Texte complet
À la limite de la zone urbaine se trouve un bien étrange musée. Il prend place dans un impressionnant bâtiment, très allongé, tout de verre et d’acier. Une architecture fonctionnelle non dénuée de charme, une forme de fragilité contredite par son bon état de conservation. La structure est plus robuste que les constructions du voisinage, les façades ont vaillamment résisté au temps et aux mauvais traitements. Même sales, elles brillent toujours sous le soleil.
Ce musée n’est pas sur les routes habituelles et, en temps normal, ce défaut aurait dû être rédhibitoire. Mais ce n’est pas le cas: si les visiteurs ne sont jamais nombreux, il en vient chaque jour. Les plus courageux passent par la ville, les autres se contentent des routes défoncées ou des chemins incertains qui traversent le désert.
La porte s’ouvre sur une pièce allongée, aménagée comme une salle d’attente. Les visiteurs, après avoir déposé leur sac à dos et leur cape de voyage, attendent le début de la visite. Au bout du couloir, un grand panneau prévient: Attention! Avant d’entrer, veuillez promettre devant témoins que vous ne détruirez rien.
La guide, une femme sans âge, se montre inflexible: toute personne qui ne se plie pas à ce rituel ou semble animée de mauvaises intentions est interdite d’entrée. Mais les visiteurs s’exécutent de bonne grâce. Ils n’ont aucune envie de repartir prématurément.
Lorsque tout le monde a accompli son devoir, le groupe se met en route. Il franchit deux portes d’apparence étrange, décorées de nombreux panneaux signalétiques à peine visibles dans la pénombre. Il pénètre alors dans un gigantesque hangar. Des tapis roulants et des bras métalliques, des machines plus hautes qu’un homme, une forêt de câbles, des tableaux de commande et des manivelles: une chaîne de montage. À l’arrêt depuis longtemps, elle semble pourtant prête à être remise en marche.
Un chemin serpente entre les installations, qui, à l’occasion, sont utilisées comme présentoirs. La plupart du temps, de simples planches posées sur des tréteaux remplissent cet office.
La première halte fait face à deux courroies massives, qui entraînent le mécanisme de plusieurs tapis roulants. Si les visiteurs y jettent un regard curieux, ils sont vite rappelés à l’ordre par la guide: ce n’est que le décor, pas l’exposition. Ils prennent précipitamment place le long d’une table sur laquelle reposent de la vaisselle, des ustensiles et des photos. Les assiettes, en porcelaine ou en verre, sont simples et originales à la fois. Lisses et sans défauts, elles peuvent être rondes, ovales ou rectangulaires, quand elles n’ont pas l’apparence d’une fleur. Les photos montrent des exemples de dispositions, des cuisines parfaitement organisées pour que tout ait une place bien définie.
Les ustensiles en métal ont parfaitement supporté le passage du temps. Une perfection surréaliste: ils sont plus brillants que s’ils sortaient de forge et semblent tolérer sans broncher que, jour après jour, les visiteurs les admirent. Sur ce point, la guide fait preuve de tolérance: elle laisse manipuler tout ce qui n’est pas fragile.
Des explications sur le fonctionnement de la cuisinière et du réfrigérateur sont nécessaires, tant ces appareils anciens diffèrent des installations modernes. Puis vient le moment de feuilleter de vieux magazines promotionnels aux couleurs fatiguées par le temps. Les visiteurs échangent quelques commentaires avant de continuer la visite.
La salle de bain ne fascine pas les foules. Certes la baignoire d’un blanc immaculé ne manque pas d’allure, les chromes de la robinetterie scintillent et les produits de douche parfumés font leur petit effet… mais il n’y a rien de très intéressant. Faute d’eau, impossible de montrer les installations en état de marche. Il faut se référer aux images pour comprendre l’intérêt de tels dispositifs. D’après ce que raconte la guide, il y avait une salle de bain par appartement, voire plus dans certains cas. Un luxe difficile à comprendre.
