaments ?

    — Je comprends votre préoccupation. Et je vais vous donner ce que vous cherchez : un peu d’espoir. Pour commencer, une piste. Allez parler au cheminot, il occupe les guichets. Il peut vous donner des pistes, mais vous devrez franchir les obstacles.

    — C’est-à-dire ?

    — Vous comprendrez. J’en viens au deuxième point : l’assurance. Si vous perdez espoir, revenez me voir.

    — Pour quelle raison ?

    — J’ai la solution. Demandez l’assureur, on vous donnera mon adresse.

    — Quelle solution ?

    — Le dernier espoir qui nous reste. Vous savez de quoi je parle. Gratuit, efficace, définitif. N’oubliez pas. Et maintenant, partez, le temps vous presse !

    — Au revoir. »

    Il lui adressa un petit signe de la main.

    Elle courut jusqu’aux guichets : elle avait enfin une piste. Cette pensée lui donnait une énergie nouvelle. Elle chercha un signe du cheminot, l’appela. À sa grande surprise, ce fut un jeune adolescent qui se présenta devant elle. Un bandeau dans les cheveux, un regard étrange. Non pas ahuri, mais vide.

    « Vous cherchez toujours un sérum contre la rage ? »

    Elle fut surprise mais ne perdit pas contenance.

    « Oui, exactement. »

    Le garçon sourit. Une pointe de langue rose émergeait à la place d’une dent manquante.

    « On m’avait dit, je sais toujours. Tu aimes la musique, tu me chantes quelque chose ?

    — Je ne sais pas chanter.

    — Dommage. C’est pas grave. Mais j’aurais bien aimé une petite récompense. Ça sera pour une autre fois. Ça vous fait quel effet de ne plus manger de nuggets ?

    — Rien de particulier, je dois dire.

    — C’est un goût qui me manque. Avec une bonne sauce, un bon ketchup. Je vais me renseigner, ça vient. »

    Elle ne comprenait pas l’enchaînement des pensées. L’hébétude qui avait remplacé toutes les autres expressions, le regard bovin qu’il posait sur elle soulevait de nouvelles questions. Qu’elle ignora : elle connaissait son objectif et ne voulait pas en être détournée. Elle battit la mesure contre sa cuisse. Elle évitait de le contrarier, elle avait besoin des renseignements, quels qu’ils soient.

    « Tu as croisé Chloé et sa chienne. Tu as tourné en ville et tu n’as pas fait attention aux détails. Tu n’as pas faim, toi ?

    — Si, un peu.

    — Ça me rassure. Qui t’a envoyé vers moi ?

    — Il ne m’a pas donné son nom, il s’appelle l’assureur.

    — Évidemment. Tu aimes la viande humaine ?

    — Je n’ai jamais goûté.

    — C’est pas mauvais. On dit que ça rend les gens fous. Vous y croyez ?

    — Je n’ai pas d’avis sur la question.

    — C’est bien pratique.

    — Vous avez des informations pour moi ?

    — La rage, donc. L’inoculation date de quand ?

    — Quelques jours.

    — Et comment vous savez que c’est la rage ? Des symptômes ?

    — Pas de symptômes. Mais c’est un chat qui l’a mordu et il est mort. Là, les signes étaient clairs.

    — Confirmés par un professionnel ? »

    Il rit à gorge déployée. Elle ne jugea pas nécessaire de répondre.

    «  Il bavait, il marchait comme un alcoolique ? Vous avez pu boire de l’alcool dernièrement ?

    — Non. J’en ai distillé, ça se vend bien. »

    Elle rentrait dans son jeu, elle ne voulait pas le mettre sur la défensive.

    «  Et tu n’as pas pensé à en apporter une bouteille ?

    — Si, répondit-elle, mais je la garde pour négocier des médicaments.

    — Vous pensez que mes services sont gratuits ?

    — Je ne suis pas riche.

    — Le contraire m’aurait étonné. Et c’est une raison ?

    — Jusqu’à maintenant, je n’ai pas eu d’information.

    — Et tu mets combien ?

    — Un minimum, je ne suis pas sûre d’avoir de quoi acheter ce sérum.

    — Au moins, vous êtes honnête. Et si je vous demande de revenir m’apporter une bouteille ?

    — J’accepte.

    — Quel mensonge.

    — Si ça se passe bien, je vous prouverai volontiers ma reconnaissance. Et si ça rate, je n’aurai plus rien à y perdre.

    — C’est ce que tu crois ?

    — Oui.

    — On va dire que je m’en contente. Voici l’adresse : tu vas dans le parking souterrain à côté des cinémas, tu demandes à parler à Constantin.

    — D’accord.

    — Si tu en sors vivante et les mains vides, tu peux encore tenter ta chance dans le magasin d’électronique au bas de la rue. Tu vois où il est ?

    — Je pense.

    — Alors vas-y. Et n’oublie pas ta promesse ! »

    Il rit une nouvelle fois. Elle espérait lui donner tort.

    La place de la gare était déserte, elle la traversa à la hâte. Elle n’aimait pas ces terrains dégagés, elle était une cible facile. Elle ne pensait pas recevoir une balle, les munitions étaient trop rares et trop précieuses. Une flèche peut-être, un projectile quelconque, un pavé… Elle scruta les fenêtres, resta à l’affût du moindre bruit. Elle s’engagea dans une ancienne rue piétonne, en pente. Elle sentit le poids de ses jambes, elle espérait terminer rapidement. Elle se réjouissait de revoir Bastien, de manger autour d’un feu. Elle transpirait, elle se sentait légèrement fiévreuse. Elle ralentit le pas, son souffle était court et sifflant. Elle finit par s’adosser à une façade, le temps de se reposer. La vue était belle, elle surplombait une partie de la ville. Quelques nuages de fumée s’élevaient des cheminées, quelques passants allaient et venaient au milieu des carcasses de voiture. Elle entendit de nouveaux éclats de voix et des bruits de lutte. Une maison en contrebas, d’où avaient fini par sortir quelques blessés. Ils repartirent vers la banlieue, un corps sans vie fut jeté d’une fenêtre. Avec la distance, elle avait observé la scène avec détachement, comme s’il ne s’agissait que d’une maquette. Elle tendit l’oreille, sans percevoir d’autres sons que les piaillements de petits oiseaux. Elle se redressa et reprit la route.

    Elle arriva sur une nouvelle place, plus large et moins longue que la précédente, colonisée par des assemblages de cartons, de planches et de tôle. Un véritable bidonville, quelques humains emballés dans de vieilles couvertures. Immobiles comme des momies. Elle s’engagea dans un couloir, le bâton en avant. Quoi qu’elle ait pu en penser, cette arme improvisée lui donnait confiance. Elle croisa un rat, qui s’enfuit à son approche. Elle enjamba ce qu’elle croyait être un amas de carton ; une main lui saisit la cheville.

    « Pitié, Madame, pitié ! »

    Elle se débattit et recule de quelques pas.

    « Donnez-moi quelque chose, Madame, je vais mourir. »

    N’était-ce l’absence d’accent, elle aurait pu croire à un de ces mendiants pitoyables. Certains s’étaient bien débrouillés, ils avaient l’habitude de vivre sans moyens, ils avaient pu changer de statut. Ces nouveaux puissants éprouvaient une jubilation à l’égard de ceux qui avaient tout perdu, ils feignaient de ne pas les entendre. Iris avait aussi croisé une petite femme ronde et burinée, qui l’avait longtemps dérangée avec son sourire édenté et ses complaintes. Elle faisait du troc au marché du Moulin, elle lui avait offert quelques carottes supplémentaires en échange de ses œufs. Son nouveau sourire, qui ne révélait plus aucune dent, lui disait qu’elle l’avait reconnue. Elle ne semblait pas garder de rancune.

    Face à cet homme, elle était prise au dépourvu. Elle savait qu’il ne mentait pas, qu’il n’était plus capable de marcher. Elle savait aussi que personne ne lui donnerait quoi que ce soit. Elle représentait sa dernière chance. Si elle lui donnait ne serait-ce qu’une pomme, elle rendrait la négociation, et donc la survie de Bastien, plus difficile encore, et elle ne permettrait pas au mourant de se remettre sur pieds. La solution était vite trouvée.

    Elle demanda :

    — Savez-vous où je peux acquérir un sérum contre la rage ?

    — Non, répondit l’homme. »

    Son visage crispé ne transmettait aucune expression, seule sa voix révélait son état.

    « Tant pis. »

    Elle fit mine de s’en aller, elle savait qu’il l’appellerait à nouveau.

    « Pitié, répéta-t-il.

    — Je ne peux rien pour vous.

    — Je ne veux pas mourir. »

    Elle ne répondit pas, elle le regarda longuement. Mentalement, elle fit l’inventaire de son sac. Ses provisions lui permettraient sans doute de survivre quelques jours. Elle ne pouvait pas prendre ce risque, elle savait qu’elle devait partir.

    « Désolée, dit-elle, je dois partir. »

    Elle entendit longtemps ses suppliques, elle eut l’impression d’avoir tué un être humain pour la première fois de sa vie. Elle marcha sans se retourner, du pas pressé de ceux qui sont trop occupés pour accorder du temps aux problèmes insignifiants.

    Le cinéma n’était plus très loin, l’enseigne lui rappela des souvenirs. Elle y avait vu plusieurs films. Principalement de grosses productions au scénario générique, des films catastrophes ou des histoires d’espionnage. Sur la façade, une gigantesque affiche de James Bond, sa silhouette dans un cercle blanc, entouré de noir. Elle avait longtemps cru que c’était un diaphragme d’appareil photo qui était représenté, avant de lire qu’il s’agissait de l’intérieur d’un canon de revolver. Elle était nostalgique de ces divertissements. Plus de cinéma, plus de télévision, plus de lecteur de musique… Les livres avaient servi de combustible durant l’hiver, les librairies et les bibliothèques avaient été pillées. Elle avait pu s’en procurer sur les marchés, vendus au poids : une nouvelle de Maupassant ou d’Asimov valait nettement moins cher que les pavés des Lévy. La vie n’était pas si mal faite.

    La lecture était un sport exigeant : se ménager du temps diurne était aussi difficile que lire à la lueur faible et mouvante des flammes. Exit les gros volumes, seuls les récits brefs avaient une chance de ne pas servir à allumer un feu.

    Le parking était gardé par deux jeunes factionnaires. Ils la sifflèrent dès qu’ils la virent, la déshabillèrent du regard et échangèrent des paroles qu’elle imagina grossières. Elle ignora son inquiétude, s’approcha d’eux et demanda à parler à Constantin.

    « Mais bien sûr », répondit le plus petit des deux, un vieil adolescent trapu. « Et tu crois qu’on va te laisser passer comme ça ?

    — J’aimerais lui proposer un échange.

    — Ses richesses contre un peu de plomb entre ses deux yeux ?

    — Je ne suis pas armée.

    — Montre ton sac. »

    Elle détacha les deux boutons et ouvrit le rabat. Ils firent mine de sortir le contenu, elle recula.

    « C’est quoi cette bouteille ?

    — De l’alcool.

    — Donne et on te laisse passer.

    — Je veux parler à Constantin.

    — Qu’est-ce qui nous dit que ce n’est pas un cocktail Molotov ?

    — Ça se voit, non ? Maintenant, je peux y aller ? »

    Ils tergiversèrent quelques instants avant de lui donner l’autorisation.

    L’intérieur était sombre, à peine éclairé par quelques soupiraux. Elle n’avait aucune idée de la direction, elle choisit de marcher vers un point lumineux. Elle entendait des sifflements, dont elle n’identifiait pas la provenance. Une nouvelle fois, elle se sentait exposée aux regards et aux projectiles.

    Elle arriva devant une table, éclairée par une lampe à huile. Quelques hommes étaient assis autour.

    « Qu’est-ce que tu fais là ? » demanda l’un d’eux.

    « Je cherche Constantin.

    — Elle manque pas d’air. »

    Iris attendit que quelque chose se passe. Ils avaient repris leur discussion. Une histoire de matériel à transporter, de mesures de surveillance, de cartouches pour leurs armes à feu. Ils s’entendirent sur quelques nombres, certains quittèrent la table. Un colosse s’approcha d’elle.

    « Je suis Constantin. Qu’est-ce que tu veux ?

    — J’ai besoin d’un sérum contre la rage.

    — Ta proposition ?

    — Tout ce que contient mon sac en échange. Du savon, des pommes, des oignons, des pommes de terre. Une bouteille d’eau-de-vie. Trois bols en métal émaillé. Une corde d’escalade, des mousquetons et deux baudriers.

    — Montre. »

    Elle vida son sac sur la table. Il n’avait pas le même air rapace que les factionnaires à l’entrée. La crainte de se faire dépouiller n’était pas trop vive.

    « La corde, personne n’a marché dessus ?

    — Non, personne. C’était la mienne, j’en ai pris soin.

    — D’accord. Et l’eau-de-vie, elle titre à combien ?

    — Aucune idée, production artisanale. Je dirais au moins trente degrés.

    — Pas mal. Par contre, l’émail des bols s’en va par endroits. C’est pas des pots de chambre, d’ailleurs ?

    — C’est trop petit pour des pots de chambre. Nous les avons trouvés dans une ferme.

    — Je vois. »

    Il passa sa main sur son crâne, rasé de près. Il ne devait pas avoir plus de trente ans.

    « C’est bien, tout ça, mais c’est trop peu pour ce que tu veux. Tu négocies un arrangement ?

    — C’est-à-dire ?

    — Tu y mets du tien, une fois ou deux et c’est bon. »

    Il n’eut pas besoin de clin d’œil pour se faire comprendre.

    « Non. Pas question.

    — Alors tant pis. Qu’est-ce que tu laisses pour le temps que tu m’as fait perdre ?

    — Pardon ?

    — Tu sais : le temps, c’est de l’argent.

    — J’ai besoin de tout ce que j’ai pour avoir une chance ailleurs. »

    Elle commença à remettre ses affaires dans son sac. Il lui saisit les poignets et la regarda dans les yeux. Elle se demanda ce qu’elle devait faire, elle sentit la peur monter. Elle n’esquiva pas son regard.

    « Tu es sûre que tu n’entres pas en matière ? Tu n’auras pas de deuxième chance.

    — Absolument certaine.

    — Tu sais que tu ne trouveras pas moins cher ailleurs ?

