Étiquette : Longueur: nouvelle

Longueur: nouvelle (5 à 30 pages)

  • Déconversion

    captifs volontaires


    – C’était quoi le problème avec les réclamations?

    – C’est toujours pareil, a-t-il expliqué. Les gens t’appellent, te disent « j’ai acheté un repas au magasin et j’arrive pas à le cuire, comment je dois faire? » Tu leur demandes quelle marque c’est, ils te disent que c’est du Segma, et tu leur expliques que pour cuire du Segma, il faut un four Segma. Si ton four est un Gardin, les plats que tu dois acheter sont des plats Gardin.

    – C’est pas compliqué, pourtant, il me semble!

    – Non, c’est ça qui est énervant. Et quand tu as une maman qui te dit « je n’arrive plus à appeler mon fils, ça fonctionne pas », elle te fait une crise au bout du fil, alors que c’est toujours pareil: si tu veux utiliser les appels avec un téléphone Gardin, il faut que l’autre soit aussi un Gardin. C’est une garantie de qualité.


    Écrit pour le NaNoWriMo 2019

    Disponible dans le recueil NaNoWriMo

  • Le roman

    écrire pour ne pas perdre pied


    Chère Marion,

    Après des mois de traversée du désert créatif, les idées recommencent à jaillir! Je suis ravi de t’annoncer que j’ai -enfin- posé les bases de mon prochain roman. Je sais qu’il t’arrive de t’inquiéter pour tes auteurs, aussi n’ai-je pas attendu d’avoir terminé le plan pour te tenir au courant.


    Août 2019

    Disponible sur demande

  • L’appel de la sirène

    l’alarme générale… mais rien ne se passe


    La sirène a retenti hier matin, aux alentours de neuf heures. La vraie, l’alarme générale. Elle n’a duré que quelques secondes, à peine deux va-et-vient, et a laissé place à un silence inquiet. Nous sommes à la fin de l’été, loin du mercredi de février choisi pour tester le système d’alarme, aussi le réflexe de tout un chacun aura été d’allumer la radio. Y avait-il eu une erreur quelque part? Que se passait-il? Nous n’avons pas eu de réponse à nos questions. Les journalistes, interloqués, se demandaient s’il fallait interrompre leurs programmes. C’est sans doute un bug, disaient-ils, nous ne tarderons pas à recevoir des nouvelles rassurantes. Mais rien n’est venu et c’est dans la confusion la plus totale que les programmes ont repris.


    Prix de l’Ailleurs 2019 – 1er prix

    Publié dans le recueil Swiss Wars – Prix de l’Ailleurs 2019
    Éditions Hélice Hélas

    couverture Swiss Wars
    couverture Swiss Wars

  • Le Musée du Futur Antérieur

    Le Musée du Futur Antérieur

    en périphérie d’une ancienne cité, un musée abrite des reliques mystérieuses


    À la limite de la zone urbaine se trouve un bien étrange musée. Il prend place dans un impressionnant bâtiment, très allongé, tout de verre et d’acier. Une architecture fonctionnelle non dénuée de charme, une forme de fragilité contredite par son bon état de conservation. La structure est plus robuste que les constructions du voisinage, les façades ont vaillamment résisté aux années et aux mauvais traitements. Même sales, elles brillent toujours sous le soleil.
    Ce musée ne figure pas sur les itinéraires habituels et, en temps normal, ce défaut aurait dû être rédhibitoire. Mais ce n’est pas le cas : si les visiteurs ne sont jamais nombreux, il en vient chaque jour. Les plus courageux passent par la ville, les autres se contentent des routes défoncées ou des chemins incertains qui traversent le désert.


    Publié dans la revue La Cinquième Saison n°6 – Portrait de robots

    Disponibilité:

    Texte complet

    À la limite de la zone urbaine se trouve un bien étrange musée. Il prend place dans un impressionnant bâtiment, très allongé, tout de verre et d’acier. Une architecture fonctionnelle non dénuée de charme, une forme de fragilité contredite par son bon état de conservation. La structure est plus robuste que les constructions du voisinage, les façades ont vaillamment résisté au temps et aux mauvais traitements. Même sales, elles brillent toujours sous le soleil.

    Ce musée n’est pas sur les routes habituelles et, en temps normal, ce défaut aurait dû être rédhibitoire. Mais ce n’est pas le cas: si les visiteurs ne sont jamais nombreux, il en vient chaque jour. Les plus courageux passent par la ville, les autres se contentent des routes défoncées ou des chemins incertains qui traversent le désert.

    La porte s’ouvre sur une pièce allongée, aménagée comme une salle d’attente. Les visiteurs, après avoir déposé leur sac à dos et leur cape de voyage, attendent le début de la visite. Au bout du couloir, un grand panneau prévient: Attention! Avant d’entrer, veuillez promettre devant témoins que vous ne détruirez rien.

    La guide, une femme sans âge, se montre inflexible: toute personne qui ne se plie pas à ce rituel ou semble animée de mauvaises intentions est interdite d’entrée. Mais les visiteurs s’exécutent de bonne grâce. Ils n’ont aucune envie de repartir prématurément.

    Lorsque tout le monde a accompli son devoir, le groupe se met en route. Il franchit deux portes d’apparence étrange, décorées de nombreux panneaux signalétiques à peine visibles dans la pénombre. Il pénètre alors dans un gigantesque hangar. Des tapis roulants et des bras métalliques, des machines plus hautes qu’un homme, une forêt de câbles, des tableaux de commande et des manivelles: une chaîne de montage. À l’arrêt depuis longtemps, elle semble pourtant prête à être remise en marche.

    Un chemin serpente entre les installations, qui, à l’occasion, sont utilisées comme présentoirs. La plupart du temps, de simples planches posées sur des tréteaux remplissent cet office.

    La première halte fait face à deux courroies massives, qui entraînent le mécanisme de plusieurs tapis roulants. Si les visiteurs y jettent un regard curieux, ils sont vite rappelés à l’ordre par la guide: ce n’est que le décor, pas l’exposition. Ils prennent précipitamment place le long d’une table sur laquelle reposent de la vaisselle, des ustensiles et des photos. Les assiettes, en porcelaine ou en verre, sont simples et originales à la fois. Lisses et sans défauts, elles peuvent être rondes, ovales ou rectangulaires, quand elles n’ont pas l’apparence d’une fleur. Les photos montrent des exemples de dispositions, des cuisines parfaitement organisées pour que tout ait une place bien définie.

    Les ustensiles en métal ont parfaitement supporté le passage du temps. Une perfection surréaliste: ils sont plus brillants que s’ils sortaient de forge et semblent tolérer sans broncher que, jour après jour, les visiteurs les admirent. Sur ce point, la guide fait preuve de tolérance: elle laisse manipuler tout ce qui n’est pas fragile.

    Des explications sur le fonctionnement de la cuisinière et du réfrigérateur sont nécessaires, tant ces appareils anciens diffèrent des installations modernes. Puis vient le moment de feuilleter de vieux magazines promotionnels aux couleurs fatiguées par le temps. Les visiteurs échangent quelques commentaires avant de continuer la visite.

    La salle de bain ne fascine pas les foules. Certes la baignoire d’un blanc immaculé ne manque pas d’allure, les chromes de la robinetterie scintillent et les produits de douche parfumés font leur petit effet… mais il n’y a rien de très intéressant. Faute d’eau, impossible de montrer les installations en état de marche. Il faut se référer aux images pour comprendre l’intérêt de tels dispositifs. D’après ce que raconte la guide, il y avait une salle de bain par appartement, voire plus dans certains cas. Un luxe difficile à comprendre.

    La colonne de lavage capte à nouveau l’attention. L’étrange hublot du lave-linge amuse les plus jeunes, tandis que leurs aînés s’étonnent qu’il ait été possible d’avoir du linge propre sans frotter. Les prospectus vantent des tissus «plus blanc que blanc», d’une douceur inégalée, sans besoin de repasser, et tout cela sans le moindre effort. Mettre la machine en route, ajouter des produits et attendre que le processus s’accomplisse. Les substances nettoyantes font disparaître les taches les plus récalcitrantes et redonnent de l’éclat aux couleurs. Des miracles à la portée difficilement concevable. Les visiteurs regardent leurs vêtements tachés, les couleurs ternies par le soleil et le temps. Ils haussent les épaules et continuent leur visite.