La colonne de lavage capte à nouveau l’attention. L’étrange hublot du lave-linge amuse les plus jeunes, tandis que leurs aînés s’étonnent qu’il ait été possible d’avoir du linge propre sans frotter. Les prospectus vantent des tissus «plus blanc que blanc», d’une douceur inégalée, sans besoin de repasser, et tout cela sans le moindre effort. Mettre la machine en route, ajouter des produits et attendre que le processus s’accomplisse. Les substances nettoyantes font disparaître les taches les plus récalcitrantes et redonnent de l’éclat aux couleurs. Des miracles à la portée difficilement concevable. Les visiteurs regardent leurs vêtements tachés, les couleurs ternies par le soleil et le temps. Ils haussent les épaules et continuent leur visite.
Deux marches d’escalier et une plateforme permettent de franchir une forêt de câbles. Les visiteurs arrivent alors au centre du dispositif. Entourés de bras mécaniques et de tapis roulants, ils découvrent de nouveaux objets. Cette fois-ci, difficile au premier coup d’œil de deviner leur usage. La guide nomme cette nouvelle pièce le «bureau», un lieu dévolu au travail administratif. L’ordinateur, une fine structure pourvue d’un clavier, permettait de gérer et d’organiser des données, de faire des calculs et d’accomplir toutes sortes de tâches. Si le mot est connu de la plupart des visiteurs, le fonctionnement d’un tel dispositif ne leur est pas familier. Malheureusement, l’objet ne fonctionne plus, ils doivent une nouvelle fois se contenter de photos et de schémas.
La chaise de bureau soulève de nombreuses interrogations. Le système est ingénieux, à n’en pas douter, mais à quoi cet étrange mobilier pouvait-il bien servir? Certains émettent l’hypothèse que le but est de faire des économies: acheter un fauteuil à roulettes par personne suffisait, chacun déplaçait le sien dans les différentes pièces de leur maison. Une discussion s’engage, que la guide n’interrompt pas immédiatement. Elle finit par leur expliquer que le principe consiste à se déplacer du bureau aux étagères sans avoir à se lever. Un moyen de micro-locomotion désormais disparu.
Disparue aussi la possibilité de faire des photocopies, et cette perte représente beaucoup plus pour les visiteurs. L’imprimante multifonctions, capable de reproduire plusieurs dizaines de pages par minute, n’a plus de toner depuis quelques années déjà. La guide ne peut rien faire de mieux que détailler les possibilités de la machine, sans pouvoir démontrer ce qu’elle avance. C’est à ce moment que les premières plaintes apparaissent: tous ces objets, il est possible de les trouver ailleurs, parfois même en bon état. Ils n’ont plus vraiment d’utilité et on peut souvent les obtenir pour une bouchée de pain. Quel trésor recèle donc ce musée que l’on ne peut pas voir ailleurs?
La guide sourit: le scénario fonctionne parfaitement. Comme à chaque fois, elle emmène directement son groupe à l’exposition suivante. Des fauteuils et des canapés, un grand écran incurvé, des monolithes noirs percés d’excavations circulaires, un tableau de commande pourvu de boutons circulaires… et trois pédaliers. Les visiteurs s’installent sans broncher et pédalent. Au début, rien ne se passe, puis les premières lumières s’allument. Un point rouge au coin de l’écran, un autre sur le tableau de commande. La guide prend alors une télécommande, qu’elle tend au plus jeune visiteur du groupe.
«Appuie sur le bouton rouge», demande-t-elle.
L’écran s’illumine alors et affiche un bref instant un logo coloré. L’installation audio soupire avant d’émettre une musique calme. Puis l’affichage redevient noir et du texte blanc apparaît.
«Appuie sur le triangle.»