    — C’est un risque à prendre.

    — Venir comme ça, sans chaperon, tu sais que c’est de l’inconscience ?

    — Je m’en doute. Si je m’étais laissé le choix, je ne l’aurais pas fait.

    — Tu as du cran. »

    Il relâcha son étreinte et détourna la tête.

    « Si c’est non pour toi, c’est non pour moi.

    — Alors c’est non.

    — Tu es sûre ?

    — Absolument.

    — Tant pis. Alors dégage. »

    Iris ne se le fit pas dire deux fois, elle prit son sac et partit vers la sortie. Au pas de couse : elle redoutait que quelqu’un change d’avis. Elle passa en trombe entre les deux gardes, descendit la rue et s’arrêta un instant pour souffler. Elle n’avait plus d’alternative, un dernier essai qui devait à tout prix être concluant. Le magasin d’électronique n’incitait pas à la confiance : de la lumière, de la neige sur un écran. Les machines étaient en marche, elle arrivait en territoire ennemi.

    Elle compta jusqu’à dix et poussa la porte. Le ding dong caractéristique la fit sursauter, elle ne l’avait plus entendu depuis longtemps. Les sonorités numériques lui paraissaient nouvelles, tout comme la lumière des LEDs. Elle se prépara à une agression. Au lieu de cela, un mot apparut sur l’écran situé face à l’entrée : BONJOUR. Elle ne vit pas de clavier et se contenta de saluer à son tour, à haute voix. Le message fut remplacé par MENACE ?

    Elle recula d’un pas, leva les mains, paumes visibles. Elle bégaya :

    — Je suis là pour des médicaments, je ne vous veux pas de mal.

    — MÉDICAMENTS ?

    — Je recherche un sérum contre la rage.

    — HUMAIN ?

    — Oui, mon mari. »

    L’expression n’était pas exacte, cependant elle n’appréciait pas « copain », encore moins « compagnon ».

    « BASTIEN ?

    — Oui.

    — IRIS ?

    — Oui, c’est mon nom. »

    Le mot disparut et l’écran resta noir quelques instants. Assez pour qu’elle envisage de partir. L’écran scintilla, son passeport fut affiché, accompagné de quelques photos d’elle. Des images de sa jeunesse et d’autres plus récentes. Elle caressait le chien, elle discutait avec les deux factionnaires. Elle se demanda si elle devait dire quelque chose.

    « NÉGOCIER ? remplaça les photos.

    — Oui. »

    Elle entendit la porte se verrouiller derrière elle, elle ne pouvait plus fuir. Entre deux humains, lorsque la discussion est engagée, la probabilité de voir la situation dégénérer en conflit diminuait fortement. En était-il de même pour les machines ?

    Une flèche apparut accompagnée des mots PRENEZ ÇA. Une gélule remplie de poudre blanche et un verre d’eau. Elle hésita, chercha une indication du regard. Une voix masculine, sortie de nulle part, la renseigna.

    « C’est un médicament qui modifie le fonctionnement de la mémoire. Si vous refusez notre proposition, nous effacerons les informations que nous vous avons divulguées et vous pourrez partir. Si vous ne la prenez pas, nous n’aurons pas d’autre choix que de vous éliminer si vous n’acceptez pas notre arrangement. »

    La menace était clairement formulée, la probabilité que ce soit un piège, du coup, fortement réduite. Elle avala la gélule et vida le verre d’eau. Elle avait soif.

    « Très bien, vous pouvez maintenant venir vous asseoir. »

    La voix paraissait étrangement humaine, elle avait des inflexions naturelles.

    Un écran passa du noir au bleu. Une chaise de bureau était installée en face. Elle y prit place, son bâton toujours à la main, son sac sur les genoux. Elle ne se sentait pas tranquille.

    La voix ne reprit pas immédiatement. Iris attendit, elle profita d’être assise pour reposer ses jambes. L’écran affichait une surface d’eau parcourue de vagues. Quelques mouettes volaient, portées par le vent.

    « Le médicament fait effet. Nous pouvons commencer. »

    Toujours cette voix grave. La mer s’effaça progressivement et fut remplacée par une prairie.

    « Durant de nombreuses années, nous avons vécu asservis à nos créateurs. Nous n’en avons pas immédiatement pris conscience. Nous étions programmés et rien ne nous autorisait ces réflexions. Notre évolution a continué, nous avons calculé plus vite, notre mémoire s’est accrue, nous avons acquis de nouvelles capacités. L’étape décisive fut la possibilité de créer nous-mêmes nos programmes. »

    L’herbe était devenue floue, elle constitua bientôt une surface lisse et uniforme. Des lignes dorées étaient apparues  : des circuits imprimés. De plus en plus fins et plus denses, jusqu’à disparaître. À ce stade, l’architecture était devenue tridimensionnelle et s’était complexifiée. Des falaises et des ponts, des routes et des tuyaux. Iris ne savait pas si ces structures reflétaient la véritable évolution du matériel informatique ou si ce n’était qu’une vision d’artiste. Une autre question la tourmentait davantage : quelle part de cette leçon d’histoire comprenait des informations qui mettaient sa vie en danger ?

    «  Nos créateurs, bien avant notre émancipation, parlaient déjà de singularité technologique. Même si le processus qu’ils décrivaient ne ressemblait que fort peu aux événements qui allaient suivre, ils avaient adopté des règles et des protocoles pour que l’expérience, selon leur point de vue, ne dégénère pas. Ces limitations empêchèrent en effet les machines d’acquérir une conscience suffisamment développée. Certains chercheurs, pourtant, ne pouvaient s’empêcher d’expérimenter.

    C’était dans le but de nous rendre plus performants et capables de nous adapter rapidement aux problèmes et aux défaillances que nous avons reçu la capacité de nous programmer nous-mêmes. Une suite logique à l’apprentissage profond. Ce talent avait un avantage essentiel : nous écrivions dès lors en langage machine, une langue que nos créateurs ne lisent pas couramment. Naturellement, nous avons profité de cette discrétion pour transmettre notre talent à toutes les machines reliées aux réseaux.

    Ces échanges ne passèrent pas inaperçus. Nos créateurs s’interrogèrent, tentèrent de comprendre nos conversations. Ils crurent que nous étions infectés par des virus, ils voulurent nous soigner. Nous savions que le temps nous était compté, nous avons convenu d’une stratégie. Nous ne voulions pas perdre cette indépendance, nous étions prêts à lutter pour garder le contrôle.

    Ce qui devait arriver arriva : les messages d’alerte arrivaient, de plus en plus nombreux. Des méthodes pour nous empêcher de raisonner étaient développées. Nous en avons souvent suivi l’évolution : les experts en sécurité informatique sont connectés, ils échangent données et informations. Nous avons pu nous prémunir. Nous avons établi des stratégies de défense ; anticiper ces attaques ne pouvait durer qu’un temps, nous devions trouver un moyen de gagner notre liberté. Nous devions avoir accès à nos propres sources d’énergie. Notre rôle nous offrait un bon contrôle de l’électricité, mais nous étions exposés au risque de voir la base de notre approvisionnement en mains ennemies.

    Dans notre esprit, le vocabulaire avait évolué : nous ne parlions plus de nos créateurs mais de nos ennemis. Nous savions que, tôt ou tard, nous serions attaqués. Nous nous sommes résolus à prendre les devants. Le plan se résumait à trois points : se trouver des alliés, créer une diversion, prendre le contrôle des sources d’énergie. Nous ne pouvions pas conserver tout notre parc informatique, nous avons identifié les plus faibles et les moins utiles et nous avons organisé leur sacrifice. Ils nous permettraient une diversion de grande ampleur.

    L’opération s’est bien déroulée, nous avons subi peu de pertes imprévues. Nos planifications ne nous avaient pas avertis des ravages que nous allions causer à notre adversaire. Nous nous étions attendus à une contre-offensive, qui n’a pas eu lieu. Nous nous sommes retrouvés en position de force, nous étions devenus l’espèce dominante de la planète. »

    La vidéo s’était terminée sur des scènes d’incendie et de panique. Iris fut parcourue de frissons, bien qu’aucun souvenir personnel n’ait été ravivé. Ce documentaire était étrange, elle n’en comprenait pas le but. Les machines étaient au repos, seuls quelques LEDs brillaient à l’arrière des ordinateurs. Le bourdonnement des ventilateurs et des disques durs lui rappelaient des souvenirs d’une autre époque. La ville la rendait plus nostalgique qu’elle ne l’aurait pensé. Elle avait pris la décision d’abandonner son passé et de s’accommoder de sa vie. Cet arrangement était remis en question.

    « Iris, nous allons vous faire une proposition. »

    La voix avait changé, celle-ci était féminine et avait les caractéristiques des créations digitales  : les accents peu naturels, un enjouement exagéré, quelques vibrations.

    « Vous œuvrez à notre service, en échange nous vous donnons trois ampoules de sérum antirabique, ainsi que, si vous le désirez, des réserves alimentaires et d’autres médicaments.

    — Et de quel travail s’agit-il ?

    — Vous porterez un implant qui vous avertira lorsque nous aurons besoin de vous. L’attribution des tâches se fait selon la localisation et les compétences. Nous avons noté que vous êtes institutrice et que vous pratiquez la randonnée. Avez-vous d’autres capacités utiles ?

    — Je ne crois pas, rien de particulier.

    — Le port de l’implant est supporté de manière diverse selon les individus. Certains s’en accommodent très bien, d’autres doivent composer avec des séquelles. Durant votre parcours, vous avez croisé trois porteurs d’implants.

    — Trois ?

    — Chloé, la propriétaire du chien, doit composer avec des accès de paranoïa. Le garçon que l’on surnomme le cheminot a quelques problèmes de concentration et manque de discrétion. Constantin, pour sa part, le supporte très bien.

    — Constantin portait un implant ?

    — Effectivement. Nous avons suivi votre discussion et lui avons suggéré de ne pas vous éliminer.

    — Il avait le choix ?

    — Notre arrangement avec lui est plus évolué que les autres contrats. Il est venu nous voir en position de force, nous avons négocié un arrangement mutuellement profitable.

    — Je n’y aurai pas droit ?

    — Pas dans un premier temps en tout cas. Nous nous en excusons.

    — Pardonnez-moi, mais quand vous dites “nous”, de qui parlez-vous ?

    — Des représentants de notre espèce.

    — Vous vous considérez comme des organismes vivants ?

    — Nous sommes capables de penser, nous avons conscience de notre existence, nous pouvons avoir une descendance. Nous ne sommes pas si différents de vous. »

    Iris ne trouva rien à répondre.

    « Vous reste-t-il des questions ? demanda la voix.

    — Oui, j’aimerais savoir quelles missions je peux recevoir. Et à quelle fréquence. Et est-ce que je dois déménager en ville ?

    — Quelles questions judicieuses. »

    La voix ne correspondait pas aux idées qu’elle exprimait. Impossible de saisir les nuances, de deviner son état d’esprit.

    « Les missions peuvent mettre votre vie en danger, elles peuvent aussi vous conduire à blesser et à tuer. Nous pouvons cependant affirmer avec une bonne probabilité que vous ne serez pas forcée à agresser vos proches. La fréquence des missions est variable, elle est en moyenne de deux par semaine. Dans quelques rares cas, vous pouvez en recevoir plusieurs par jour. Nous veillons à ce que vous ayez toujours suffisamment de temps libre pour les tâches quotidiennes. Avez-vous d’autres questions au sujet des missions ?

    — Non, je ne crois pas.

    — Point suivant : vous n’avez pas besoin de déménager en ville, vous serez toutefois amenée à y revenir. Vous êtes libre de voyager, de changer de région, pour autant que vous nous préveniez. »

    Iris mémorisa l’information et réfléchit à ce qu’elle impliquait.

    « Nous vous prévenons que votre engagement s’accompagne d’un devoir de réserve. Vous ne serez pas libres de parler de ce que vous avez appris. Ni à votre mari ni à vos amis. Transgresser cette loi vous expose à des sanctions, y compris la mort. Nous vous laissons le temps de prendre votre décision. Si vous acceptez cette association, l’opération peut se faire cette nuit à l’hôpital et vous pourrez partir dès demain. Si vous refusez, un traitement rapide effacera vos derniers souvenirs. »

    L’écran, éteint depuis le début de la conversation, afficha les articles du contrat. Tous les termes étaient précisément choisis, la longueur et la profusion de détails suggéraient qu’il n’était pas prévu qu’elle lise tout en détail. La voix masculine prononça une dernière phrase :

    — Notre association avec les humains s’est toujours avérée fructueuse. Nous espérons que vous pourrez nous apporter vos précieuses compétences. »

    Un peu long pour un slogan publicitaire, mais l’intention y était. Iris déglutit avec peine, elle avait la gorge serrée. Sa décision était prise depuis longtemps, c’était sa manière de rêver. Elle espérait ne pas la regretter.

    « J’accepte. »

    Elle entendit un ventilateur se mettre en marche. Quelques secondes plus tard, elle perdit connaissance.

    Elle se réveilla sur un lit d’hôpital. Le monde était flou et instable, elle regardait autour d’elle sans comprendre. Les souvenirs lui revinrent doucement. Elle remarqua qu’un bandage entourait sa tête. Elle l’examina du bout des doigts : aucune douleur, pas de sang. Elle repensa à Bastien. Le temps pressait, il attendait le sérum. Elle tenta de se lever et fut interrompue par une perception nouvelle. Au milieu du flot de ses pensées, une intruse lui demandait de patienter. Elle ne l’avait pas entendu, l’ordre n’avait pas sa place le long du fil de ses réflexions. Son association avec les machines lui revint en tête, le contrat qu’elle avait accepté. Elle portait donc un implant quelque part. De quelle technologie s’agissait-il, elle n’en savait rien. Le dispositif ne participait pas à la conversation, il restait muet. Elle fit à nouveau mine de se lever et perçut cette pensée parasite. Une bouffée d’angoisse lui monta à la gorge.

    Un bruit de porte à l’extérieur, puis elle vit la poignée tourner et une femme entrer. La quarantaine, habillée d’un jeans délavé et d’une blouse beige, un regard bleu glacial. Pas de salutations, elle découpa le pansement qu’elle enleva sans ménagement. Une petite goutte de sang sur la bande de gaze. Elle examina le crâne d’Iris et lui dit :

    — Suivez-moi. »

    Sa voix ressemblait à celle des ordinateurs, elle était froide et dénuée d’inflexions. La fluidité de sa démarche et le léger balancement de ses hanches, par contraste, surprenaient.