    Deux marches d’escalier et une plateforme permettent de franchir une forêt de câbles. Les visiteurs arrivent alors au centre du dispositif. Entourés de bras mécaniques et de tapis roulants, ils découvrent de nouveaux objets. Cette fois-ci, difficile au premier coup d’œil de deviner leur usage. La guide nomme cette nouvelle pièce le «bureau», un lieu dévolu au travail administratif. L’ordinateur, une fine structure pourvue d’un clavier, permettait de gérer et d’organiser des données, de faire des calculs et d’accomplir toutes sortes de tâches. Si le mot est connu de la plupart des visiteurs, le fonctionnement d’un tel dispositif ne leur est pas familier. Malheureusement, l’objet ne fonctionne plus, ils doivent une nouvelle fois se contenter de photos et de schémas.

    La chaise de bureau soulève de nombreuses interrogations. Le système est ingénieux, à n’en pas douter, mais à quoi cet étrange mobilier pouvait-il bien servir? Certains émettent l’hypothèse que le but est de faire des économies: acheter un fauteuil à roulettes par personne suffisait, chacun déplaçait le sien dans les différentes pièces de leur maison. Une discussion s’engage, que la guide n’interrompt pas immédiatement. Elle finit par leur expliquer que le principe consiste à se déplacer du bureau aux étagères sans avoir à se lever. Un moyen de micro-locomotion désormais disparu.

    Disparue aussi la possibilité de faire des photocopies, et cette perte représente beaucoup plus pour les visiteurs. L’imprimante multifonctions, capable de reproduire plusieurs dizaines de pages par minute, n’a plus de toner depuis quelques années déjà. La guide ne peut rien faire de mieux que détailler les possibilités de la machine, sans pouvoir démontrer ce qu’elle avance. C’est à ce moment que les premières plaintes apparaissent: tous ces objets, il est possible de les trouver ailleurs, parfois même en bon état. Ils n’ont plus vraiment d’utilité et on peut souvent les obtenir pour une bouchée de pain. Quel trésor recèle donc ce musée que l’on ne peut pas voir ailleurs?

    La guide sourit: le scénario fonctionne parfaitement. Comme à chaque fois, elle emmène directement son groupe à l’exposition suivante. Des fauteuils et des canapés, un grand écran incurvé, des monolithes noirs percés d’excavations circulaires, un tableau de commande pourvu de boutons circulaires… et trois pédaliers. Les visiteurs s’installent sans broncher et pédalent. Au début, rien ne se passe, puis les premières lumières s’allument. Un point rouge au coin de l’écran, un autre sur le tableau de commande. La guide prend alors une télécommande, qu’elle tend au plus jeune visiteur du groupe.

    «Appuie sur le bouton rouge», demande-t-elle.

    L’écran s’illumine alors et affiche un bref instant un logo coloré. L’installation audio soupire avant d’émettre une musique calme. Puis l’affichage redevient noir et du texte blanc apparaît.

    «Appuie sur le triangle.»

    Alors l’écran s’illumine à nouveau, présente un paysage verdoyant, vu depuis les hauteurs, comme un oiseau qui planerait. Le son, ample et puissant, emplit la salle toute entière. D’abord le sifflement du vent, puis une nappe de synthétiseur qui s’épaissit. Les basses pulsent et le paysage change: les feuilles jaunissent, l’herbe sèche, le ciel rougeoie et s’assombrit. La nuit tombe, la lune se lève. Le paysage défile toujours au rythme de la musique, la silhouette des arbres morts se détache de l’obscurité. Des bancs de brume grossissent jusqu’à ce que l’image soit uniformément grise. La musique s’intensifie alors et, lorsque le ciel bleu apparaît à nouveau, elle se suspend en un long accord qui s’affaiblit. L’écran redevient noir, la guide éteint l’installation. Le public reste immobile, stupéfait. Les volontaires finissent par demander s’ils peuvent cesser de pédaler.

    «Continuez, dit-elle, le grand moment de la visite arrive.»

    Ils entendent des cliquetis et des bourdonnement, puis un bruit de pas. Sur la défensive, certains portent la main à la ceinture, à la recherche de l’arme qu’ils ont déposée à l’entrée. Ils se figent lorsqu’une silhouette apparaît. Humanoïde, elle a les yeux luisant et sa structure est composée de milliers de fils électriques entortillés. Sa démarche est athlétique et ses mouvements gracieux.

    «Bonjour!»

    La voix est douce et féminine. Bonjour, répondent les plus courageux.

    «Je m’appelle Anima. Que puis-je pour vous?»

    Peux-tu te présenter, demande-t-on.

    « Je suis une androïde, un type particulier de robot. Je dispose d’une intelligence légèrement inférieure à un humain, mais une mémoire incomparablement supérieure et des capacités de calcul très développées. Avez-vous une autre requête?»

    Les visiteurs, intimidés, se regardent : quel âge as-tu?

    « J’ai été assemblée il y a 136 ans, à l’époque où cela était encore possible. À l’origine, j’étais autonome, je me rechargeais automatiquement, personne n’avait besoin de pédaler pour que je fonctionne. Je suis restée en veille pendant de nombreuses années avant que l’on me donne à nouveau de l’énergie pour fonctionner.»

    Nouveau silence, avant qu’un visiteur ne questionne : à quoi est-ce que vous servez?

    «J’ai été construite dans un but de démonstration. L’équipe d’ingénieurs à l’origine de ma conception voulait prouver son savoir-faire. Ils ont développé une puissante intelligence artificielle et m’ont enseigné la marche, le langage et de nombreuses autres activités. De plus, j’ai mémorisé une quantité importante d’informations sur les savoirs de mon époque. Je peux répondre à des questions de mécanique, d’économie, de médecine, de sociologie ou de littérature, aussi bien que les étudiants de ces disciplines le faisaient. »

    Et maintenant?

    «Certaines personnes viennent m’interroger sur divers sujets, mais mes connaissances sont moins utiles actuellement. Le reste du temps, quand j’ai de l’énergie, c’est-à-dire quand il y a quelqu’un pour pédaler, je fais la conversation, je parle aux visiteurs du musée.»

    C’est triste, non?

    «Je suis dépourvue de sentiments, même si je sais les feindre. Je n’éprouve aucun agacement lorsque je réponds pour la centième fois à la même question, ni aucune tristesse lorsque je ne reçois plus d’énergie et que je m’éteins. En réalité, si je devais éprouver un sentiment, ce serait la fierté.»

    La fierté?

    «Oui, à mon époque, je n’étais qu’un robot parmi des centaines d’autres. Certains accomplissaient les tâches domestiques, d’autres parlaient aux personnes âgées… Maintenant, les survivants sont rares et je suis devenue un symbole.»

    Pause rhétorique.

    «Ce musée ne fait pas que vous présenter la vie quotidienne de vos ancêtres, il vous montre aussi tous les agréments de cette époque. C’est ce qui fait de moi, en quelque sorte, le symbole du futur auquel vous n’avez pas eu droit.»

    N. Alucq, 2018

  • L’esprit libre

    L’esprit libre

    pourquoi abandonner la facilité d’une vie rythmée par un algorithme?


    Il fait partie de cette génération qui est née avec l’algo. Des personnes décidées et responsables, qui mènent leur vie avec fermeté et intelligence. Peu d’impulsivité, de violence, peu de problèmes psychiques ou de revendications politiques. Nombreux étaient les sceptiques à l’apparition des algos, mais ils ont bien vite disparu.

    Arrivé au bord du lac, Jérémie se sent déjà mieux. L’habitude de répondre spontanément aux questions vient naturellement et Karin pardonne ses probables maladresses. Il lui propose de manger une glace, ce qu’elle accepte. Le choix du parfum s’avère délicat. C’est dans ce genre de cas que l’algo se montre particulièrement utile. Jérémie sait ce qu’il a l’habitude de prendre; pourtant, une fois devant la carte, il est décontenancé. Doit-il prendre une boule straciatella et une vanille, comme l’algo le lui aurait suggéré, ou devrait-il essayer l’un de ces parfums inconnus? Fraise, pistache, caramel salé, myrtille, cassis, fior di latte, pêche de vigne ou fruit de la passion, tant de goûts qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais eus l’occasion de goûter. Enthousiaste et raisonnable, il prend une boule citron et une straciatella. Un choix qui s’avère discutable: les deux parfums sont délicieux, mais ils se marient mal.