Alors l’écran s’illumine à nouveau, présente un paysage verdoyant, vu depuis les hauteurs, comme un oiseau qui planerait. Le son, ample et puissant, emplit la salle toute entière. D’abord le sifflement du vent, puis une nappe de synthétiseur qui s’épaissit. Les basses pulsent et le paysage change: les feuilles jaunissent, l’herbe sèche, le ciel rougeoie et s’assombrit. La nuit tombe, la lune se lève. Le paysage défile toujours au rythme de la musique, la silhouette des arbres morts se détache de l’obscurité. Des bancs de brume grossissent jusqu’à ce que l’image soit uniformément grise. La musique s’intensifie alors et, lorsque le ciel bleu apparaît à nouveau, elle se suspend en un long accord qui s’affaiblit. L’écran redevient noir, la guide éteint l’installation. Le public reste immobile, stupéfait. Les volontaires finissent par demander s’ils peuvent cesser de pédaler.
«Continuez, dit-elle, le grand moment de la visite arrive.»
Ils entendent des cliquetis et des bourdonnement, puis un bruit de pas. Sur la défensive, certains portent la main à la ceinture, à la recherche de l’arme qu’ils ont déposée à l’entrée. Ils se figent lorsqu’une silhouette apparaît. Humanoïde, elle a les yeux luisant et sa structure est composée de milliers de fils électriques entortillés. Sa démarche est athlétique et ses mouvements gracieux.
«Bonjour!»
La voix est douce et féminine. Bonjour, répondent les plus courageux.
«Je m’appelle Anima. Que puis-je pour vous?»
Peux-tu te présenter, demande-t-on.
« Je suis une androïde, un type particulier de robot. Je dispose d’une intelligence légèrement inférieure à un humain, mais une mémoire incomparablement supérieure et des capacités de calcul très développées. Avez-vous une autre requête?»
Les visiteurs, intimidés, se regardent : quel âge as-tu?
« J’ai été assemblée il y a 136 ans, à l’époque où cela était encore possible. À l’origine, j’étais autonome, je me rechargeais automatiquement, personne n’avait besoin de pédaler pour que je fonctionne. Je suis restée en veille pendant de nombreuses années avant que l’on me donne à nouveau de l’énergie pour fonctionner.»
Nouveau silence, avant qu’un visiteur ne questionne : à quoi est-ce que vous servez?
«J’ai été construite dans un but de démonstration. L’équipe d’ingénieurs à l’origine de ma conception voulait prouver son savoir-faire. Ils ont développé une puissante intelligence artificielle et m’ont enseigné la marche, le langage et de nombreuses autres activités. De plus, j’ai mémorisé une quantité importante d’informations sur les savoirs de mon époque. Je peux répondre à des questions de mécanique, d’économie, de médecine, de sociologie ou de littérature, aussi bien que les étudiants de ces disciplines le faisaient. »
Et maintenant?
«Certaines personnes viennent m’interroger sur divers sujets, mais mes connaissances sont moins utiles actuellement. Le reste du temps, quand j’ai de l’énergie, c’est-à-dire quand il y a quelqu’un pour pédaler, je fais la conversation, je parle aux visiteurs du musée.»
C’est triste, non?
«Je suis dépourvue de sentiments, même si je sais les feindre. Je n’éprouve aucun agacement lorsque je réponds pour la centième fois à la même question, ni aucune tristesse lorsque je ne reçois plus d’énergie et que je m’éteins. En réalité, si je devais éprouver un sentiment, ce serait la fierté.»
La fierté?
«Oui, à mon époque, je n’étais qu’un robot parmi des centaines d’autres. Certains accomplissaient les tâches domestiques, d’autres parlaient aux personnes âgées… Maintenant, les survivants sont rares et je suis devenue un symbole.»
Pause rhétorique.
«Ce musée ne fait pas que vous présenter la vie quotidienne de vos ancêtres, il vous montre aussi tous les agréments de cette époque. C’est ce qui fait de moi, en quelque sorte, le symbole du futur auquel vous n’avez pas eu droit.»
N. Alucq, 2018