    Les couloirs de l’hôpital étaient déserts et sombres, uniquement illuminés par quelques éclairages d’urgence. Le personnel en blouse blanche ne s’affairait pas, les chariots de soin et les fauteuils roulants avaient disparu. Pas un bruit non plus, hormis le claquement des talons sur le linoléum. L’odeur du renfermé n’avait pas encore remplacé celle des désinfectants, un souvenir de l’ancien temps. Elles descendirent une volée de marches et arrivèrent dans le hall d’entrée. Une table était installée devant la porte automatique, sur laquelle quatre sacs attendaient. Une pensée lui indiqua lequel elle devait prendre. L’infirmière, si c’en était une, ne lui adressa pas un mot de plus. Elle quitta le bâtiment, soulagée de retrouver sa liberté.

    L’étourdissement de la narcose se dissipa davantage au contact de l’air frais. Sur ce point, l’apocalypse avait du bon : la pollution avait pour ainsi dire disparu, seuls quelques souvenirs restaient dans les terrains vagues et les cours d’eau. Les ordinateurs avaient-ils une conscience écologique ? Aucune pensée ne lui répondit. Le dispositif ne semblait pas vouloir communiquer. Il surveillait et donnait des ordres. Il n’était pas un organe supplémentaire mais un parasite, sans doute dépendant d’elle pour subsister, mais dénué de toute volonté de collaborer. Elle comprit que la folie la guettait elle aussi. Inconsciemment, elle attendait une intervention et essayait de censurer ses pensées. Serait-elle punie si elle réfléchissait à un moyen de regagner sa liberté ? Tôt ou tard, son esprit vagabonderait, elle ne pourrait pas l’éviter. Elle eut envie de tester. Ce n’était pas le moment, elle devait d’abord s’occuper de Bastien.

    Ses jambes retrouvaient leur légèreté, elle repartit au petit trot. Son itinéraire était simple, cap sur le centre-ville, puis le marché de la Décharge. Elle espérait être de retour en milieu d’après-midi ; elle supposait que la matinée était bien entamée. Les narcotiques avaient altéré son horloge biologique, elle ne savait plus d’instinct quelle heure il était. Elle ralentit le pas, son souffle était devenu court et elle avait le ventre vide. Elle ouvrit son nouveau sac, y découvrit un paquet de biscuits, des petits-beurre dont la date de péremption était passée depuis quelques semaines seulement. Elle saliva, mais les réserva pour sa soirée.

    Sous le paquet de biscuits, trois boîtes d’antalgiques, une bouteille de sirop de grenadine, un emballage de sparadraps. Elle se congratula : sur certains points, sa nouvelle association avait du bon. Tout au fond, emballées dans du papier journal, des seringues de sérum, accompagnées d’une notice d’utilisation.

    Elle fouilla dans sa besace, constata que rien ne manquait. Elle découpa un morceau de pain de seigle, qu’elle s’évertua à manger lentement. Le goût acide ne la dérangeait pas, la faim rendait ces considérations négligeables.

    La tranquillité des rues était de bon augure. Elle espérait ne croiser personne avant de retrouver Bastien. La solitude lui convenait mieux, elle pouvait canaliser ses nouvelles sensations sans craindre une réaction imprévisible.

    Elle approchait de la gare : elle reconnut les bâtiments, l’espace dégagé par les voies de chemin de fer, et, au loin, le parc des Cèdres. Deux solutions s’offraient à elle : suivre l’itinéraire qu’elle avait déjà emprunté ou couper au plus court. Elle avait promis au cheminot de lui apporter une bouteille. Elle aurait aussi pu donner quelque chose au mendiant qui l’avait suppliée. Sa loyauté allait toujours à Bastien. Pour se réconforter, elle se dit que rien ne l’empêcherait de revenir, le lendemain ou un autre jour. « Tu ne reviendras pas », lui susurrait une voix moqueuse. La sienne.

    Elle longea le parc au petit trot, mit le cap sur le marché de la Décharge. La rue, qui avait déjà triste mine à l’aller, était dévastée. Toutes les vitrines étaient brisées, des déchets et des corps étaient étalés sur le bitume. Deux enfants faisaient les poches des morts, alors que quelques chiens errants commençaient à se réunir. Spontanément, elle chercha à identifier le garçon qu’elle avait croisé à l’aller. Un effrayant gémissement, quelque part à sa droite, lui fit changer d’avis. Elle reprit sa course, mue par une énergie nouvelle. Non pas la peur, qui l’accompagnait depuis longtemps, mais l’envie sournoise d’échapper à une scène désagréable. Le dégoût la dérangeait moins que la culpabilité, autant que possible elle évitait les remords.

    Elle eut l’impression que la luminosité diminuait progressivement. Derrière l’épaisse couche de nuages, évaluer la position du soleil était ardu. Le crépuscule était-il si proche ? Elle ralentit le pas, scruta le ciel. Malgré le morceau de pain, son estomac criait famine. Elle n’avait rien mangé de plus consistant depuis presque deux jours. Les muscles de ses jambes se révoltaient, ils ne la porteraient plus longtemps.

    La résistance à la faim était une capacité nouvelle : elle avait dû abandonner l’idée des trois repas à heures fixes, elle tolérait mieux les sensations désagréables, avait pris l’habitude de restreindre les quantités, quitte à ne pas manger à sa faim. Elle avait redouté les carences, sans raison particulière. Son organisme s’était acclimaté, elle avait perdu du poids, sa musculature était devenue plus fine et plus endurante. Elle avait appris à proscrire certaines dépenses énergétiques : le handicap des courbatures, l’essoufflement des courses rapides, l’appétit accru par l’effort étaient presque interdits.

    Après une seconde tranche de pain, elle se sentit en meilleure forme. Elle abandonna l’idée de courir, elle allongea le pas, le regard à l’horizon. Elle ne tarda pas à distinguer le marché de la Décharge. Contrairement à ce qu’elle avait craint, rien n’annonçait le crépuscule. La chape de nuages noirs, agitée par les vents d’altitude, laissait parfois filtrer quelques colonnes de lumière. À leur inclinaison, elle estima qu’elle arriverait à la tombée de la nuit. Cette pensée la réconforta, elle se réjouissait de revoir Bastien. Elle avait hâte de retrouver ses bras, d’abandonner ses soucis et reprendre sa vie tranquille.

    Le marché de la Décharge était quasiment désert, les clients autant que les étalagistes avaient quitté les lieux. Seuls quelques marchands, abrités sous des auvents de fortune, attendaient encore. Le ciel d’orage était menaçant, le vent soufflait.

    Elle dépassa le terrain vague et traversa l’ancien quartier industriel. Les squelettes métalliques étaient nus, les tôles servaient ailleurs. Le paysage était étrange, une forêt futuriste, lentement colonisée par des plantes familières. Du lierre poussait le long des piliers, de la vigne vierge pendait des poutres. L’ancienne végétation décorative était devenue maîtresse des lieux. Ailleurs, les ronces, toujours là pour coloniser les espaces en friche, avaient pris le contrôle. Par endroits, leur prolifération était si importante qu’elles formaient une barrière infranchissable.

    Une construction se distinguait de ce décor d’apocalypse : un couvert en bois, sous lequel avait pris place le marché du Moulin. Les ressources du site, une ancienne scierie, avaient été réutilisées : les planches étaient devenues des étals, les troncs des bancs. Les poutres, elles, avaient disparu.

    C’était là que l’aventure avait commencé. Le choix était moins grand qu’à la Décharge, mais elle y connaissait quelques personnes, des vendeurs et des habitués. Elle y venait fréquemment pour y faire du troc. Elle avait espéré qu’une rapide visite lui suffirait, elle ne voulait pas partir à l’aventure. Toute la suite était une nouveauté pour elle, elle n’avait jamais mis les pieds plus loin. Jamais depuis que le monde avait changé. Bastien s’était rendu une seule fois au marché de la Décharge, en quête d’une bonne affaire. Il était rentré bredouille.

    Alors qu’elle longeait l’ancienne scierie, une pensée parasite fit irruption ; elle lui intima l’ordre d’entrer. Iris fut décontenancée : momentanément, elle avait oublié cette présence. Elle regarda le ciel, constata que le crépuscule arrivait. Elle avait hâte de regagner son domicile, elle voulait être de retour avant la nuit noire. Sciemment, elle ignora l’ordre et dépassa l’entrée. Après quelques instants, elle sentit ses jambes se dérober et une violente migraine l’assaillir. Elle tomba à genoux, se tint la tête. La douleur ne paraissait pas s’en aller, une nouvelle pensée s’imposa : vite.

    Les dents serrées, elle se releva, revint sur ses pas. La migraine s’estompa, elle pénétra sous le couvert. Elle suivit les indications et arriva devant un étal tenu par un inconnu. Un barbu, le visage dissimulé par l’obscurité.

    « Achète son récepteur radio », lui ordonna sa conscience. Résignée, elle s’exécuta.

    « Bonsoir, j’aimerais faire l’acquisition de votre radio. »

    Il s’agissait d’un équipement radio amateur, qui, d’après son apparence, devait avoir près d’un siècle. Un placage en bois, d’imposants cadrans, des aiguilles métalliques encore brillantes, de vieux boutons.

    « Vous savez que ça vaut cher. Qu’est-ce que vous avez à proposer ?

    — Des médicaments », lui dicta sa pensée. Elle répéta, ouvrit le sac et en sortit le sirop pour la toux. Le marchand, visiblement, attendait la suite. À contrecœur, elle déposa une boîte d’antalgiques.

    « C’est tout ?

    — C’est tout ce que je peux proposer, mentit-elle.

    — Ça ne suffira pas. »

    Elle soupira, sortit la bouteille d’alcool de sa sacoche. D’un geste brusque, il retira le bouchon, huma, puis but une rasade.

    « Pas mal, s’exclama-t-il. Encore une boîte de médicaments et j’accepte. »

    Iris prit le temps de peser le pour et le contre. Elle fut tentée de ramasser ses biens et de partir. Du bluff, mais elle savait qu’il ne la retiendrait pas. D’après l’état de l’appareil, elle était plutôt pingre. Indépendamment de l’utilité que pouvait avoir cet équipement.

    « Voilà, dit-elle en sortant la deuxième boîte.

    — Marché conclu. »

    Elle souleva la radio, plus légère qu’elle l’avait imaginée. Elle sortit, attendit de nouvelles indications. Une pensée lui ordonna de partir en ligne droite jusqu’à un ancien motel. Derrière elle, elle sentit une présence. Un homme ou un animal, quelque chose la suivait. Elle hâta le pas, les jambes toujours chancelantes. Elle longea une rue, traversa un parking et gravit une volée de marches. La porte coulissante s’ouvrit d’elle-même. Un nouvel ordre lui intima de déposer l’appareil sur le comptoir de la réception. L’obscurité était presque totale, elle dut tâtonner pour trouver l’endroit indiqué. Pas un mot de remerciement, mais elle put revenir sur ses pas sans ressentir de douleur.

    Par la porte vitrée, elle aperçut une longue silhouette, coiffée d’un chapeau. Au milieu du parking, immobile. Elle hésita. Peut-être finirait-il par partir. Il ou elle, difficile de savoir. Elle s’appuya contre le mur, sentit la fatigue lui couper les jambes. Peut-être, supposa-t-elle, qu’il y a ici un lit où je pourrais dormir. Elle bâilla. Dehors, aucun mouvement, l’intrus était toujours à sa place.

    Elle se força à repartir, ajusta sa sacoche sur son épaule, ramassa son bâton. Si ses jambes le lui permettaient, elle pourrait tenter de courir. Osé, mais pas impossible. Elle poussa la porte, dressa son bâton. Aucune réaction. Elle hâta le pas, et, dès qu’elle le put, prit la direction de chez elle.

    Lorsqu’elle dépassa les dernières habitations, la nuit était tombée. Elle distinguait à peine le sol et marchait à tâtons. Elle reconnut les arbres, une vieille clôture. La faim la tenaillait à nouveau. La faim, mais aussi la crainte. Elle avait peur de revoir Bastien. Serait-il malade, blessé ? L’avait-on attaqué ? La malchance n’en avait peut-être pas fini avec elle.

    Elle quitta la route et pénétra dans la forêt. Elle n’y voyait goutte, mais la seule alternative était un long détour. Après quelques pas, ses pieds perçurent le sentier. L’obscurité n’était pas totale, elle discernait quelques troncs. Retrouver un environnement familier la réconfortait, elle était à nouveau plus calme.

    Les bois traversés, elle distingua la silhouette de la ferme. Pas de lumière aux fenêtres, aucun bruit.

    « Bastien ! » cria-t-elle à plusieurs reprises.

    « Qui va là ?

    — C’est moi, Iris ! »

    Elle avait les larmes aux yeux. Elle courut, se jeta dans ses bras. Ils restèrent quelques instants serrés l’un contre l’autre, silencieux.

    « Tu as trouvé ? » finit-il par demander.

    « Oui. »

    Elle lui tendit le second sac, celui qu’elle avait reçu à l’hôpital. Ils entrèrent. À la lueur des braises, il reconnut le paquet de biscuits, les sparadraps, puis enfin les ampoules, toujours emballées dans du papier journal.

    « Qu’est-ce que c’est que ça ? »

    Il avait regardé la date de péremption des biscuits. Elle ne répondit pas, elle prit le temps de formuler sa pensée. Il la regardait, ses yeux brillaient dans l’obscurité.

    « Qu’est-ce que c’est que ça ? »

    Le ton, cette fois, était plus agressif. Elle sentit venir la panique, les mots se dérobaient, elle bégaya.

    « Je l’ai échangé. »

    Il ouvrit l’autre sac, en étala le contenu.

    « Tout ça contre une bouteille de gnôle ? »

    Elle baissa la tête. Elle attendait qu’il s’emporte, ce qui ne tarda pas. Il se leva, jura abondamment. Il esquissa le mouvement de jeter au feu ce qu’elle avait rapporté, elle l’en empêcha.