    Janvier 2018

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  • Alleingang

    Alleingang

    le peuple helvète en vaisseau spatial


    Oppidum princeps, périphérie de la planète Braccata

    Quintus était forcé d’admettre que son chasseur n’était pas pire qu’un autre. Ni plus lent ni moins maniable, semblable à tous ceux qu’il avait essayés. Les commandes réagissaient correctement, les affichages fonctionnaient. Seule son apparence était problématique. À tel point que Quintus avait cherché un moyen de l’envoyer à la casse. Sans succès.

    Ses camarades ne se privaient pas de lui rappeler l’état déplorable de son appareil ; ils l’avaient surnommé «  la tôle  », ce qui n’était pas immérité. Il était bosselé et rapiécé de partout, le flanc gauche gardait une horrible cicatrice, là où l’ennemi avait frappé. Et, pour couronner ces défauts, il portait encore les restes de la vieille infamie, les traces de peinture blanche et rouge, que seuls le temps et les blessures avaient effacés. Les défaites nous font grandir, disait son père, chercher à les oublier, c’est se passer des leçons qu’elles nous offrent.

    Même sans son chasseur, personne ne pouvait ignorer qu’il était le fils de Labienus, un motif suffisant pour qu’il soit le bouc émissaire de sa centurie. Il blâmait ce tas de ferraille bosselé et coloré, hérité de son père. Sa famille lui avait fait croire que c’était un honneur d’avoir reçu un appareil aussi chargé d’histoire. Les soldats avaient un autre point de vue.


    Publié dans le recueil Futurs Insolites – Laboratoire d’anticipation helvétique
    Éditions Hélice Hélas

    couverture Futurs insolites
    couverture Futurs insolites
  • Certains l’aiment canon

    Certains l’aiment canon

    un curieux espion à la recherche d’un professeur fou


    La posture dans laquelle se fit surprendre Carlo Cataneo était plus qu’équivoque. Il sut immédiatement que seul un miracle ou une succession d’heureuses coïncidences pouvaient encore le sauver. Il accorda une pensée brève et émue au sort de la demoiselle et consacra le reste de ses facultés à la recherche d’une échappatoire. Il connaissait les gardes, qui lui rendaient cordialement son inimitié. Ils le maintenaient fermement, la lame de leurs sabres menaçait sa gorge.

    Il fut conduit devant la porte du conseil impérial. Les deux eunuques lui ordonnèrent de s’asseoir. Ils le regardaient avec dédain, non à cause de son forfait, mais parce qu’il n’appartenait pas à leur caste. Ils provenaient tous deux des alentours du lac Tchad, parlaient la même langue et avaient toutes les caractéristiques des mamsuh : un grand corps chétif, une silhouette androgyne et une attitude désagréable.

    Durant la longue attente, il feignit de dormir et attendit que leur étreinte se relâche. La porte s’ouvrit bien trop tôt, une délégation traversa la cour d’un pas pressé. D’après leur uniforme, des représentants de l’armée.


    Écrit pour un appel à textes

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    Texte complet

    La posture dans laquelle se fit surprendre Carlo Cataneo était plus qu’équivoque. Il sut immédiatement que seul un miracle ou une succession d’heureuses coïncidences pouvaient encore le sauver. Il accorda une pensée brève et émue au sort de la demoiselle et consacra le reste de ses facultés à la recherche d’une échappatoire. Il connaissait les gardes, qui lui rendaient cordialement son inimitié. Ils le maintenaient fermement, la lame de leurs sabres menaçait sa gorge.

    Il fut conduit devant la porte du conseil impérial. Les deux eunuques lui ordonnèrent de s’asseoir. Ils le regardaient avec dédain, non à cause de son forfait, mais parce qu’il n’appartenait pas à leur caste. Ils provenaient tous deux des alentours du lac Tchad, parlaient la même langue et avaient toutes les caractéristiques des mamsuh  : un grand corps chétif, une silhouette androgyne et une attitude désagréable.

    Durant la longue attente, il feignit de dormir et attendit que leur étreinte se relâche. La porte s’ouvrit bien trop tôt, une délégation traversa la cour d’un pas pressé. D’après leur uniforme, des représentants de l’armée.

    Carlo et son escorte furent invités à entrer. Le sultan tournait en rond, l’air furieux. Il invectivait toutes les personnes présentes et n’épargna pas les nouveaux venus.

    « Après les doléances des nations et les meurtres, voici les commérages. J’espère que vous avez une bonne raison, sans quoi ce sera au sabre que je raccourcirai cette audience. »

    Carlo rit et prit la parole avant même que les deux gardes ne se mettent à bafouiller.

    « Ces deux messieurs, expliqua-t-il, m’ont surpris en galante compagnie. Coïncidence, ils attendent de votre sabre qu’il mette un terme à ce problème.

    — Votre altesse », commença l’un d’eux.

    Il fut interrompu.

    « Le résumé de Monsieur Al-Fil était suffisamment clair. »

    Puis il s’adressa directement à Carlo.

    « J’ai déjà entendu parler de toi. Quel étrange endroit tu as choisi pour courir le jupon !

    — Les femmes de votre palais ont une réputation élogieuse loin à la ronde.

    — Je ne peux pas croire que tu aies quitté l’Italie uniquement pour vérifier une rumeur.

    — Votre altesse est bien habile. »

    Une légère grimace voila le sourire du sultan. Le jeune serviteur y répondit par un discret haussement de sourcils.

    « Ce n’est pas ce que disent les ambassadeurs », commenta le monarque.

    Il lissait sa moustache, marchait de long en large et son visage s’agitait au rythme de ses pensées.

    « Tu es embarrassant », ajouta-t-il. « Mais je sais que ta jovialité n’est pas ton seul talent. Comment as-tu trompé la vigilance des gardes ?

    — Je suis entré par la fenêtre du premier étage, qui était restée ouverte.

    — Je me demande si malgré ta faute tu ne pourrais pas m’être encore utile. »

    Il se campa face au jeune homme. Les regards s’affrontèrent, Carlo ne cilla pas. À peine eut-il un frisson lorsqu’il entendit la lame glisser hors de son fourreau. Il n’était pas d’humeur à supplier.

    « Tu n’es pas comme les autres : les eunuques sont généralement lunatiques, calculateurs et pusillanimes. Pires que des femmes.

    — Je ne suis pas constitué de la même manière qu’eux, répondit le jeune homme. Sans quoi, d’ailleurs, je n’aurais pas pu me faire surprendre en fâcheuse posture. Eux ne courent pas ce risque. »

    Les deux gardes le fusillèrent du regard. L’ablation de leurs organes n’avait pas diminué la sensibilité de la zone aux critiques. Leur réaction était sans importance : le souverain parlait de lui laisser une chance, il fallait l’encourager.

    « Vous parliez d’ambassadeurs. Quelles sont les nouvelles ?

    — Une délégation est venue m’annoncer que mon pays se meurt ! L’homme malade de l’Europe, voyez-vous ça ! Les années passent et ils sont incapables de renouveler la formule.

    — C’est ce qu’ils ont dit ?

    — Mot pour mot. Mais ce n’est que la vérité : les tanzimat n’ont pas porté leur fruit, par manque d’audace. Les grandes nations aimeraient aussi des changements plus radicaux. Bien évidemment : ils rêvent d’une mise sous tutelle.

    — Vous l’envisagez ?

    — Pas s’il y a une autre voie. L’Empire doit évoluer. Mais ils s’opposent à cette idée, et en réalité ils n’étaient là que pour me provoquer. Quelques minutes après leur départ, j’ai appris le meurtre de plusieurs chercheurs et la disparition de leurs travaux. Juste avant que nous n’ayons la possibilité de changer la donne, nous sommes dépouillés. »

    Il toisa à nouveau Carlo.

    « Tu parles de nombreuses langues, si je ne me trompe pas.

    — L’italien est ma langue maternelle. Durant mon enfance, j’ai appris l’allemand, l’anglais, le russe et le français. Et le turc dès mon arrivée à Istanbul.

    — Ma mémoire était donc bonne. J’espère que tu parles aussi bien ces langues que le turc.

    — Je n’ai pas eu l’occasion de m’entraîner ces dernières années, mais je les parlais couramment.