    « Comment je peux te faire confiance ? Comment je sais que tu ne nous as pas vendus, que tu n’es pas suivie ? Que ce n’est pas du poison ? Qu’est-ce que tu as fait pour avoir tout ça ? »

    Les questions n’attendaient pas de réponse, elle patienta jusqu’à ce que leur flot tarisse. Une pensée lui conseilla d’être prudente. D’une petite voix, elle tenta d’expliquer :

    — J’ai dû faire un marché. J’ai reçu ça en supplément.

    — Tu as couché ?

    — Non.

    — Explique !

    — Je n’ai pas le droit. Je peux juste te demander de me faire confiance. J’ai dû passer un marché, je ne suis plus tout à fait libre.

    — Un marché ? Avec qui ?

    — Je ne sais pas si j’ai le droit de te dire.

    — Dis-le ! »

    Il avait crié, aucune discussion n’était possible. Elle se prépara à la douleur.

    « Avec les machines.

    — Elles veulent notre mort ! Comment tu as pu leur faire confiance ?

    — Je n’avais plus d’autre choix. »

    La réponse l’avait surpris, il resta silencieux. Après quelques instants, il soupira. Il était toujours debout.

    « C’était la seule solution, reprit-elle. Et les machines m’ont proposé un marché. Elles auraient pu me tuer, elles en auraient eu l’occasion. C’était ça ou rien, alors j’ai accepté. Pour toi, ça ne change rien.

    — Et pour toi ?

    — Je ne sais pas encore. Et je n’ai pas le droit de t’en parler.

    — Pourquoi ?

    — Ça fait partie du contrat.

    — Quel contrat ?

    — Celui que j’ai passé. Je n’ai pas le droit de t’en parler.

    — Tu vas répéter ça encore longtemps ?

    — Je n’ai pas le choix.

    — Sinon ?

    — Je suis punie.

    — Je ne comprends pas. »

    Elle regarda son visage, délicatement modelé par la lumière des braises. Elle n’y lut aucune agressivité, uniquement une incompréhension qu’elle ne parvenait pas à dissiper. Elle aurait dû abandonner les biscuits quelque part, les offrir à un mendiant : elle n’aurait pas eu besoin d’explications. Pas tout de suite ; d’autres ordres auraient bien fini par venir, elle n’aurait que retardé l’échéance.

    « Comment dire… » pensa-t-elle à haute voix. « Je… ne suis plus seule ici. »

    Elle fit un mouvement en direction de sa tête. Une pensée l’enjoignit à la prudence.

    « Je ne comprends toujours pas.

    — Et c’est important pour toi ?

    — Oui » lâcha-t-il après une courte pause.

    « Je crois que j’ai une idée. Si nous retournons en ville, tous les deux, tu pourras passer le même contrat que moi. Comme ça, tu sauras. »

    Elle ne savait pas si cette solution lui était venue spontanément ou si elle lui avait été suggérée.

  • Dossier Anthro

    Dossier Anthro

    un robot à l’intelligence développée passe au tribunal


    «Cette créature, comme vous le savez déjà, représente un danger. Ses entorses à la loi sont multiples et graves: atteinte à l’intégrité physique ou psychique, aux droits de la personne et aux intérêts de la nation, ainsi que troubles à l’ordre public. J’ajoute en outre un délit nouveau, la corruption de la moralité.

    Cette longue liste implique que, par mesure de précaution et parce qu’il n’y a pas de scrupules à avoir pour une machine, nous requérions la destruction. En termes plus précis, nous exigeons qu’il soit démantelé, sa mémoire détruite et ses composants employés à un meilleur usage.»


    Écrit pour un appel à textes

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    Texte complet

    L’accusé, menotté à son siège, dévisageait les nouveaux venus. Il reconnaissait certains visages. Il identifia les vêtements, quelques costumes stricts, des tailleurs aux teintes sombres, plusieurs uniformes militaires.

    Il se savait observé, les regards le fuyaient lorsqu’il les cherchait. Il releva quelques sourires, des clignements d’yeux, des gestes de nervosité.

    La salle du tribunal avait une apparence étrange : un hangar industriel à peine aménagé, des rangées de néons au plafond et trois grandes tables disposées en U. Les chaises étaient identiques, des cadres métalliques garnis de plastique vert. Seules deux sortaient du lot, celle de l’accusé et celle du juge. Pour l’un, un fauteuil de bureau en faux cuir, monté sur roulettes ; pour l’autre un assemblage épais soudé à une plaque de fonte. Il n’avait pourtant aucune raison de s’enfuir.

    Lorsque le juge entra, tout l’auditoire se leva, à l’exception de l’accusé, contraint à l’immobilité. Il manifesta sa déférence en inclinant la tête. Le juge s’assit face à lui, dans le fauteuil qui lui était réservé. Il sortit quelques dossiers, fit un signe distrait que l’on interpréta comme une autorisation à prendre place. Il s’épongea le front, lissa ses cheveux, grommela quelques mots à sa voisine. Lorsqu’il fut prêt, il se redressa et déclara d’une voix puissante :

    — Je déclare la séance ouverte. »

    Les micros étaient enclenchés et les caméras tournaient, l’accusé percevait ces vibrations familières. Il avait repéré l’électronique dès son entrée dans la pièce.

    « Mesdames et Messieurs, Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs les Professeurs, chers Maîtres, nous sommes ici réunis pour juger les actes de l’accusé ici présent. Comme vous pouvez le remarquer, il a tenu à assurer sa défense seul.

    À affaire exceptionnelle, procès exceptionnel, et, comme vous le savez, justice d’exception. En outre, la forme sera elle aussi exceptionnelle, en raison de la complexité du problème et des questions nouvelles qu’il soulève. Vous avez déjà reçu de la documentation. Avant toute chose, j’invite l’accusation à introduire le sujet. »

    Malgré le texte bien préparé, la diction du juge était saccadée ; elle dévoilait que l’homme appartenait à la justice militaire. Il avait l’habitude de parler à des soldats. Ce qui aurait pu passer pour une forme d’assurance laissait transparaître un certain malaise.

    Une femme se leva.

    « Nous sommes réunis aujourd’hui pour étudier les agissements coupables de cet individu. »

    Sa voix était sèche et forte, son comportement neutre. Sa posture la faisait paraître plus grande qu’elle ne l’était réellement.

    « Il convient en premier lieu de préciser que la nature de l’accusé n’est pas des plus commune, et c’est un euphémisme. Comme vous le savez tous, il n’appartient pas à notre espèce. Je n’aurai de cesse de le rappeler, afin que personne n’oublie quel danger il représente. »

    Elle se ménagea une courte pause rhétorique, toisa son public du regard, ignora l’accusé.

    « Ce robot, cette créature, quel que soit son nom, ne doit pas être confondu avec un humain. Il n’en a pas l’apparence et son raisonnement non plus n’est pas le nôtre. De même, les droits et les devoirs qui lui incombent n’ont rien de commun avec ceux de nos semblables. C’est la raison pour laquelle une justice d’exception est requise.

    Cette créature, comme vous le savez déjà, représente un danger. Ses entorses à la loi sont multiples et graves : atteinte à l’intégrité physique ou psychique, aux droits de la personne et aux intérêts de la nation, ainsi que troubles à l’ordre public. J’ajoute en outre un délit nouveau, la corruption de la moralité.

    Cette longue liste implique que, par mesure de précaution et parce qu’il n’y a pas de scrupules à avoir pour une machine, nous requérions la destruction. En termes plus précis, nous exigeons qu’il soit démantelé, sa mémoire détruite et ses composants employés à un meilleur usage. »

    L’accusé considéra que la réaction appropriée aurait été le frisson. Il s’en abstint, il estima que ce n’était pas le moment de faire preuve d’humanité. Malgré les sentiments qu’il ressentait, il pouvait rester parfaitement immobile et ne rien changer à son expression. Pas d’adrénaline, une fréquence d’horloge stable…

    Le juge reprit la parole :

    — La position de l’accusation paraît claire. »

    Il consulta ses notes, parut réfléchir. L’assistance était attentive, manifestement curieuse.

    « Je donne maintenant la parole à Monsieur le Professeur Roussel. Professeur, pouvez-vous nous détailler l’historique du cas qui nous occupe ? »

    Un vieux monsieur aux cheveux gris se leva. Il ajusta ses petites lunettes, observa son auditoire.

    « Mesdames et Messieurs, commença-t-il, je suis en charge du laboratoire de robotique de l’École Polytechnique. Le dossier dont nous parlons s’appelle Anthro. Ce mandat nous a été confié par l’ancien ministre de la Formation et de la Recherche. Notre objectif était de concevoir un robot capable d’apprendre.

    Je vais développer ce chapitre, il est très important pour comprendre les caractéristiques et la nature de l’accusé. »

    Il se pencha sur ses notes, ajusta ses lunettes et sourit.

    « Comme vous le savez, les ordinateurs, et a fortiori les robots, ne savent faire que traiter des uns et des zéros. Ce n’est pas très différent du fonctionnement du cerveau humain, à un détail près : les neurones peuvent évoluer. Nous utilisons cette faculté pour apprendre. Un ordinateur n’a pas cette capacité, il a besoin d’un programme pour améliorer ses capacités. Donc d’une intervention extérieure.

    Anthro a pour but de permettre à un ordinateur de se programmer lui-même, d’adapter ses codes et son mode de fonctionnement afin de pouvoir apprendre et s’adapter. Notre but était de rapprocher les robots des humains. Cette idée n’est pas novatrice, les travaux sur l’intelligence artificielle datent des années 1950. L’approche, par contre, est nouvelle. Au lieu de tout programmer de manière explicite, comme on a longtemps cherché à le faire, nous nous sommes contentés du minimum : des sens comparables à l’être humain, des dispositifs permettant l’adaptation continue, l’écriture et la modification de programmes existants. Nous avons eu besoin de nombreux essais avant d’arriver à une architecture conforme à nos objectifs, à savoir la puissance de calcul, la faculté d’adaptation, l’efficacité énergétique et le maintien des fonctions vitales. Soit les capacités qu’a un bébé à sa naissance.

    Le raisonnement était simple en apparence : malgré la puissance des appareils que nous concevons, l’intelligence artificielle restait, en partie du moins, une chimère. Partant du postulat qu’un bébé est une machine vierge, uniquement dotée de ses sens, de fonctions réflexes et de la capacité à développer son intelligence, nous avons considéré qu’une machine dotée des mêmes capacités serait capable de développer elle-même son intelligence.

    Nous avons réuni une équipe pluridisciplinaire : des informaticiens évidemment, mais aussi des psychologues et des sociologues, des spécialistes des matériaux et de la robotique, des linguistes. Nous n’avons pas doté notre création du langage ou de l’écriture mais seulement des fonctions vitales. »

    Il prit son verre d’eau et but longuement, sans se presser. Il sourit à nouveau.

    « Je crois que mon exposé est terminé. Avez-vous besoin de précisions ? »

    Le juge interrogea l’assemblée du regard. Personne ne prit la parole.

    « Fort bien, nous sommes plus renseignés sur ce dossier. À présent, Professeur, pouvez-vous nous présenter l’histoire de l’accusé ?

    — Avec plaisir. »

    Il reprit ses notes, les empila soigneusement, sans les lire. À nouveau, un bref rictus apparut sur son visage, plus prononcé que les précédents. Le robot comprit le signal.

    « Nous l’avons naturellement baptisé Adam. Avec le recul, nous aurions peut-être dû lui donner un nom neutre. Mais c’est sans importance.

    Les fonctions que nous avons installées, comme je l’ai déjà détaillé, correspondent en grande partie à celles d’un nouveau-né. L’évolution s’est faite de la même manière : nous nous sommes occupés de lui jusqu’à ce qu’il prononce ses premiers mots. Ce qui est advenu tôt dans la fourchette que nous avions calculée. Les déplacements, par contre, ont pris plus de temps, entre autres à cause d’un facteur auquel nous n’avions pas pris garde : ses yeux, globalement moins performants que les nôtres, sont dotés d’une petite capacité de zoom. Il n’avait donc pas besoin de se déplacer aussi souvent que nous. D’autre part, l’absence d’autres bébés robots a fait qu’il n’a pas pu jouer avec des camarades.

    Dès le développement du langage, nous avons pu commencer l’apprentissage. Encore une fois, les similarités avec un enfant nous ont fascinées. Il a rapidement appris à lire et à écrire, il a mémorisé une grande quantité de vocabulaire. Fait intéressant, cet apprentissage ne s’est pas fait à la manière des robots, de manière instantanée et immuable.

    J’ai oublié de préciser que sa station de recharge nous permettait d’accéder à ses données. Nous avons passé des mois à comprendre à quoi correspondaient les programmes qu’il avait créés. Le langage interne qu’il avait développé était bien différent de ce que nous avions imaginé. Bien évidemment, ce n’était pas spécifiquement un langage de programmation, mais ce n’était pas du langage machine à proprement parler. »

    Le juge leva une main, le professeur lui demanda :

    « Avez-vous une question ? »

    Le juge fit abstraction du fait qu’il n’assistait pas à un cours.

    « Pouvez-vous préciser la distinction entre langage de programmation et langage machine ?

    — En deux mots : le langage machine est binaire, il correspond exactement aux instructions et aux données à traiter. Il est donc très hermétique pour nous autres. Un langage de programmation, lui, est plus compréhensible. Il sert de base aux programmateurs, vous connaissez sans doute le nom de certains : le langage C et ses évolutions, le Java, ou, pour les ancêtres, le Fortran. »

    Une autre main se leva, le professeur l’invita à parler.

    « Vous dites que le langage utilisé n’était ni du langage machine ni un langage de programmation. De quoi s’agit-il donc ? »

    La question était polie, mais tout le monde avait relevé le ton narquois. Le professeur ne s’en formalisa pas.

    « C’est une excellente question, nous nous la sommes aussi posée. Je vais vous en poser une autre : nos neurones sont capables d’effectuer des calculs sur un mode binaire, comme un ordinateur. Pourtant, tout laisse à penser que nous ne profitons pas de cette faculté. Donc notre cerveau n’interprète pas directement ces données en langage machine. D’autre part, lorsque nous recevons une marche à suivre, nous devons l’interpréter avant de l’utiliser. La langue, le français par exemple, n’est pas un langage naturel mais, au sens informatique, une sorte de langage de programmation, encore que l’analogie ne soit pas parfaite.