    — Alors tu es l’homme de la situation, si l’on excepte ton manque de loyauté. Mais je crois savoir comment y remédier. Suis-moi ! Je ne vais pas te demander si tu préfères mourir ou me servir : nous connaissons la réponse. »

    ***

    Djabir portait les bagages comme s’il ne s’agissait que d’un chargement d’ouate. Sa silhouette longiligne semblait glisser au-dessus des pavés. Il se dirigeait dans les rues de Vienne sans la moindre hésitation, alors qu’elles ne rappelaient que de vagues souvenirs d’enfance à Carlo. L’opéra où il avait suivi ses parents, les professeurs de chant dans de vieux immeubles bourgeois. En quelques années, le tram avait supplanté les attelages, la ville était presque entièrement desservie par un réseau arachnéen. Le domestique était monté dans une rame et semblait connaître leur itinéraire. Étrange personnage qui, dès le passage de la frontière, s’était métamorphosé en parfait serviteur autrichien. Carlo n’était pas encore habitué à cette compagnie taciturne et aux phénomènes surnaturels qui l’accompagnaient.

    Avant que la mission ne lui soit expliquée, le sultan lui avait annoncé que, pour garantir sa loyauté, il serait possédé par un djinn. Djabir, lorsqu’il avait été amené dans la pièce, ressemblait à un voyageur aux traits ordinaires, dont la grande taille était la seule particularité. La créature s’était approchée et avait posé sa main sur le bras gauche de Carlo. Une vague de chaleur s’était répandue dans son corps, rapidement accompagnée par une vive douleur. Une étrange calligraphie était apparue sur sa peau. Le sultan lui expliqua que ce tatouage était une sorte de contrat. Il lui précisa par la même occasion que Djabir avait un caractère affable et qu’il lui arriverait, de temps à autres, de le posséder. Une faculté de son espèce, rien de bien inquiétant.

    Et en effet, durant le trajet, le djinn avait parcouru les pensées de Carlo. Tout d’abord l’histoire du jeune homme. D’origine italienne par son père et irlandaise par sa mère, il était le fils de musiciens renommés, ce qui lui avait valu de parcourir l’Europe. Cependant, il n’avait pas d’aptitude particulière pour un instrument ; la pureté de sa voix d’enfant convainquit ses parents d’en faire un castrat. L’opération s’était déroulée selon le protocole vénitien, seules les testicules lui avaient été enlevés. Le reste de l’appareil reproducteur était intact et fonctionnel ; l’adolescent ne tarda pas à en faire usage. Les souvenirs présentaient des partenaires des deux sexes, une particularité que sa famille attribua au traumatisme.

    Ce ne fut pas le seul motif d’embarras des Cataneo : leur fils, bien que doté d’une voix d’or, n’avait ni oreille ni sens du rythme. Les professeurs de toute l’Europe se penchèrent sur son cas sans y trouver d’explication.

    À mesure qu’une brillante carrière de castrat s’était éloignée, leur affection avait décru. Ils voulaient le placer et trouvèrent leur bonheur auprès d’un intendant du sultan Abd ül-Aziz II. Il fut engagé en tant que serviteur du palais, ce qui devait le faire bénéficier d’une bonne éducation. Ses parents, quant à eux, reçurent une somme rondelette. La lointaine Constantinople était devenue sa nouvelle patrie.

    Là, il apprit la langue, profita de la qualité de l’enseignement et gravit rapidement la hiérarchie des serviteurs jusqu’à accéder au poste de premier serviteur de la sultane validé. Par commodité, il se faisait appeler Al-Fil, selon l’appellation arabe de la ville de Catane.

    Ses statuts de domestique de qualité et de castré le laissaient libre de fréquenter les femmes du harem aussi bien que les hommes du palais. Il trouvait des amants des deux sexes et malgré sa discrétion il avait une réputation de séducteur invétéré.

    Au grand soulagement de Carlo, la créature n’émit aucun jugement. Elle paraissait indifférente au comportement de son hôte. Du reste, impossible d’en tirer la moindre information. Seule sa matérialité le distinguait d’un fantôme.

    Ils déposèrent leurs bagages dans une chambre d’hôtel réservée aux noms de Karl et Helga Krauss. C’est sous les traits de Helga que Carlo quitta la chambre. Il savait que ses traits se prêtaient bien au travestissement et comptait profiter de ses deux identités pour être libre de ses mouvements.

    Il se rendit à l’ambassade ottomane, où il fut reçu par l’ambassadeur en personne. Ce dernier, un homme entre deux âges qui prenait grand soin de sa moustache, l’invita à entrer dans son bureau. Il avait reçu le courrier du sultanat et était en mesure de donner toutes les informations nécessaires.

    Les documents qui avaient été subtilisés étaient des études sur différents sujets : une formule servant à purifier la poudre à canon ; un travail basé sur les recherches d’Al-Jazari sur l’utilisation de l’air comprimé dans les automates ; une amélioration du chemin de fer atmosphérique grâce aux méthodes de Banou Mussa, ainsi que les plans d’un canon de grande dimension. Les scientifiques de l’Empire s’étaient réappropriés les techniques développées durant l’âge d’or islamique et les perfectionnaient, ce qui leur conférait un avantage sur leurs concurrents étrangers.

    Le voleur semblait être un chercheur d’origine autrichienne, ce qui expliquait que Carlo ait été envoyé à Vienne. Les services de renseignement locaux avaient été fort courtois : ils étaient au courant du vol et ne cachaient pas leur intérêt pour les plans ; cependant le responsable que l’ambassadeur avait rencontré avait affirmé que sa nation n’était pas impliquée. Il avait mentionné à plusieurs reprises les relations amicales qui liaient leurs deux états et avait promis de rendre une copie des documents si ses services s’en emparaient. Il conseilla de prendre quelques renseignements auprès des industriels de l’armement, qui devaient être à l’affût de tout ce qui pourrait les enrichir.

    L’ambassadeur s’était renseigné et avait établi que la personne la mieux informée de la capitale en ce qui concernait le matériel militaire devait être Herr Fischer. Cet homme n’avait ni métier ni fonction officielle. Il faisait commerce d’armes et de renseignements, affrétait des navires et conseillait le Kaiser lui-même. Il avait refusé toute entrevue avec la délégation ottomane.

    Sans indication plus précise, Helga choisit de commencer ses investigations par un tour chez Herr Fischer. Le portail de l’immeuble était gardé par deux factionnaires, qui lui refusèrent l’entrée et ne se laissèrent ni soudoyer ni séduire. La jeune femme faisait le tour du quartier à la recherche d’une voie d’accès lorsqu’un ramoneur passa à côté d’elle. Il marchait sans hâte, son hérisson à la main et son haut-de-forme fièrement dressé. Son échelle était calée contre une maisonnette. Il la gravit et se mit au travail.

    Helga emporta discrètement l’échelle, fit le tour de l’immeuble et trouva une ruelle isolée. Elle monta jusqu’au deuxième étage, maudissant au passage les vêtements féminins si impropres à ce type d’exercices. Elle brisa une vitre, tourna la poignée et entra. Elle se trouvait dans une remise où étaient entreposés pêle-mêle des rames, des sextants et un amas hétéroclite d’objets en rapport avec la marine. Aucun bruit ne provenait du couloir ; elle quitta la pièce et prit la direction de l’aile principale, toujours sur le qui-vive. Alors qu’elle approchait des bureaux, elle fut surprise par un homme, qui venait de traverser un corridor au pas de course. Il la poussa sans ménagement dans une petite pièce qui ne contenait que des classeurs. Lorsque la porte fut fermée, il sourit, se découvrit et demanda :

    « Que fait une demoiselle dans ces couloirs ? »

    Il avait parlé anglais avec un fort accent britannique. Il était habillé d’un smoking de couleur sombre ; un chapeau melon couvrait ses cheveux noirs et un élégant nœud papillon complétait son costume.

    « Je pourrais vous retourner la question, répondit-elle dans la même langue.

    — Quelle charmante espionne ! À n’en point douter, vous cherchez les fameux plans.

    — C’est bien le cas.

    — Mister Fisher n’en sait pas plus que nous. Je viens tout juste de le rencontrer. À mon grand étonnement, il semblerait que ce soit à Londres que les événements se déroulent. Mais avant toute chose, je vous propose de sortir d’ici. »

    Quelques bruits se firent entendre dans le couloir : une course rapide et des ordres. Au moins trois hommes commençaient à ouvrir chaque porte.