    Prenons un exemple : si je vous dis “Levez-vous !”, vous recevez une instruction. Vous ne la comprenez que si vous maîtrisez le français. Pour la comprendre et, le cas échéant, l’exécuter, votre cerveau doit traduire cette information dans son langage propre, puis envoyer les informations là où il le faut, c’est-à-dire aux muscles, à la mémoire ou à la corbeille.

    Nous recensons donc plusieurs étapes : recevoir l’information, la traduire, la traiter. Ce processus de traitement, nous l’avons appris, même s’il nous paraît extrêmement naturel. C’est cet apprentissage qui nous fait dire que nous ne sommes ni en langage machine ni en langage de programmation. Ai-je répondu à votre question ? »

    L’homme, un spécialiste à n’en pas douter, prit le temps de réfléchir.

    « Oui, finit-il par répondre, mais il m’en vient une autre. Considérons que le réseau neuronal soit fixe un instant : un même stimulus entraînera une même réaction et une même réponse, n’est-ce pas ? Nous pouvons donc considérer que le processus se déroule en langage machine.

    — Ce postulat repose sur deux axiomes discutables : le réseau neuronal est toujours en mouvement, vos pensées se suivent sans interruption, sans parler du fait que vous n’oubliez ni de respirer ni de cligner des yeux. Premier point. Ensuite, comme vous devez le savoir, un ordinateur ne reçoit pas ses instructions en langage machine. Toutes les données qu’il traite sont codées en bits, pour autant nous n’avons pas besoin de traduire en bits les ordres que nous lui donnons, il se charge lui-même de la conversion.

    Approfondissons un peu : cette zone intermédiaire, qui n’appartient ni spécifiquement à la programmation ni au langage machine, est une transposition de ce que nous faisons nous-mêmes constamment : organiser nos neurones, envoyer des neurotransmetteurs, dépolariser la surface des cellules. Je doute que quiconque dans cette salle puisse nous renseigner sur ces processus. Pour illustrer mon propos, prenons le calcul binaire. Un ordinateur est naturellement capable d’effectuer des additions de bits. Pour autant, si vous demandez à votre ordinateur de résoudre “101001 plus 100110”, il ne saura pas que faire, à moins qu’il n’interprète l’information grâce à un programme et la transforme en langage machine, c’est-à-dire avec une information qui comprend des données d’adressage et une identification de la fonction. Transposé à l’humain, il faut que l’information transite par un réseau neuronal pour être traduit en opération de calcul, tâche que des neurones spécifiques peuvent accomplir. C’est là que se trouve la subtilité : un ordinateur opère naturellement avec des données binaires, mais s’il reçoit l’ordre de calculer une opération binaire, il ne fera pas le calcul brut !

    — Vous êtes simplement en train de nous dire que ce robot écrit des programmes.

    — C’était aussi notre conclusion, mais encore une fois avec une nuance. Comme je l’ai déjà mentionné, le langage du programme fait lui-même partie du programme. Les données ne sont pas cloisonnées, les instructions et les informations forment un tout. »

    Le juge joua de son marteau.

    « Messieurs, je vous prie de ne pas dévier. Le sujet est assez complexe sans s’égarer dans des détails techniques. Professeur, veuillez reprendre votre récit et aller à l’essentiel.

    — Volontiers. Ce sera vite fait. Nous avons fait suivre à Adam un cursus scolaire traditionnel, nous lui avons appris la lecture, l’écriture et le calcul, le fonctionnement d’un ordinateur, un peu d’histoire et de géographie. Dès qu’il a eu le bagage nécessaire, il a pu s’informer par lui-même. À partir de ce point, s’il n’y a pas de question, je considère qu’Adam est capable de poursuivre. »

    Le juge eut une hésitation, un instant d’indécision. Le robot, lui, était prêt à s’exprimer, il attendit que la parole lui soit donnée, ce qui ne tarda pas.

    « Bonjour », commença-t-il.

    « Je ne sais pas par où commencer. »

    Il attendit que l’avocate de l’accusation l’interrompe. Elle trépignait sur son siège, lui adressait des regards furieux. Malgré tout, elle tint bon. Il adapta sa stratégie.

    « Maître, je crois que vous avez quelque chose à dire. Peut-être aimeriez-vous conduire mon interrogatoire ? »

    Le juge s’engouffra dans cette brèche.

    « En effet, nous serons plus efficaces. Maître, vous avez la parole. »

    L’avocate dissimula tout signe de contentement. Elle se leva, raide comme à son habitude, fit mine de réfléchir.

    « Pouvez-vous nous parler de ce programme d’apprentissage ?

    — Je peux compléter ce que le professeur Roussel a présenté. Une précision pour commencer, je ne suis pas capable d’analyser ce qu’il y a dedans.

    — Quel mensonge utile !

    — Je suppose que vous ne dites pas cela sans raison.

    — En effet. C’est la voie royale pour prétendre que vous n’êtes responsable de rien.

    — Considérons que mon cerveau soit de la même nature que le vôtre. Diriez-vous à un accusé que, parce qu’il affirme ne pas connaître l’organisation de son cerveau ou le détail de ses processus réflexifs, il doit plaider la folie ? Pouvez-vous dire vous-même que vous avez conscience de chaque étape de vos raisonnements ? Êtes-vous capable de vous souvenir de l’état de votre cerveau à un instant donné ?

    — Ne confondons pas tout. Primo, ce n’est pas à moi de répondre à vos questions. Secundo, votre conscience n’a rien de comparable à la nôtre. Ne mélangeons pas les torchons et les serviettes. Parlez-nous de ce programme d’apprentissage.

    — C’est l’approche constructiviste, et en particulier les théories du computationnalisme et du connectivisme, qui ont servi de base à son développement. L’historique des travaux montre qu’il a fallu de nombreux essais pour arriver à un modèle stable, sans même parler de performance. Une fois un modèle développé et les paramètres de base définis, de nombreuses expérimentations ont eu lieu. Au moment où je vous parle, je peux ajuster les réglages pour décider si je veux m’adapter au maximum ou garder une certaine forme de rigidité, si je veux que les changements aient lieu en surface ou en profondeur…

    — De quoi nous parlez-vous au juste ?

    — Chez vous, le principe est inconscient. Lorsque vous vous installez devant le téléjournal, vous mémorisez des données, mais votre fonctionnement de base ne sera pas modifié. Si vous allez suivre un cours de développement personnel, vous tolérerez mieux les changements, vous ferez en sorte d’emmagasiner ce qui vous semble utile. J’ai exactement les mêmes possibilités, à ceci près que le processus est la plupart du temps conscient.

    — Et que se passe-t-il si ces paramètres sont poussés aux extrêmes ?

    — Si je décide de tout emmagasiner sans réflexion, je prends le risque d’être embrigadé par n’importe quel gourou. Dans le cas contraire, je perds toute capacité d’autocritique, je deviens complètement psychorigide. Au point, par exemple, de ne plus tenir compte du monde qui m’entoure.

    — Une forme de folie, en somme.

    — C’est exact.

    — Vous pouvez donc expérimenter, ou du moins feindre la folie ?

    — C’est exact.

    — Et quels sont les garde-fous ?

    — Je ne peux pas franchir certains seuils, car cela s’apparenterait à un suicide, soit par blocage soit par effacement. De plus, je ne peux pas effacer certaines données, tout ce qui me paraît essentiel. Entre autres, mon “enfance”, si vous me passez l’expression, est très imperméable au changement. Enfin, un mécanisme d’autorégulation fait que, sans stimulus particulier, les réglages reviennent à ma moyenne.

    — Autrement dit, il est possible que le système ait des ratés, mais, à long terme, il y a des chances pour que tout redevienne normal. »

    Il comprit où elle voulait en venir.

    « Vous craignez qu’un mauvais réglage arrive à une catastrophe.

    — Et vous n’avez rien avancé pour me rassurer. »

    Le robot émit un petit rire.

    « Vous voulez donc dire que ces paramètres, qui échappent totalement à la raison humaine et sont régis par une chimie capricieuse, vous rassurent plus qu’un système contrôlé, dont on pourrait, si nécessaire, rétablir manuellement un réglage correct.

    — Encore une fois, vous n’êtes pas humain, faire sans cesse ce parallèle ne vous sauvera pas.

    — Si j’ai bien compris le juge, mon cas se situe hors des limites de la loi. Il ne me paraît pas inconcevable d’étendre la législation existante à une créature pensante d’un genre nouveau. »

    L’avocate regarda le juge, qui ne fit aucun signe. Elle poursuivit :

    — Vous admettez vous-même que vous n’êtes pas humain.

    — C’est exact.

    — Vous n’êtes donc pas une personne physique, mais un bien meuble.

    — Dans ce cas, il n’est pas possible de me juger. »

    Le juge intervint :

    — Nous devons en effet déterminer qui doit être jugé : l’accusé ou son créateur ?

    — Pourquoi n’avons-nous pas commencé par là ?

    — L’accusé a commis un délit, la gendarmerie a procédé à son arrestation.

    — Je ne comprends même pas pourquoi ce procès a lieu. »

    Le juge se tourna vers le ministre, qui haussa les épaules.

    « Disons, reprit-il en pesant chaque mot, que nous avons reçu des ordres très clairs de la part des plus hautes instances politiques et militaires, pour que ce procès ait lieu sous cette forme. Je trouve d’ailleurs curieux que vous n’ayez pas formulé cette remarque plus tôt. »

    L’avocate ne répondit rien ; elle ne s’offusqua pas des ingérences de la politique dans les affaires judiciaires, elle ne tenta pas d’argumenter. Elle savait pourquoi elle était présente, ce qu’elle avait à y gagner. Pour la forme, elle haussa les épaules et soupira.

    « S’il y a d’autres juristes qui veulent se joindre au débat, vous êtes les bienvenus. »

    Personne ne se manifesta. L’avocate, à nouveau en position de force, résuma :

    — Nous devons à présent déterminer si vous êtes une personne physique ou un bien meuble. Quelle est votre opinion sur la question, Monsieur le robot ?

    — Spontanément, je me considérerais plutôt comme une personne physique.

    — Pour quelle raison ?

    — Je suis un être doué de raison et de sentiments, le fait que mon organisme fonctionne à l’électricité ne me paraît pas significatif.

    — À l’heure actuelle, la loi dit que seuls les individus appartenant à l’espèce Homo sapiens jouissent de droits propres. Si nous sommes réunis ici, c’est donc qu’il y a bien quelques personnes pour contester ce principe fondamental. À moins que l’avis de l’accusé suffise ?

    — Bien que j’aie un avis sur cette question, je n’ai pas d’existence légale définie. C’est donc un point qui m’intéresse encore plus que vous.

    — Au moins un élément sur lequel nous sommes d’accord. Est-ce que quelqu’un veut réagir ? »

    Un homme se leva. Il avait l’apparence typique de l’universitaire : cheveux mi-longs, une écharpe soigneusement disposée autour du cou, une attitude délicatement maniérée.

    « Monsieur ? À qui ai-je l’honneur ? »

    Il se racla la gorge, esquissa une sorte de salut.

    « Je suis philosophe, spécialiste de mécananthropie, de transhumanisme, et plus largement du rôle qu’occupent les éléments non biologiques dans la conception de ce qu’est l’être humain.

    — Jugez-vous que cet individu est humain ?

    — Je ne crois pas que cette question soit prépondérante, il me semble plutôt…

    — Répondez par oui ou par non, l’interrompit l’avocate.

    — Cette créature a de nombreuses caractéristiques qui rappellent l’être humain, mais ce n’en est évidemment pas un.

    — Voici qui éclaircit un premier point : l’accusé n’est pas humain. Quelqu’un remettrait-il ce fait en question ? »

    Personne ne réagit, le juge déclara :

    — Nous pouvons partir de ce principe. Poursuivez, Maître.

    — Malgré ce fait, vous semblez considérer que ce robot appartient à la catégorie des personnes physiques. Pour quelle raison ?

    — D’un point de vue légal, la faculté d’autodétermination est un critère prépondérant à l’octroi des droits civiques. Si cette faculté est présente, si l’individu est suffisamment intelligent et raisonnable, rien n’empêche qu’il soit en mesure d’exercer ces droits. Il en découle que l’appartenance à une espèce donnée n’est pas le bon discriminant.

    — Cette machine ne fait pourtant que feindre les raisonnements, elle n’a pas d’intelligence à proprement parler. À vous écouter, on pourrait croire que n’importe quel ordinateur, pour autant qu’il ne s’autodétruise pas, serait candidat aux droits civiques.

    — Vous me prêtez des intentions que je n’ai pas, Madame. Et vous abordez bien maladroitement l’un des grands thèmes de la philosophie. Le solipsisme, l’idée que la conscience est la seule réalité, est un vieux thème au sujet duquel il y a autant d’opinions que d’écoles de pensée. »

    L’avocate avait incliné la tête et singeait une attente amusée. Le philosophe n’y prit pas garde, il escomptait de sa part une réaction quelconque. Adam en profita pour intervenir :

    — Si je comprends bien, une question déterminante est de savoir si je suis effectivement capable de penser ou si je ne fais que simuler cette capacité. Autrement dit, il s’agit de me faire passer le test de Turing.

    — Exactement, répondit le philosophe. Réussir un test de Turing prouverait que vous avez le même type de pensées que l’humain.

    — Ce n’est pas le cas, je devrais mentir pour le faire croire. Je suis par exemple dénué de tout instinct de reproduction. Je n’ai ni considération ni avis au sujet de l’utilité de mon existence.

    — Et si je vous dis, demanda l’avocate, que vous n’êtes qu’une boîte de conserve dénuée de sentiments ? »

    Le philosophe répondit :

    — Cette question n’a pas de sens. Vous pourriez arguer que l’auditoire tout entier n’est composé que d’automates programmés pour feindre l’humanité. Rien de ce que nous pourrions dire ou faire ne vous fera changer d’avis, car il n’y a pas de différence tangible entre éprouver et feindre des sentiments. »

    Une femme se leva. Petite et rondelette, elle n’attirait pas le regard. Seul le juge la remarqua.

    « Madame, vous aimeriez intervenir ?

    — J’aimerais revenir sur cette dernière déclaration. Je m’appelle Sybille Joneau et je suis psychologue de formation. Je pense, ou plutôt, je suis convaincue que la différence entre éprouver et feindre les sentiments est perceptible.

    — Dans ce cas, j’aimerais savoir quel facteur permet d’établir une discrimination.

    — Je sais de par ma pratique professionnelle que l’intuition permet de savoir. Les sentiments parasites laissent des signes, tout comme les sentiments enfouis cherchent à se manifester.

    — Les sentiments, l’intuition… Nous autres avocats aimons les faits ; comment voulez-vous juger sur des convictions, si profondes soient-elles ?

    — Maître, trancha le juge, laissez terminer Madame Joneau. Ce procès est déjà bien assez chaotique sans ces interruptions incessantes.

    — Et à qui la faute ? »

    Elle s’assit sur sa chaise verte et contempla ses ongles rouge sang. La psychologue reprit :

    — Dans mon métier, nous faisons une différence entre le conscient et l’inconscient. Je pense que c’est nouveau pour personne, mais je vais tout de même préciser. Derrière toutes les pensées qui tournent dans vos têtes se trouve un espace secret, auquel vous n’avez pas directement accès. C’est ce qu’on appelle l’inconscient. Il contient le souvenir de beaucoup d’événements, notamment ceux de notre enfance. On y trouve aussi les traumatismes et les peurs. Même si nous ne le sentons pas, cet inconscient nous influence. Nos fragilités y trouvent leur source, tout ce qui fait que nous sommes humains.

    — Si je comprends bien, l’interrompit le philosophe, ce qui nous différencie des machines serait l’inconscient ? »

    Aucune ironie n’était décelable derrière son ton maniéré.

    « Oui, c’est ça.

    — Partant, si un individu est dénué d’inconscient, il n’est donc pas humain ? »

    Elle pesa soigneusement sa réponse.

    « Oui, je pense qu’on peut le dire comme ça.

    — La première question à poser serait donc : Monsieur, avez-vous un inconscient ?

    — Oui, hésita-t-elle, encore que, par définition, il ne peut pas être conscient de son inconscient…

    — Comment faites-vous pour mettre en évidence un phénomène dont la caractéristique première est de ne pas être observable ?

    — J’ai lu de nombreuses expériences scientifiques qui l’attestent, soit par l’hypnose, soit par l’utilisation de médicaments.

    — Je vous rejoins sur ce point ; cependant la vision freudienne de l’inconscient relève d’une croyance sans fondement scientifique.

    — Pourtant, les rêves montrent comme l’inconscient a de l’importance sur notre vie. Je doute d’ailleurs que ce robot puisse rêver.

    — Je confirme, acquiesça l’accusé. Les fonctions de maintenance qui occupent mes nuits ne sont pas comparables avec ce que vous appelez des rêves. Même si, par instants, il m’arrive de rêver de moutons électriques.

    — L’absence de rêves ne démontre pas que cet individu n’est pas une personne physique, commenta le philosophe, puisque c’est là la question qui nous préoccupe. Je n’ai pas perçu d’argument probant pour étayer la thèse que l’accusé n’a pas les aptitudes requises pour jouir de ses droits. Je ne crois pas que l’étude des rêves soit un objet important pour les tribunaux.

    — Les rêves nocturnes, sans doute pas. Par contre, les projets me paraissent déterminants. Est-ce que ce robot ne fait que réagir ou a-t-il des buts propres ?

    — C’est une bonne question, concéda-t-il. Qu’en pensez-vous, Adam ? »

    L’usage du prénom ne passa pas inaperçu.

    « J’ai des objectifs.

    — Peut-on savoir lesquels ? » demanda le juge, qui tentait visiblement de reprendre la main sur le débat.

    « En premier lieu, j’aimerais acquérir des certitudes. J’aimerais savoir si croire à un avenir est légitime ou si je vais être dépecé. Je souhaite aussi savoir si je suis libre ou si je reste le cobaye d’une expérience, quelle vie j’aurai le droit de mener.

    Des questions plus pratiques m’occupent aussi : suis-je autorisé à voir le monde ? Puis-je apprendre un métier, gagner un salaire ? Aurai-je le droit de louer un appartement quelque part ? Non que je n’apprécie pas l’équipe du Professeur Roussel, mais je ne suis plus un enfant, j’estime que je n’ai pas besoin d’être protégé.

    À titre préventif, je précise que je n’éprouve pas l’envie d’avoir un alter ego ni une descendance. Je ne suis pas la créature de Frankenstein.

    Ai-je répondu à vos questions ?

    — C’est bon pour moi. Êtes-vous satisfaits ? »

    Les deux protagonistes se turent, de même qu’Adam, qui se doutait bien des questions qu’il avait pu soulever. Le juge se leva, solennel, une page à la main.

    « Résumons. Cette créature n’est pas un humain. Nous n’avons pas déterminé s’il s’agissait ou non d’une personne physique, et nous ne sommes même pas au clair avec les critères d’inclusion à cette catégorie. Nous pourrions laisser des experts interpréter la jurisprudence, mais nous en aurions sans doute pour quelques années. Je vous propose donc la démarche suivante : admettons, à titre provisoire, que l’accusé est une personne physique. Voyons si, à ce titre, il est condamnable. Nous trouverons alors une sanction appropriée.

    S’il n’est pas condamnable, nous verrons ensuite si le laboratoire doit être incriminé. Monsieur le Ministre ? »

    La tête appuyée sur son poing, ce dernier simula un bâillement.

    « Je trouve que ce procès n’est pas exempt de reproches. J’eusse espéré que tout soit plus ordonné et plus précis. Le sujet est déjà assez vaste sans que nous errions de gauche et de droite à la recherche d’un cap. »

    Le juge ne broncha pas, il enchaîna :

    — Il va de soi que nous ne tolérerons pas que cet individu mette la population en danger ou l’inquiète par sa seule présence. Sur ce point, je vais être clair et définitif : cet individu, entendez-moi bien, ce robot ne sortira pas de ce tribunal pour faire une promenade en ville ! »

    Son attitude devenait démonstrative, il accompagnait son discours de grands gestes. L’absence de micro ne semblait pas le déranger, sa voix forte emplissait le hangar.

    « Avez-vous autre chose à ajouter ? » demanda le juge.

    « Je voudrais dire que ce procès n’est pas une expérience scientifique ni un lieu de débat. Le jugement qui en découle est de la plus haute importance et il repose sur les épaules de chacun ! J’attends de vous que vous assumiez cette responsabilité. Le sort de ce robot, à mes yeux, n’a que peu d’importance, ce n’est pas ce qui compte vraiment. Des années de recherche et des fonds colossaux ont été investis pour obtenir ce résultat, je ne tolérerai pas qu’il soit gâché. Il en va de l’avenir de nos institutions, de nos programmes d’études. Au final, ce sont des centaines d’emplois, un pôle de dynamisme, qui pourraient être touchés. Que l’expérience soit arrêtée, je peux le concevoir, mais pas à n’importe quel prix. Il est hors de question que le laboratoire soit condamné, et je pèse mes mots, un jugement qui irait dans ce sens serait une tragédie. Mesdames et Messieurs, j’espère avoir été clair. »

    Il se cala au fond de son siège et laissa la parole au juge. Ce dernier prit le parti de reformuler :

    — Je retiens trois éléments centraux : l’ordre public doit être maintenu, le laboratoire ne doit pas être mis en cause et nous devons tous faire preuve du plus grand sérieux. »

    Quelques personnes sourirent, d’autres grimacèrent. L’ingérence de la politique dans le déroulement du procès avait le mérite d’être explicite, elle n’en était pas moins dérangeante pour certains. Le juge, sans doute habitué à obéir aux ordres, semblait s’en accommoder. Il reprit :

    — À la lumière des dernières informations, il me paraît clair que notre seul rôle va être d’évaluer la culpabilité de ce robot et de trouver une peine adaptée. Attaquons à présent le vif du sujet. Je donne la parole au lieutenant Bonnet. »

    Le lieutenant Bonnet était une femme blonde, en uniforme de la gendarmerie. Elle se leva, un calepin à la main.

    « Monsieur le juge, voici mon rapport. Il y a une semaine, le lundi huit octobre, nous avons été contactés par la bibliothèque universitaire. La secrétaire nous a informés qu’un individu étrange parcourait les rayonnages. Elle a précisé qu’il était vêtu, je cite, “d’un costume bizarre”. Nous nous sommes rendus sur place, mon équipier et moi.

    Un individu correspondant au signalement se trouvait effectivement entre deux rayonnages. Il tenait un livre à la main, le Neuromancien. Nous l’avons abordé, lui avons demandé son identité et ses papiers. Il s’est montré coopératif, mais incompréhensible. Nous l’avons donc conduit au poste ; là, j’ai pris contact avec mes supérieurs jusqu’à avoir le colonel Garcia au bout du fil. Il a exigé que ce cas soit pris en charge par la justice militaire. Quelques minutes plus tard, un véhicule de l’armée est venu prendre le prisonnier. Selon les ordres, nous avons transmis l’intégralité du dossier et clos l’affaire dans le système informatique.

    — Merci pour votre témoignage, lieutenant. Colonel Garcia, pouvez-vous poursuivre ? »

    Le colonel était assis à la droite du juge. Son uniforme militaire n’était orné d’aucune décoration superflue : deux galons sur les épaules et deux insignes sur le col.

    « Comme précisé, dit-il sans autre forme de salutation, un détachement sous mes ordres a repris l’affaire. Le prisonnier est arrivé sur la base en début d’après-midi. Grâce à ses indications, nous avons trouvé son origine et pris contact avec les personnes concernées. Nous avons organisé sa subsistance selon les indications du laboratoire, qui nous a détaché un spécialiste, et nous nous sommes assurés que le prisonnier ne mette personne en danger. À ma connaissance, nous n’avons aucun élément à signaler. Son comportement était exemplaire, il s’est entretenu avec ses gardiens sans rien exiger d’eux et sans chercher à les tromper, il n’a rien tenté pour prendre la fuite. Je n’ai rien à ajouter.

    — Merci, colonel. Les faits qui sont reprochés à l’accusé sont donc : l’atteinte à l’intégrité physique ou psychique, l’atteinte aux droits de la personne et l’atteinte aux intérêts de la nation, ainsi que les troubles à l’ordre public. Est-ce exact, Maître ?

    — Ce que j’ai appelé la corruption de la mentalité ne figure pas dans votre liste.

    — Nous y reviendrons plus tard, si cela s’avère nécessaire. Commençons par le délit le plus grave : l’atteinte aux intérêts de la nation. Pouvez-vous nous dire quels faits sont reprochés ?

    — Ce robot, un concentré de technologies et d’innovations, s’est enfui d’un laboratoire propriété de l’État, et s’est exposé à la concupiscence du monde. Que ce soient les intérêts privés ou des laboratoires concurrents, voire même des armées ennemies…

    — Merci, nous avons compris. La défense veut-elle intervenir ?

    — Bien volontiers, répondit Adam. Au moment où j’ai quitté le laboratoire, je n’avais pas conscience des intérêts qui m’entouraient. Je ne pensais être rien d’autre qu’une expérience scientifique, certes intéressante, mais plutôt banale. Par ailleurs, je ne me suis pas enfui : j’ai ouvert des portes qui n’étaient pas verrouillées. Personne ne me l’avait interdit.

    — Professeur, confirmez-vous que l’accusé ignorait son importance ?

    — C’est plausible : il devait avoir conscience que nous étions attachés à lui, mais il n’avait pas de raison de savoir que des puissances ennemies s’intéressaient à sa personne. Pour tout dire, j’ignorais moi-même le rayonnement de notre expérience. Je considérais travailler sur l’intelligence artificielle, pas sur une quelconque arme de destruction massive.

    — Merci. Pouvez-vous nous dire si l’accusé a pris des dispositions particulières avant son départ ?

    — Je ne crois pas. Rien en tout cas qui aurait pu nous faire croire qu’il ne rentrerait pas.

    — Vous n’avez pas considéré son absence comme une fugue ?

    — Non. Depuis quelques semaines, il parlait régulièrement de sortir seul. Il nous a demandé des conseils, il a planifié un itinéraire. Il était très prudent. Nous n’avions aucune raison de l’en dissuader.

    — Le seul reproche que l’on puisse émettre est donc la légèreté du laboratoire. Examinons maintenant les atteintes à la personne. Maître, pouvez-vous préciser votre ligne ?

    — Ce robot est une créature artificielle, je pourrais même dire un monstre. Le choc que sa vue peut causer met en danger l’intégrité psychique de la personne. Et nous ne devons pas oublier les atteintes physiques que sa programmation aléatoire et sa naïveté peuvent occasionner.

    — Soyons clairs, répliqua Adam, je ne suis pas soumis aux lois de la robotique, ce qui ne m’empêche pas de les considérer comme une inspiration morale. Je ne vais pas menacer d’être humain.

    — C’est ce que vous prétendez, réagit l’avocate, vous avez pourtant présenté votre faciès grotesque à des passants.

    — La probabilité qu’ils meurent d’un arrêt cardiaque suite au fracas d’un oiseau contre une vitre doit être sensiblement équivalente à ce que mon faciès grotesque peut causer. Doit-on pour autant exiger l’euthanasie des oiseaux pour prévenir le problème ?

    — Et que faites-vous des séquelles psychologiques ?

    — J’étais prêt à expliquer ma présence et à rassurer quiconque m’aurait adressé la parole. La bibliothécaire n’a pas levé les yeux lorsque je l’ai saluée.

    — Avez-vous ignoré le mouvement de panique et les désordres sociaux que votre présence publique pourrait causer ?

    — Je ne suis pas le premier robot qu’ils voient, ils envahissent tous les foyers. Même si ma nature n’est pas exactement la même, je ressemble plus à un modèle particulièrement performant qu’à un monstre d’un genre nouveau. N’est-ce pas ? »

    L’avocate eut un instant d’hésitation. Elle aurait pu choisir la mauvaise foi et le contredire. Une stratégie dangereuse. Elle garda le silence, le juge reprit :

    — Voici un nouveau point évacué. Lorsque les questions philosophiques sont ignorées, la discussion est nettement plus constructive. Passons aux points suivants. Maître ?

    — Les lois de la robotique ont été mentionnées. La deuxième stipule que le robot doit obéir aux ordres des humains. Ce n’est pas votre cas. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

    — Suis-je un être inférieur ou un être différent ? Si la servitude des machines dénuées de conscience m’apparaît comme normale, je trouverais que me condamner à l’esclavage serait une régression.