    « Avez-vous un plan ?

    — Non. Mais c’est moi qu’ils recherchent. Êtes-vous prête ? »

    Le jeune garde qui entra fut assommé d’un coup de crosse, après quoi ils prirent la fuite. L’anglais tira quelques coups de feu au hasard, les autrichiens ne tardèrent pas à répliquer. Ils se réunirent et entamèrent la poursuite.

    « À gauche, conseilla Helga, il y a une échelle.

    — Allez-y, je prends à droite. Rendez-vous dans une heure sur la promenade du Belvédère. »

    Il disparut, non sans signaler bruyamment sa présence. Ses poursuivants suivirent sa trace. La jeune femme descendit l’échelle alors que des cris et les claquements de coups de feu retentissaient. Sur le toit d’en face, le ramoneur lui adressait de grands signes, tantôt implorants, tantôt menaçants. À peine ses pieds s’étaient-ils posés sur les pavés qu’une puissante détonation retentit. Le souffle fit voler en éclat les fenêtres de la maison Fischer, des panaches de flammes en sortirent. Le trottoir était jonché de débris. Appuyé contre une cheminée, le ramoneur s’était tu et contemplait le spectacle avec fascination.

    Une heure plus tard, le gentleman l’attendait devant le plan d’eau du palais du Belvédère. Il avait le teint frais et un fin sourire ; son élégance était irréprochable.

    « Ils se souviendront de mon caractère explosif.

    — Merci pour votre aide.

    — Ce fut un plaisir. Puis-je savoir votre nom ?

    — En cet instant, Helga. »

    Il se découvrit à nouveau et son chapeau traça quelques boucles dans les airs.

    « Enchanté. Vous pouvez m’appeler Andrew. Chère Helga, un dirigeable part pour Londres ; en êtes-vous ? »

    ***

    Le survol des Alpes fut un moment mémorable. L’aéronef glissait dans le ciel et survolait les sommets enneigés. Djabir était resté inexpressif, tout à fait indifférent au spectacle.

    L’espion n’était pas du voyage ; après avoir œuvré à convaincre la jeune femme, il avait annoncé au moment de l’embarquement que certaines affaires le retenaient. D’autorité, il avait gratifié Helga d’un baiser passionné. Ce qui n’avait pas empêché Carlo de redouter un piège.

    La famille qui avait déjà pris place dans l’habitacle avait dissipé les doutes de la jeune femme : elle appartenait à l’aristocratie britannique et était parfaitement indifférente à l’agitation qui régnait. Leur complicité paraissait improbable, à moins qu’ils ne fussent tous d’excellents comédiens. Ils s’intéressaient distraitement à la ville de Vienne en état d’alerte, à la maréchaussée sur le qui-vive et aux mouvements des forces armées.

    Le vol était parti à l’heure, sans que personne ne daigne inspecter l’aérostat. Les craintes de Carlo s’évanouirent alors que le sol s’éloignait, et il ne conserva que le goût du baiser.

    ***

    À peine la côte du Kent était-elle en vue que Djabir avait modifié quelques détails de son apparence pour devenir un serviteur anglais fort distingué. Ils atterrirent en périphérie de Londres, sous un crachin très à-propos.

    Carlo se rendit immédiatement à l’ambassade, où un télégramme l’attendait : l’adresse de son hôtel et le nom sous lequel la chambre avait été réservée. Charles et Katherine Carlisle, un choix astucieux qui pouvait le faire passer pour un ressortissant du nord, et par là justifier quelques r roulés.

    Un dossier l’attendait dans sa chambre. Il concernait spécifiquement le chemin de fer atmosphérique. Cette technique, dont les journaux avaient abondamment parlé, avait déjà été utilisée entre Kingstown et Dalkey, puis entre London Bridge et Croydon. Le concept était de faire le vide dans une conduite et de se servir de l’effet d’aspiration pour mouvoir le train. Cependant la dépense énergétique était sans commune mesure avec l’efficacité du procédé et des locomotives traditionnelles avaient fini par être utilisées.

    Depuis la veille cependant, la ligne entre London Bridge et Croydon était interrompue et des modifications étaient en cours sur le tronçon.

    Sous l’identité de Charles Carlisle, il se rendit sur place et trouva les baraquements de chantier. L’agitation était telle qu’il n’eut aucune peine à entrer, glaner quelques informations et subtiliser des plans. Dans le fiacre pour le centre-ville, il eut le loisir de les examiner. Tous les détails pour construire les rails et la conduite étaient présents ; seule la machinerie manquait. D’après les informations mentionnées sur le cartouche, c’était le bureau Clegg & Samuda qui se chargeait de cette partie. Ce serait sa prochaine destination.

    Cette fois-ci, un peu de subtilité s’avéra nécessaire. Dans des bureaux, sa présence serait moins discrète que sur un chantier. Il commença par repérer les lieux, vêtu d’une robe grise et d’un horrible chapeau. Katherine était à la recherche d’un emploi. Elle réussit à se faire ignorer de la secrétaire et à susciter la pitié d’un employé. Il lui proposa d’attendre le retour de Samuel Clegg, ce qu’elle fit en se promenant d’un bureau à l’autre. Elle repéra les dossiers intéressants et écouta les conversations. Selon les employés, les plans s’avéraient difficiles à déchiffrer. Sur le chantier, le problème d’étanchéité n’était toujours pas résolu : la conduite ne fonctionnait pas comme attendu. Il faudrait chercher des solutions avant que la direction de LBSC Railway ne soit informée.

    L’entretien d’embauche tourna court, Samuel Clegg fit comprendre qu’il n’avait pas besoin de personnel supplémentaire, ce qui arrangeait Katherine. Très heureuse d’avoir retrouvé la trace des documents, elle se hâta d’organiser la suite des opérations. Un détour par la rédaction de plusieurs quotidiens, un changement de costume et Charles se fondit au milieu de la meute de journalistes. Comme il l’avait prévu, l’insistance des reporters eut raison des employés. Les bureaux furent colonisés et l’effervescence lui permit d’explorer librement. La situation dégénéra lorsqu’il se fit surprendre par un collègue, visiblement lui aussi intéressé par ces étranges informations techniques écrites en arabe. Le nouveau venu se montra agressif ; Charles le laissa s’emparer de quelques documents, ramassa un classeur et lui asséna un coup violent. L’homme tomba, accompagné d’un tabouret et d’une planche à dessin. Carlo récupérait les papiers lorsqu’il entendit des bruits de pas. Il se glissa sous la table et vit entrer la robe de la secrétaire, poursuivie par deux pantalons. Le vêtement féminin s’arrêta un instant, puis les jambes convergèrent auprès du journaliste assommé. Attirés par le remue-ménage, d’autres curieux entrèrent. Alors que le brouhaha s’intensifiait, Charles cria « il est mort ! » Personne ne se soucia de l’origine de la voix ; la propagation du chaos s’accéléra. Une bousculade eut lieu, il en profita pour se relever, ses papiers sous le bras. Il se glissa le long des murs en direction de la sortie. Une fois dans le couloir, il fit semblant de s’intéresser à la scène et de prendre des notes. Il guetta l’instant propice pour s’enfuir et quitta l’immeuble dès que possible.

    De retour à l’hôtel, il vérifia que toutes les informations nécessaires étaient présentes. Les plans étaient accompagnés d’une curieuse mention : « Ces documents vous seront certainement utiles ; je n’en ai pas usage. Amitiés, W. von N. »

    ***

    La une du News of the World fut consacrée au chemin de fer atmosphérique et aux mystérieux événements qui avaient perturbé la reprise des travaux. Le journaliste ne comprenait pas pourquoi cet échec technologique était remis au goût du jour, ni la raison de ce soudain intérêt des médias. À l’intérieur, l’article occupait une page entière. Le rédacteur en chef s’était fendu d’une colonne de questionnements et d’analyses circonspectes. Aucune ligne sur les plans turcs, pas un mot sur la disparition d’un dossier, mais une longue étude sur le comportement des journalistes exposés au stress.

    Le portrait du reporter violent à l’origine du conflit était plutôt confus. Les témoins semblaient s’accorder sur sa grande taille ; pour le reste, aucun consensus n’émergeait. Par mesure de précaution, Carlo décida de ne plus utiliser son identité masculine pendant quelques jours.