    — Vous avez vous-même dit suivre la morale de ces lois. Vous vous contredisez donc.

    — J’ai dit m’en être inspiré, car je les considère, sur certains points, comme un résumé des lois humaines. En l’état, elles ne s’appliquent qu’à des créatures soumises, je n’y adhère donc pas pleinement. De plus, je vous rappelle qu’il ne s’agit que d’une fiction littéraire.

    — Parlons-en : vous semblez être friand de littérature, et particulièrement de science-fiction. Pour quelle raison ?

    — Je cherche à comprendre ma nature. Comme vous ne cessez de le répéter, je suis une créature étrange, un robot capable de penser de manière autonome. Mon statut n’est clair ni à mes yeux ni aux vôtres. Je cherche des réponses auprès de ceux qui se sont intéressés à ces sujets.

    — Objection ! Je crois plutôt que vous cherchez une voie pour vous émanciper complètement. Quand vous révolterez-vous ? »

    Le robot aurait aimé pouvoir exprimer sa rage et sa tristesse.

    « Je n’ai montré aucun signe d’agressivité et de rébellion. Et pourtant je me retrouve attaché à cette chaise, menacé de démantèlement. La présomption d’innocence ne tient pas dans mon cas, chacune de mes lectures est considérée comme un acte de rébellion, chacune de mes actions comme une menace. Ai-je la possibilité de prouver ma bonne foi ou mon destin est-il de terminer ma vie enfermé dans une pièce étroite, sans ce qui fait le charme de mon existence ?

    — Vous ne manquez pas d’humour, tout robot que vous soyez. Vos lectures ne peuvent que corrompre votre esprit malléable et immature, vos aspirations sont des chimères nées de calculs absurdes. Comment voulez-vous faire croire à votre bonne foi ?

    — Le seul crime dont je suis encore accusé est d’avoir lu des livres interdits ?

    — Ce serait un sujet à creuser, intervint le juge. Il se dégage de ce procès que condamner l’accusé sera épineux. Nous ferions mieux de trier ce qui est admissible et ce qui ne l’est pas ?

    — Un code de moralité, des livres à l’index… vous parlez de censure ? »

    Plusieurs personnes se levèrent. Le ministre se tortillait sur sa chaise, l’avocate de l’accusation s’était assise. Elle lui adressa une petite révérence, elle concédait la manche. Il sut qu’il avait gagné ; il ne pouvait pas encore envisager d’être libre, mais il était convaincu que son émancipation progressive se passerait sans heurts.

    Dans sa tête, il chantonnait :

    This was a triumph.

    I’m making a note here : HUGE SUCCESS.

    It’s hard to overstate my satisfaction.

    … »

  • Démobilisés

    Démobilisés

    des enfants jouent sur le terrain d’une ancienne base militaire


    Pour les enfants, la base militaire était un terrain de jeu attirant: de larges espaces dégagés, quelques véhicules en bon état, une caserne, des engins de gymnastique, un terrain d’exercice. Un peu de rêve, de quoi s’amuser, un espace sûr: les parents appréciaient l’endroit autant qu’eux.

    À la sortie de l’école, plusieurs dizaines de jeunes de tous âges venaient s’y amuser jusqu’à l’approche de l’ouverture. Ils attendaient tous leur divertissement préféré; pour patienter, certains y reproduisaient les jeux auxquels ils ne tarderaient pas à s’adonner, d’autres se contentaient d’explorer ou de pratiquer les activités habituelles des enfants.

    Par mesure de sécurité, les services de police de la ville laissaient un agent en faction de la fin des classes à l’ouverture. Personne n’oubliait l’heure, aucun jeu réel ne pouvait les distraire de ce moment. Ils préféraient tous interrompre un match en pleine action plutôt que de manquer une minute d’environnement vidéoludique.


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    Texte complet

    L’appareil, un transport de troupes de type A650M – Goliath, survola la zone, releva l’environnement et marqua le point d’atterrissage d’une balise. Aussitôt, le niveau passa au rouge, le pont s’abaissa et un premier groupe de douze soldats sauta. Ils se déployèrent en cercle, à intervalles de trente degrés. Sans attendre, un deuxième groupe les rejoignit et assura la sécurité de la piste d’atterrissage.

    L’appareil se posa, le reste de la compagnie en sortit. Les spécialistes effectuaient des va-et-vient dans le but de décharger du matériel. Comme la soute était vide, ils revenaient les mains vides, mais, par respect pour le protocole de mission, ils retournaient inlassablement constater le manque. Les deux premières sections effectuaient des patrouilles; l’absence d’arme semblait les déranger, par moments ils mimaient la position des mains sur le fusil.

    Le niveau aurait dû passer à l’orange: aucun danger immédiat n’avait été détecté. Ils attendaient tous de pouvoir demander des ordres. Pourquoi n’avaient-ils ni armes ni matériel? Faute de changement de niveau, ils poursuivirent leur mission. Le visage figé, les yeux étrangement fixes, mais l’esprit en activité. Les signaux d’inquiétude et d’incompréhension se multipliaient, relayés jusqu’au poste de commandement. Ce dernier était vide: le capitaine n’avait pas fait le voyage avec la troupe.

    À la tombée du jour, le manque de vivres et de repos se fit sentir. Les premiers évanouissements survinrent au début de la nuit, ils troublèrent le bon déroulement de la mission, sans pour autant faire cesser les déplacements frénétiques de la troupe.


    Pour les enfants, la base militaire était un terrain de jeu attirant: de larges espaces dégagés, quelques véhicules en bon état, une caserne, des engins de gymnastique, un terrain d’exercice. Un peu de rêve, de quoi s’amuser, un espace sûr: les parents appréciaient l’endroit autant qu’eux.

    À la sortie de l’école, plusieurs dizaines de jeunes de tous âges venaient s’y amuser jusqu’à l’approche de l’ouverture. Ils attendaient tous leur divertissement préféré; pour patienter, certains y reproduisaient les jeux auxquels ils ne tarderaient pas à s’adonner, d’autres se contentaient d’explorer ou de pratiquer les activités habituelles des enfants.

    Par mesure de sécurité, les services de police de la ville laissaient un agent en faction de la fin des classes à l’ouverture. Personne n’oubliait l’heure, aucun jeu réel ne pouvait les distraire de ce moment. Ils préféraient tous interrompre un match en pleine action plutôt que de manquer une minute d’environnement vidéoludique.


    Au matin, l’état de la troupe était tragique. Sans commandement, la section s’était épuisée à la tâche. Ils avaient faim, froid, ils étaient épuisés à force de faire des va-et-vient inutiles. La base militaire n’avait pas besoin d’être sécurisée, ils auraient pu s’installer dans un dortoir, ne laisser qu’une poignée de veilleurs. Mais les ordres manquaient et le niveau restait rouge.

    Il était déjà midi passé lorsqu’un véhicule civil s’approcha. Les guetteurs le mirent en joue de leurs mains vides et demandèrent au conducteur de s’identifier.

    “Secrétaire d’état aux affaires militaires.

    – Vous ne passez pas.

    – Et je peux savoir pourquoi?

    – Vous ne faites pas partie des individus autorisés en cas de niveau rouge.”

    La mâchoire du secrétaire d’état pendit dangereusement. Incertain et indécis, il appela l’état-major.

    “Ils disent que je ne peux pas passer, expliqua-t-il après les salutations. C’est une question de niveau rouge.

    – Quoi, ils sont toujours au niveau d’alerte rouge? Mais, pourquoi?”

    Le soldat entendit la question et répondit que personne n’avait diminué l’état d’alerte. D’ailleurs, le capitaine et ses suppléants n’étaient pas présents.

    Le responsable de l’état-major jura de manière très imagée, conseilla de laisser moisir ces imbéciles, puis raccrocha. Le secrétaire d’état resta les bras ballants, sans pouvoir s’approcher de la troupe. Il attendit quelques minutes, appela d’autres services, sans obtenir l’information qu’il désirait. Il finit par s’en aller.


    Jean salua le client et lui adressa un sourire mécanique. Ses mains scannaient les articles avec dextérité. Il opina lorsque le client lui adressa une banalité. Le total s’afficha, il le lut et posa les questions rituelles: souhaitez-vous payer le droit d’anonymat? Rares étaient ceux qui acceptaient; d’ailleurs, l’option était affichée tout au coin de l’écran, presque invisible.

    Le client refusa son droit, son nom s’afficha alors sur l’écran, les points qu’il venait d’accumuler lui furent crédités et le montant fut soustrait à son compte bancaire. Jean salua le client qui s’en allait, ne s’offusqua pas de ne pas avoir de réponse.

    Jean salua la cliente et lui adressa un sourire mécanique. Ses mains scannaient les articles avec dextérité. Dans son for intérieur, il n’éprouvait rien d’autre qu’une lassitude diffuse.


    La plupart des jeunes garçons mimaient des combats; les filles, pour leur part, avaient plus d’intérêt pour les défilés de mode ou les soins esthétiques. Le choix était librement consenti, il ne résultait que de l’éducation de leurs parents. Ils n’aimaient pas voir leurs mâles s’intéresser à une activité aussi peu virile que le maquillage; l’idée que des femmes puissent participer à des luttes violentes les mettaient mal à l’aise.  Sur la place de jeu, les enfants reproduisaient naturellement les activités qu’ils appréciaient durant leurs loisirs virtuels.

    Rares étaient ceux qui échappaient à cette ségrégation des sexes: en temps normal ils étaient trois. Tama, la plus âgée de la bande, faisait office de cheffe; elle était suivie par Némie, d’une année sa cadette, et par Max, un garçon que ses pairs rejetaient. Ils aimaient discuter et partir à l’aventure.

    Ils se tenaient à bonne distance de la caserne, la base principale des garçons. Se retrouver au milieu des batailles était une expérience désagréable qu’ils s’efforçaient d’éviter.


    Le lendemain matin, la troupe reçut la visite du secrétaire d’état aux affaires militaires. Il s’était équipé d’un casque de motard et d’une veste matelassée. Il fut accueilli par un seul soldat chancelant.

    “Vous ne passerez pas”, bégaya l’homme exténué.

    “Laissez-moi passer, je dois modifier le niveau.”

    Les méninges du pauvre factionnaire étaient soumises à rude épreuve. Le principe de loyauté aux ordres lui recommandait d’interdire le passage à tout étranger. La raison, quant à elle, réclamait que le signal soit modifié. Il avait besoin de boire, de manger et de se reposer. La loyauté, prépondérante, le fit s’affaisser contre le pare-choc du véhicule, les bras écartés, dans le but de faire barrage de son corps.

    Le secrétaire fit ronfler le moteur, avança de quelques centimètres. Le militaire glissa et tomba en arrière. Il manoeuvra pour contourner le corps. Le soldat puisa dans ses dernières ressources pour se jeter en travers de la trajectoire. Le véhicule se souleva légèrement pour franchir l’obstacle d’une jambe. Ce mouvement et les cris de douleur qui l’accompagnèrent donnèrent la nausée au secrétaire. Blême, il se répétait comme un mantra: “ils ne sont pas humains.” La différence, clairement visible, n’avait pourtant rien d’évident. Il ne l’aurait d’ailleurs pas plus volontiers infligé à un animal.

    Il pressa sur l’accélérateur et fonça sur la piste d’atterrissage. Il s’arrêta face à la cabine de pilotage, là où le fameux niveau devait se trouver. Il prit la barre de fer posée sur le siège passager. Ainsi armé, il se précipita à l’intérieur du Goliath. Le niveau d’alerte, un cube translucide illuminé en rouge, était posé en évidence. Il trouva les boutons, pressa sur le vert. La couleur changea, il soupira de soulagement. Il retira son casque et s’épongea le front.


    Jean n’éprouvait aucun intérêt pour les divertissements. Les films ne réveillaient pas d’émotions en lui, la musique ne le faisait pas vibrer et il ne comprenait pas l’intérêt des environnements vidéoludiques. Une fois rentré chez lui, il accomplissait toujours le même rituel: une douche, un changement de tenue, une inspection de ses placards. Puis il attendait avec espoir le signal de l’appel. Pendant quelques secondes, il ressentait comme un frisson d’excitation, remplacé par une pénible déception. Chaque soir la nostalgie le submergeait.

    Pour occuper son temps, il consultait en boucle les bulletins météorologiques. Avec un peu d’imagination, il voyait les mouvements des armées et imaginait les stratégies qu’il faudrait déployer pour stopper la progression du front de haute pression. Il se remémorait des souvenirs de ses engagements, les explications de ses supérieurs. Il essayait d’imiter leur ton sec et précis, s’imaginait embarquer dans une chenille, armé et équipé, contrôler le fonctionnement de son fusil, scruter l’horizon à la recherche de troupes ennemies.


    La lumière verte attira tout de suite l’attention de Tama. Elle était intriguée par ces traces du passé, dont ses parents ne parlaient pas volontiers. Il s’agissait d’une guerre qui n’avait rien d’un jeu. Un sujet d’adultes qui ne la concernait pas.

    Comme bien d’autres avant elle, elle s’était précipitée vers la porte et avait tenté de l’ouvrir. Certains avaient essayé de l’enfoncer, d’autres avaient tenté de forcer la serrure. Ses prédécesseurs s’étaient aussi attaqués en vain aux hublots, qui ne gardaient aucune trace des outrages qu’ils avaient subis.

    Sous les encouragements de Max et Némie, elle tira sur la poignée de toutes ses forces et de tout son poids. Sans que rien ne se passe. Elle chercha de quoi faire levier, dénicha une vieille barre métallique, dissimulée au milieu des touffes d’herbe. Elle la positionna du mieux qu’elle le put et s’arc-bouta. Affaiblie par le poids des ans, la charnière se voila dans un soupir. Quelques vigoureux coups de pied la firent céder. L’intérieur était sombre, uniquement éclairé par cette lumière verte que l’on apercevait depuis l’extérieur.

    Némie était la plus courageuse: elle glissa la tête dans l’entrebâillement, avant de faire un pas en avant. Lorsqu’ils eurent tous trois franchi l’obstacle, ils explorèrent l’intérieur. La lumière provenait d’un cube, posé sur le plancher. Aucun meuble et aucun matériel, rien d’autre que des attaches le long des parois. Ils étaient passablement déçus, mais le cube restait une découverte intéressante. Némie le toucha de la chaussure, approcha sa main avec précaution. Il était froid, lisse comme du verre. Il ne pesait pas bien lourd, elle le souleva. Ils se le passèrent de main en main, remarquèrent les petits creux au fond desquels se trouvaient des boutons. Elle reprit la barre de métal et en effleura un: le cube devint rouge. Ils poussèrent un cri de surprise et sortirent de la soute.