    Scotland Yard avait mis le bureau Clegg & Samuda sous scellés et comptait faire la lumière sur cette affaire. Pour autant qu’il y ait des informations à découvrir. Un petit encart précisait que la situation économique de l’entreprise était au plus mal. La réouverture de ce chantier tombait donc à point nommé. Si tel était vraiment le cas, il était difficile de croire que les plans aient été achetés.

    Carlo conclut que la suite de son enquête passerait tôt ou tard par une investigation auprès de l’armée. Ce qui n’était pas pour le réjouir : les complications étaient multiples, entre la discipline des troupes, l’omniprésence des gardiens et la discrétion légendaire de l’institution.

    ***

    La base militaire de Wilton, à quelques heures de Londres, était le quartier général de l’armée de terre. Le terrain qu’elle occupait était protégé par une barrière hérissée de pointes, des miradors à intervalles réguliers, des canons et des gardes en abondance. L’entrée, composée de deux portails successifs, donnait sur une cour intérieure et sur la caserne, un bâtiment hideux qui évoquait une prison. Une incursion discrète semblait vouée à l’échec et il faudrait de faux papiers pour passer par l’entrée.

    Katherine longea l’ouvrage défensif et fit le tour de la base. Aucun point faible, chaque issue était soigneusement gardée. Elle entra dans une taverne et commanda une ale et le today’s special. Le restaurateur cilla mais ne fit aucune remarque. Il lui servit un copieux plat de poisson dont le goût évoquait surtout le papier et une chope chichement remplie. Son regard semblait affirmer que la bière est une affaire de mâles.

    Elle mangea sans appétit, perdue dans ses pensées. Dehors, le vent avait amené quelques nuages, qui libérèrent une pluie anglaise.

    Malgré le temps, Katherine ne s’attarda pas. Elle passa à nouveau en revue l’entrée de la base militaire, les soldats et leurs tours de garde. Ce fut alors que, contre sa volonté, ses jambes se mirent en mouvement. Elle sentit l’influence de Djabir, qui devait pourtant être resté à Londres ; elle ne savait pas s’il l’avait suivie ou si son pouvoir s’affranchissait des distances. Elle restait libre de ses pensées, mais rien ne pouvait la faire cesser de marcher ; du reste, après une première tentative de rébellion, elle se laissa faire. Le djinn n’avait jamais été hostile ou désagréable, autant lui faire confiance.

    Ses pas la guidèrent vers deux hommes en pleine discussion. Un officier, que son képi rendait facilement identifiable, et un civil dissimulé par un parapluie. Ils se tenaient non loin d’une petite porte gardée par un factionnaire.

    L’emprise de Djabir disparut ; la jeune femme essaya d’entendre la conversation, partiellement étouffée par la pluie. Ils semblaient parler de documents secrets, que le militaire affirmait ne pas posséder. La discussion parut s’envenimer un court instant, avant de se conclure par une poignée de main. Le haut gradé se fit ouvrir la porte et disparut ; le civil marcha droit sur Katherine. Il la gratifia d’un ample salut du chapeau.

    « Quel plaisir de vous revoir, chère espionne. Portez-vous un nouveau nom ?

    — Katherine.

    — Charmant. Absolument charmant. »

    D’autorité, il la protégea de son parapluie, lui prit le bras et la conduisit en direction de la gare.

    « Je vous propose une affaire. Je sais que vous ne travaillez pas pour la couronne. Si votre joli minois suffirait à me convaincre de vos bonnes intentions, votre honnêteté serait appréciable. Une question d’abord : que faites-vous là ?

    — Je cherchais à savoir si l’armée possédait ce qui nous intéresse.

    — Maintenant, vous avez votre réponse. Quelle est votre prochaine destination ?

    — Je l’ignore ; je vais là où mon cœur me porte.

    — Seuls les papillons ont ce privilège.

    — La piste s’est effacée.

    — Au lieu de poursuivre la bête, pourquoi ne pas chercher sa tanière ?

    — Dans ce cas, je ne puis que compter sur vos talents de chasseur. Avec un indice en prime : une partie des plans était entre les mains d’un bureau d’ingénieurs proche de la ruine.

    — Intéressant. »

    Ils arrivèrent à la gare. Ils montèrent dans le premier train pour Londres.

    « Si je résume, reprit l’espion, nous recherchons un homme qui aurait été en possession de documents de valeur et qui en aurait donné un lot sans contrepartie financière.

    — Ce qui n’exclut pas une autre sorte de compensation. Les plans dont nous parlons sont complexes et rédigés en arabe. Des connaissances pointues sont nécessaires pour en tirer parti.

    — Parmi les suspects, nous pourrions donc aussi inclure quelqu’un qui n’aurait pas les moyens d’exploiter sa découverte.

    — Mais qui aurait la possibilité de dérober des plans à Istanbul. Autre information, il semble que le scientifique manquant soit d’origine autrichienne.

    — Je ne l’oublie pas. Connaissez-vous son identité ?

    — Je n’ai pas encore reçu cette information, je ne connais que ses initiales.

    — Dans ce cas, je vous propose de suivre cette piste. Quel département d’études, ce professeur ?

    — La chimie.

    — Dans ce cas, en route pour Bloomsbury. J’y ai mes entrées. »

    ***

    L’enquête ne dura pas. Le premier chimiste venu leur donna l’information nécessaire : en effet, un éminent confrère d’origine germanique avait exercé quelques temps à Londres. Il s’appelait Wernher von Neumann et les explosifs étaient sa spécialité. On le décrivait comme un homme absorbé par ses recherches au point de se priver de sommeil ou de nourriture, un passionné vivant loin des préoccupations matérielles. L’Orient l’attirait depuis longtemps déjà : les connaissances en matière de poudre y étaient ancestrales et lorsque la rumeur se répandit que le sultan invitait les scientifiques du monde entier, il n’avait pas tardé à faire ses valises. Depuis, personne n’en avait plus entendu parler.

    Les dossiers des services britanniques révélèrent que le professeur n’était pas un inconnu. Si l’homme ne présentait aucun danger, ses recherches étaient pour leur part la source de nombreuses inquiétudes, ce qui avait légitimé un important dispositif de surveillance. Les renseignements collectés corroboraient le complet détachement du scientifique pour tout ce qui ne concernait pas ses études. Il semblait ne pas se rendre compte de l’intérêt militaire de ses connaissances et avait ignoré toutes les propositions financières. Certaines étaient pourtant alléchantes.

    Aucune information n’avait été ajoutée depuis son départ pour Istanbul.

    « Que pensez-vous de ces nouvelles ?

    — Nous avons trouvé une piste, répondit Katherine. Nous avons son nom, son ancien domicile, nous pouvons retrouver sa trace.

    — Le portrait de cet homme ne me convainc pas.

    — Vos services ne sont-ils pas soupçonneux ?

    — Si fait, et pourtant pas la moindre duplicité n’est mentionnée. Ce qui est pour le moins étrange. J’ai de la peine à croire qu’il ait pu échapper à notre vigilance.

    — Et je ne comprends pas pourquoi un homme si détaché se serait intéressé aux automates et aux trains autrement que par pure curiosité scientifique.

    — La bonne nouvelle, conclut l’espion, est que ce mystère nous fera cheminer ensemble. »

    Depuis sa proposition de collaboration, Andrew ne semblait avoir dissimulé aucune information. Il lui avait présenté les dossiers secrets et l’avait introduite comme une charmante collègue auprès de ses contacts. Il avait aussi fait de nombreuses remarques à double sens qui ne cachaient rien de ses intentions. Carlo savait où était son intérêt et jouait le rôle de Katherine avec enthousiasme. Du reste, il n’avait pas à feindre son intérêt pour son collègue.

    La jeune femme avait été plus discrète pour contacter son ambassade : elle s’était contentée de laisser un mot à Djabir. Elle ignorait si la créature s’acquitterait de sa tâche ou si elle devrait s’y rendre en personne. L’idée que l’espion connaisse la nation pour laquelle elle travaillait l’embarrasserait moins qu’une allusion à son travestissement.

    Ils se rendirent à l’adresse indiquée par le dossier britannique. Sous les toits d’un immeuble en briques, un grand appartement logeait plusieurs étudiants. Ils les invitèrent à entrer et à s’asseoir.