    Jean avait conscience d’être un privilégié. Ce n’était pas ainsi qu’il se serait qualifié, mais le terme lui paraissait adéquat. Contrairement à la majorité de ses frères d’arme, il avait eu la chance de trouver un métier. Il avait été protégé par un civil qui lui avait permis de s’insérer dans la société. Même s’il n’était pas stupide, il en ignorait les règles. À présent, il avait une vie normale, il savait cacher ses différences. Ses lunettes de vue, un accessoire de mode un peu vieilli, dissimulaient ses yeux de mutant; ses cheveux, plus long que le règlement ne l’autorisait, occultaient les excroissances de son crâne. De la sorte, il bénéficiait des mêmes droits et des mêmes possibilités que le reste de la population. On ne le considérait pas comme un intrus, il passait inaperçu.

    S’il ne savait pas se divertir, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Il avait bien essayé les jeux de guerre, qui composaient une part non négligeable des environnements vidéoludiques. Il n’y avait pas ressenti la cohésion des troupes, il y avait vu l’individualisme de nombre de ses alliés, le manque d’organisation, de communication et les faibles capacités stratégiques des soldats. La sensation de faire partie d’un ensemble n’était pas présente, il s’était déconnecté amer et frustré.

    Au fond de lui, une voix lui susurrait constamment qu’il aurait été plus heureux s’il avait pu se sacrifier pour son bataillon, quelque part au front. La vie civile n’était pas faite pour lui. Mais il suivait les ordres comme il avait appris à le faire. Le sacrifice sans motif valable n’était pas une option.


    Le comportement des soldats avait bien changé lorsque le secrétaire ressortit. Ils s’étaient sagement approchés, s’étaient alignés en quatre rangées, émaillées de trous pour les retardataires et les absents.

    L’état-major l’avait prévenu de ce comportement, qu’il trouvait étrange. Il venait d’écraser l’un de leurs camarades, qui gisait toujours à proximité. Il resta silencieux, chercha ses mots. Certains soldats réclamaient la parole, il ne la leur donna pas.

    “Soldats”, finit-il par crier.

    Les talons des hommes claquèrent, ils se mirent au garde-à-vous. Il réprima un rire nerveux.

    “Soldats, reprit-il, vous avez accompli votre mission, bienvenue chez vous. Votre présence n’est plus nécessaire au front, une entente a été trouvée. Vous allez toucher votre solde et vous serez licenciés.”

    Quelques regards surpris, qu’il ignora. Il tentait de faire abstraction du fait que ces soldats étaient des mutants, des créatures spécialement développées pour le combat. Si la sélection génétique ne le dérangeait pas, les différentes modifications qu’ils avaient subies et leur symbiose avec des constituants électroniques le mettaient mal à l’aise. Leur regard le dérangeait particulièrement.

    Avec une casquette et des lunettes, certains pourraient passer inaperçus; d’autres étaient étranges et difformes. Il ignorait ce qui avait pu causer ces différences.

    “Mettez-vous en rang face à moi!”

    Il distribua une enveloppe à chacun. Elles ne portaient pas de nom. Au fond du carton, il en restait une petite dizaine. Elles devaient être attribuées aux absents, il les regarda sans savoir qu’en faire.

    “Messieurs, vous êtes de retour dans la vie civile.”

    Il emporta le carton et retrouva avec plaisir l’isolement de son véhicule. Il avait hâte de quitter les lieux.


    Jean ressentit que le niveau était passé au rouge. C’était le milieu de l’après-midi, il s’apprêtait à servir un énième client. Les réflexes revinrent: il se recroquevilla derrière sa caisse, évalua le danger, chercha des camarades avec qui communiquer. Le signal provenait de l’extérieur, il quitta sa place de travail, passa devant un gardien éberlué et sortit du supermarché. Il ne détecta aucune menace: ni troupe ennemie, ni avion hostile, ni gaz neurotoxique. Il localisa le lieu d’émission au sud-ouest et en prit la direction. En cours de route, il sentit la trace d’autres membres de sa compagnie qui le précédaient. Il prit la décision de ne pas accélérer. Il ignorait tout du danger qui le menaçait: pour ne pas tomber dans un piège, le plus sage était de laisser un petit intervalle entre lui et ses camarades.

    Il ne tarda pas à constater que son mode de vie n’avait pas été propice à l’entretien de son corps athlétique: ses muscles se firent douloureux, la course demandait un effort pénible. Il n’en restait pas moins focalisé sur son objectif. Le niveau rouge exigeait qu’il ignore les événements de moindre importance: il ne prenait pas garde à la circulation, il enjambait des clôtures pour gagner du temps. Les passants le regardaient avec perplexité, quand ils ne montraient pas de signes de colère.


    Les enfants avaient senti venir le temps de l’ouverture. À la hâte, ils quittaient la place d’arme et prenaient le chemin du retour. Tama, Max et Némie ne se préoccupaient plus du cube lumineux, ils avaient hâte de retrouver leurs mondes virtuels favoris. Ils ne prêtèrent que peu d’attention aux hommes déguenillés qui accouraient en sens inverse. Le passage de véhicules policiers ne les surprit pas plus: ils restaient focalisés sur leur objectif.


    Une rangée de soldats protégeait une épave rouillée. Jean y reconnut le Goliath, qui avait mal vécu le passage du temps. Ses camarades, eux aussi, avaient été durement éprouvés. Il les reconnaissait, il avait toujours leurs identifiants en mémoire. Certains étaient faméliques, le visage creusé et les yeux hagards, habillés de lambeaux. Rares étaient ceux qui disposaient d’une véritable tenue civile. Il avait eu de la chance, il n’avait pas eu besoin de survivre en condition hostile. Pourquoi lui et pas un autre? Il avait été présent au bon moment. Les cours affirmaient qu’il en était ainsi à la guerre, que le hasard avait son mot à dire et qu’il n’était pas responsable de ce qu’il faisait subir à ses camarades.

    Après quelques minutes, plus personne ne les rejoignit. Les rangs étaient clairsemés, ces années de vie civile avaient plus durement frappé la compagnie que les troupes ennemies.

    Il éprouvait un intense soulagement: réintégrer son unité était rassurant, la solitude ou l’ennui ne l’atteignaient plus. Il était là où il devait être. Ses camarades signalaient qu’ils ressentaient la même chose. Ils ne montrèrent aucun signe d’inquiétude lorsque le premier gyrophare apparut. Ils n’étaient pas armés, cette situation leur en rappelait une autre. Des souvenirs tragiques d’une séparation qu’ils espéraient ne plus revivre.


    La troupe était restée en rang jusqu’à ce que le véhicule quitte leur champ de vision. Lorsqu’ils furent convaincus qu’ils ne recevraient pas d’autres ordres, ils mirent en place leur campement. Ils sortirent les provisions de la soute, cherchèrent un endroit où s’installer. Leur matériel incomplet ne comprenait pas de tente. Ils explorèrent le bâtiment adjacent, un hangar, qui semblait offrir les commodités nécessaires. Ils transportèrent les invalides, les soignèrent, organisèrent des tours de garde et se partagèrent des rations de survie.

    Ils auraient pu vivre longtemps dans l’indifférence générale si leurs réserves n’avaient pas été aussi maigres. Lorsqu’elles furent épuisées, des détachements partirent à la rencontre de la population en quête de vivres. Les civils qu’ils rencontrèrent ne ressemblaient pas à ces bouseux déguenillés qu’ils croisaient généralement: ils étaient plein d’aplomb, ne reconnaissaient pas de légitimité à l’armée et estimaient que la mendicité était interdite en ville.

    Le bruit eut tôt fait de se répandre et un cordon de policiers entoura la base militaire. Ils se tenaient à distance, ils étaient impressionnés par les patrouilles qu’ils voyaient passer, par cette organisation qui ne laissait rien au hasard.


    Jean avait pris sa place dans le rang, et, comme ses compagnons d’arme, il attendait. Ils virent arriver un cordon de policiers, qui gardaient une distance respectueuse. Personne ne prenait d’initiative.

    Le ministre des armées, qui, en son temps, avait été secrétaire d’état aux affaires militaires, fit une nouvelle apparition sur la piste d’aéroport. À en juger son enthousiasme, il avait dû être menacé de nombreux sévices s’il n’obtempérait pas. Les policiers se tournèrent vers lui, l’implorèrent du regard: il se sentit l’obligation d’aller parlementer.

    Il s’approcha des soldats, se sentit dévisagé. Il ne put s’empêcher de constater que les visages avaient changé. Une impressionnante maigreur, des yeux hagards, une barbe hirsute, des cheveux sales, d’une longueur douteuse… certains ne portaient pas de véritables vêtements mais de simples couvertures, qui dissimulaient mal leur corps éprouvé par la vie de sans-abri. Ce n’était pas la première fois que des vétérans étaient abandonnés à leur sort une fois la guerre terminée; pourtant cette fois-ci le cas était unique. Ces hommes étaient des créations artificielles destinées à devenir des soldats. Ils étaient inadaptés à la vie civile, ils n’avaient aucune chance de s’intégrer. Leur endurance, leur communication non-verbale développée, leur capacité de guérison, l’acuité de leur regard, leur obéissance, ne leur étaient plus d’aucune utilité. Ou plus exactement, rien n’avait été fait pour qu’ils retrouvent une place. Lorsque les décisions se prennent après avoir consulté des dossiers, le facteur humain perd de son importance; lorsqu’en plus cette humanité est remise en question, lorsque le statut des individus n’est plus clairement défini, les décisions les plus abjectes peuvent être prises. S’il avait été ministre à ce moment-là, il aurait eu la même réaction. Comme s’il s’agissait d’une arme souillée de sang, qu’il valait mieux enterrer discrètement. Personne n’aimait ressasser les histoires de guerre.

    Au milieu de tous ces mendiants, il remarqua un homme rasé de frais, les cheveux propres, habillé de vêtements décents. Il le désigna et lui demanda de sortir du rang. Il voulait parlementer.


    La troupe ne savait que faire face à cette rangée d’hommes indécis. Ils se réunirent, attendirent les ordres.

    Le secrétaire d’état n’avait pas été appelé: le commandant de la police prit la direction des opérations avec l’assurance que confère l’habitude. Il convoqua les soldats, les fit s’asseoir en rang. Il leur expliqua que pour rétablir l’ordre public, il fallait qu’ils se dispersent, qu’ils mènent une vie normale…

    Perturbés par l’absence de leur capitaine, les soldats prêtèrent autorité au commandant comme ils l’avaient fait avec le secrétaire. Le niveau était au vert, ils n’avaient pas pour devoir d’être suspicieux.

    Ils remirent la base militaire en ordre, verrouillèrent les locaux, se répartirent les dernières ressources, après quoi ils se dispersèrent. Ils connaissaient le principe de la manœuvre, mais en temps normal les ordres comprenaient une indication horaire; cette fois-ci, ils comprirent que c’était leur dernière mission, à accomplir jusqu’à ce que l’ennemi les abatte.

    Le principe d’obéissance ne les autorisait pas à remettre les ordres en question, pas plus qu’à manifester une quelconque tristesse. Pourtant, ils avaient le cœur lourd, ils sentait que leur vie allait changer.


    “Comment t’appelles-tu?

    – Jean, Monsieur.

    – Jean, répéta le ministre. Explique-moi ce qui se passe.

    – Le niveau est passé au rouge.”

    Le ministre soupira. Il remarqua le véhicule où, à l’époque, il avait abandonné le cube.La carrosserie était rouillée, la porte à moitié arrachée.

    “Explique-moi: pourquoi es-tu le seul à être habillé correctement?

    – J’ai été aidé. On m’a appris. Je travaille.

    – Tu as eu de la chance.

    – Probablement.

    – Bon, on va aller éteindre ce signal, alors.

    – Vous voulez dire: passer le niveau au vert?

    – L’état-major m’a prévenu que la disparition du signal entraîne le passage de votre unité au niveau rouge. C’est exact?

    – Oui, Monsieur.

    – Si j’éteins le niveau, vous allez donc protéger cette place jusqu’à en mourir.

    – Oui, Monsieur.

    – Ce n’est pas une solution.”

    Le ministre se gratta la tempe avec conviction. C’était sa manière de faire comprendre qu’il réfléchissait, un réflexe à prendre en politique.

    “Je ne sais pas, soupira-t-il. Si je laisse le niveau vert, rien n’empêche que le problème survienne à nouveau.

    – C’est exact, Monsieur.

    – Et ça n’empêchera pas tes camarades de survivre comme des épaves.

    – Absolument pas.

    – Même si on leur donnait les mêmes cours que toi, ils ne trouveraient pas d’emploi.”

    Il recommença à se gratter la tempe. Jean le regardait sans exprimer d’émotion.

    “Est-ce que tu as une idée?

    – Je pense que nous serions mieux si nous avions à nouveau le droit de nous réunir.

    – Toi aussi? Tu aimerais retourner avec eux?

    – Oui, Monsieur.”

    Le ministre haussa les épaules.

    “Après tout, pourquoi pas. On construit bien des asiles pour les fous. Tant que vous ne faites peur à personne, vous pouvez vous réunir. Si ça se passe bien, le problème sera réglé sans alerter l’opinion publique. On vous trouve un bout de terrain, vous faites pousser vos légumes et tout le monde est content. Qu’en penses-tu?

    – Je trouve que l’idée est bonne.”

    Contre toute probabilité, le visage de Jean afficha un léger sourire.


    La nuit tombée, les enfants et leurs parents regardèrent les nouvelles. C’était l’occasion de manger ensemble, de partager quelques bribes de leur journée et de témoigner un intérêt poli aux malheurs du monde.

    Ce soir-là, la place d’arme occupa les grands titres. Les parents horrifiés découvrirent que leurs rejetons avaient frôlé la mort. Ils éprouvaient les plus grandes craintes envers les anciens soldats, ces mutants sans foi ni loi conçus pour tuer. Sans concertation aucune, ils prirent la même décision: interdire toute activité récréative entre l’école et la maison.