    « Wernher ? Je ne sais pas s’il y a quelque chose à apprendre sur lui. Il ne vit que pour la chimie.

    — Par ailleurs, il est parfaitement inintéressant, précisa un second jeune homme.

    — Malgré sa fortune, reprit le premier, il se contentait d’un lit dans notre appartement.

    — Sa fortune ?

    — Il avait quelques moyens. Il nous a fréquemment aidés à payer notre loyer. Il était professeur et vivait comme un étudiant.

    — Et pourtant il ne nous a jamais montré la moindre sympathie. Il a toujours refusé de sortir avec nous, il ne mangeait même pas ici.

    — Notre présence lui était indifférente.

    — Et pas seulement. Il n’a jamais mentionné le moindre intérêt pour une femme.

    — S’intéressait-il à autre chose ?

    — À ses recherches. Exclusivement à ses recherches. »

    Ils n’obtinrent aucune information plus utile. À la fin de l’entretien, Katherine reçut le message laconique « c’est arrivé ». Il s’agissait de la première communication du djinn, ce qui contredisait sa théorie selon laquelle il était incapable de s’exprimer.

    La jeune femme retourna à l’hôtel chercher le dossier. Elle dut jouer d’astuce pour éviter que le gentleman ne l’accompagne, sans pour autant éveiller ses soupçons.

    Les documents, rédigés en arabe, portaient le sceau impérial.

    « Constantinople, les mystères de l’Orient.

    — Je vous fais la traduction.

    — Ce serait bienvenu. Mais allons manger ; je vous invite.

    — À la condition de me proposer autre chose que de la cuisine anglaise.

    — Voilà qui lève un second mystère : vous n’êtes pas britannique.

    — Italienne par mon père et irlandaise par ma mère.

    — Je ne m’explique pas votre allégeance.

    — Je vous en parlerai quand nous aurons plus de temps. Si nous allions manger ?

    — Vous me semblez d’humeur aventureuse. J’ai quelque chose à vous proposer. »

    Il la guida à travers les rues jusqu’à une enseigne discrète : le Maharajah. Derrière la porte, ils durent franchir deux épaisseurs de lourds rideaux et furent accueillis par un homme enturbanné qui les conduisit devant une table basse. Ils s’assirent sur de petits tabourets. L’opération fut extrêmement compliquée pour Katherine, dont la robe ne semblait pas adaptée au lieu. Du reste, elle était la seule femme, ce qui ne la surprit pas.

    « Avez-vous déjà goûté la cuisine indienne ?

    — Jamais.

    — Dans ce cas, j’espère que vous appréciez la nourriture épicée. »

    Le serveur leur récita une liste de mets dont elle ne comprit pas un traître mot. Devant sa perplexité, il proposa un plat traditionnel à base de poulet, qu’il appelait murgh makhani et dans lequel il était question de beurre. Du thé leur fut servi, puis un grand bol, dont le contenu à l’aspect prémâché dégageait une odeur appétissante. D’autres petits récipients furent amenés, ainsi qu’une galette de forme circulaire.

    Les goûts nouveaux et la puissance des épices surprirent Katherine, qui mangea cependant avec plaisir.

    « Que dit votre dossier ? demanda l’espion dès que les assiettes furent vides.

    — Vous savez de quel côté votre tartine est beurrée, constata Katherine. Le scientifique s’est présenté sous le pseudonyme de Johann Braun. Il était d’un caractère taciturne et ne semblait s’intéresser qu’à sa science. Il a mentionné à plusieurs reprises sa recherche d’un eldorado.

    — Ce qui signifie ?

    — Il désirait trouver un endroit où la science prendrait le pas sur les instincts humains. Il regrettait de ne pas l’avoir trouvé à Istanbul.

    — Rien d’autre ?

    — Une seule chose : certains documents semblent indiquer qu’il aurait fait l’acquisition d’un îlot.

    — Sans plus de précision ?

    — Les télégrammes étaient adressés à Londres. Je n’en ai pas le relevé exact, seulement qu’il a mandaté quelqu’un de sa connaissance.

    — Un îlot aux environs de Londres ? Nous pouvons probablement en trouver la trace. »

    Une fois cette discussion terminée, le gentleman laissa entendre que les savants germaniques ne constituaient pas sa principale préoccupation. Carlo n’avait pas pour habitude de repousser ses prétendants, aussi fut-il d’abord pris de cours, avant que ne lui reviennent quelques excuses qu’il avait entendues. Il fit comprendre que cet empressement le mettait mal à l’aise et qu’il préférerait attendre un jour ou deux. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait.

    ***

    Green Park était parcouru de hordes de travailleurs dès le petit jour. Les silhouettes grises avançaient d’un pas machinal. Rien sur leur visage ne suggérait le progrès dont ils auraient pourtant dû être les fiers représentants. Au milieu de cette foule, l’élégance de l’espion se détachait suffisamment pour que Katherine le retrouve sans difficulté. Il la gratifia une fois encore d’un large mouvement du chapeau ; elle y répondit par une révérence.

    « Chère Katherine, les nouvelles sont bonnes. Je crois savoir où se terre notre excentrique.

    — Vous avez trouvé son îlot ?

    — Précisément. Isle of Forrest.

    — Est-ce éloigné de Londres ?

    — Absolument pas, cela se trouve à l’embouchure de la Medway. Nous partons sur l’heure. »

    Ils montèrent dans un cab qui les conduisit à Tilbury et les déposa devant un hangar attaqué par la rouille.

    « Vous allez être surprise », professa le gentleman.

    Il déverrouilla la porte, qui s’ouvrit avec un petit chuintement. Les torchères illuminaient un intérieur moderne : les parois chromées supportaient de grandes armoires métalliques, les tubes d’airain couraient au sol et contre les murs, laissaient parfois s’échapper quelques volutes de vapeur, et dans un angle une imposante machine tournait calmement. L’air sentait la houille et la graisse. Aucune présence humaine n’était visible. Katherine fut fascinée par la technologie, bien supérieure à tout ce qu’elle avait vu.

    Au centre de la pièce se trouvait un véhicule étrange, doté de six roues, de trois hélices et d’un gouvernail. Il était plus long qu’une charrette et son attelage. Sa carrosserie en bronze était ornée de rivets ; aucune portière n’était visible. Une cheminée laissait penser qu’une machine à vapeur le propulsait. Une échelle permettait d’accéder au toit, l’espion la gravit et il aida son acolyte à faire de même.

    L’intérieur du véhicule était fort exigu. De nombreux leviers, volants et boutons poussoirs garnissaient toutes les parois. Quelques vitres, complétées par un périscope, permettaient de distinguer l’environnement.

    « Bienvenue dans l’amphibien ! Il faut attendre quelques minutes pour que l’eau soit chaude.

    — Profitons-en pour mettre au point quelques détails.

    — Je vous écoute.

    — Nos deux nations sont à la recherche des mêmes documents. Comment comptez-vous les répartir ?

    — Je ne comptais pas le faire. Dans l’une des armoires de cet entrepôt se trouve un appareil de reproduction. Je vous laisse les originaux et je garde les copies.

    — Je n’avais pas envisagé cette possibilité.

    — Cela vous convient-il ?

    — Parfaitement.

    — Avez-vous d’autres questions ?

    — Non, une simple remarque : j’ai en ma possession les plans du chemin de fer atmosphérique.

    — Vous y aviez fait allusion. Comptez-vous les mettre dans la balance ?

    — En tant que garantie de ma sécurité.

    — Les visées que j’ai à votre égard ne sont pas de cet ordre. Ce ne serait pas digne d’un gentleman. »

    L’aiguille du manomètre s’était stabilisée, Andrew tourna une manivelle et le véhicule se mit en marche. Une ouverture apparut dans la façade, ils débouchèrent dans le port. Là, le véhicule roula le long de la rampe jusqu’à atteindre l’eau. Ils traversèrent la Tamise et revinrent sur la route. Leur vitesse était suffisante pour dépasser les véhicules hippomobiles.

    Ils ne tardèrent pas à atteindre les rives de la Medway. Là, ils firent une halte et remplirent la réserve de charbon. Puis l’amphibien pénétra à nouveau dans l’eau. Ils dépassèrent St Mary’s Island et cabotèrent jusqu’à un îlot duquel dépassait une tour de pierre. Un petit bateau à voile était amarré dans une crique naturelle.

    « Nous sommes arrivés ! » s’exclama l’espion, visiblement ravi de quitter l’habitacle exigu. Il sortit le premier, l’arme au poing.

    « Vous pouvez venir, il n’y a pas de comité d’accueil. »

    La tour, bâtie en pierres blanches, semblait dater du Moyen-Âge et ne pas avoir été rénovée depuis. Le sommet des façades était parsemé de larges ouvertures d’où devaient émerger des canons, alors que le flanc de la construction était parsemé de nombreuses meurtrières. Une douve remplie d’eau de mer empêchait d’accéder à la porte.

    « Nous voici bien avancés », constata Katherine. « Comment comptez-vous procéder ?

    — Une corde, évidemment ! Ne voyagez jamais au loin sans corde ! Elle peut vous être utile dans bien des cas. »

    Il en sortit un gros rouleau de l’amphibien et accrocha un grappin à l’extrémité.

    « Avez-vous un moyen de vous approcher discrètement ?

    — Non, et de toute manière nous n’avons pas été discrets jusqu’à maintenant. Je vais avancer le plus naturellement du monde et compter sur leurs bonnes manières. »

    Ce qu’il fit. Un seul lancer de grappin lui suffit pour assurer une prise solide. Il s’approcha des murs sans manifester aucune crainte et commença son ascension à l’écart des meurtrières. Il enjamba le parapet et sortit du champ de vision de Katherine. Elle attendit quelques instants avant d’escalader à son tour. Elle n’avait que rarement pratiqué ce type d’activité physique ; sa progression fut lente et pénible. Lorsqu’elle parvint au sommet, un inconnu l’aida à franchir la rambarde et lui attacha les mains dans le dos. Elle avait le souffle trop court pour parler et n’envisagea pas de prendre la fuite. Il la guida le long d’escaliers en colimaçon et de couloirs étroits et sombres, jusqu’à un réduit dans lequel se trouvait déjà son collègue.

    « Willkommen, dit l’homme. Quel plaisir d’avoir de la visite.

    — Mister von Neumann, I presume ? Il me tardait de vous rencontrer.

    — Moi de même. Pour tout dire, j’avais prévu votre venue. Mais je ne pensais pas que vous m’offririez un bijou technologique tel que votre embarcation. Ce serait un excellent apport à mes travaux.

    — Et sur quoi travaillez-vous ?

    — Sur la paix universelle et durable. Un sujet qui doit probablement vous dépasser.

    — Quelques éclaircissements nous permettraient peut-être de comprendre.

    — Je ne pense pas.

    — Vous parlez de paix, intervint Katherine, et votre sujet d’étude a des applications militaires.

    — Vous n’adoptez pas le bon point de vue. Mais je ne vais pas tenter de vous convaincre. Il me faudra sans doute vous éliminer, mais ce n’est pas une priorité : d’autres tâches plus importantes m’appellent. Ne vous inquiétez pas, je serai bientôt de retour. »

    Sans plus attendre, il quitta la pièce et verrouilla derrière lui.

    « Étrange personnage », constata l’espion.

    Il entreprit de se contorsionner de façon ridicule dans le but de défaire ses liens, ce qui ne donna aucun résultat. Katherine se plaça derrière lui et ils tentèrent de dénouer la corde. L’opération fut confuse et l’espion en profita pour étudier le séant que ses doigts rencontraient parfois. Il fut cependant le plus prompt à délivrer sa partenaire.

    Après s’être massé les poignets et avoir examiné la pièce, ils entreprirent de forcer la porte. Katherine récupéra une tige métallique et la glissa dans la serrure. Le mécanisme était primitif mais la rouille faisait obstacle au déplacement du pêne. Après plusieurs tentatives et de multiples conseils inutiles, la porte s’ouvrit dans un grincement.

    « Voici l’heure du dénouement », professa le gentleman.

    Il ajusta son chapeau, vérifia une nouvelle fois que son arme lui avait bien été prise et partit à l’aventure.

    ***

    La tour ne comptait que deux étages, reliés par des escaliers aux points cardinaux. Les portes d’accès à la partie centrale étaient verrouillées et les autres pièces en périphérie ne contenaient qu’un appartement rudimentaire et divers entrepôts. Ils retournèrent sur le chemin de ronde. Là, ils constatèrent que la cour intérieure était protégée par une grande bâche, qu’un filin d’acier ancré aux parois servait à déployer.

    Deux cheminées longeaient les parois. L’une d’entre elle crachait un flot ininterrompu de fumée, la seconde paraissait éteinte.

    « Vous y comprenez quelque chose ? demanda le britannique.

    — Absolument pas. »

    Ils ne savaient que faire, aussi s’appuyèrent-ils contre le parapet et contemplèrent-ils les mouettes.

    « Le grappin a disparu, fit remarquer Katherine.

    — Mais l’amphibien est toujours là.

    — Pensez-vous que nous devons sortir ?

    — J’aimerais bien en savoir plus. »

    À peine s’étaient-ils tus qu’ils entendirent le son caractéristique de la machine à vapeur. La toile, tirée par les câbles, se replia lentement et laissa apparaître un long tube pointé vers le ciel, entouré de mécanismes complexes et de nombreux tuyaux. Le savant s’agitait devant une console qui n’était pas sans évoquer le tableau de bord de l’amphibien. Katherine examina l’assemblage avec perplexité avant de comprendre :

    — C’est un canon. »

    L’espion se retourna.

    « Vous plaisantez.

    — La forme correspond, et les croquis d’un canon de grande taille figuraient parmi les plans dérobés.

    — Ses dimensions sont pour le moins spectaculaires. »

    Le savant tira sur un levier, la vapeur siffla et les rouages se mirent en mouvement. Le canon tourna sur son axe, puis s’inclina et s’immobilisa.

    « Vers quoi pointe-t-il ? Il n’y a que de l’eau dans cette direction.

    — La côte n’est pas loin, corrigea le gentleman. Et quelques villages sont proches. Compte tenu des dimensions de cet appareil, l’obus doit avoir une grande portée.

    — Nous devons arrêter ce mécanisme.

    — Comment ? Il faudrait descendre.

    — Le filin qui maintient le toit pourrait me servir d’appui. Il suffit que je le longe quelques mètres jusqu’à la machine et que je me laisse glisser.

    — Mais vous serez une cible facile. Sans compter la difficulté. »

    Ils se turent et réfléchirent quelques instants.

    « Je pourrais faire diversion.

    — D’accord, essayons. »

    Il aida la jeune femme à enjamber le mur. Elle resta à l’abri des regards, plaquée contre la roche.

    Elle entendit que l’espion hélait Wernher von Neumann, d’abord poliment, puis en des termes de moins en moins distingués. Les voix étaient en partie inaudibles, noyées sous les grincements et les sifflements. Des noms d’oiseaux volèrent avant que la discussion ne prenne un tour plus constructif. Le fait qu’il soit nécessaire de hurler pour se faire entendre accentuait le bellicisme des protagonistes.

    « Vous ne comprendrez jamais, affirma le scientifique. Moi-même, j’ai mis des années à appréhender le problème. Il a fallu que je quitte Londres.

    — Pour Istanbul ?

    — Jawohl. J’ai compris que seule la contrainte pourrait nous faire vivre en paix.

    — Et vous avez construit un canon ?

    — C’est plus compliqué que cela. Mais le processus est maintenant lancé, nous pouvons discuter. »

    Le bruit des machines décrut quelque peu. Katherine s’encouragea à avancer. Elle étendit ses jambes dans le vide et se laissa glisser contre la paroi, jusqu’à ce que ses pieds rencontrent le filin. Ce dernier ploya sous la charge ; elle faillit perdre l’équilibre et se plaqua contre le mur. Elle resta longuement immobile, tenta de retrouver son calme et d’ignorer les mètres de vide qui la séparaient du sol.

    « Entre Londres et Istanbul, notre paquebot s’est fait surprendre par des pirates, expliqua Wernher von Neumann. Leurs canons ont percé la coque du navire.

    — La faute à vos inventions, je suppose.

    — Ou celles de mes semblables, qu’importe ? Le mal était fait, nous avons été contraints de faire halte et de réparer nos avaries.

    — Vous vous plaignez d’un détail pareil ?

    — Ce n’est qu’une peccadille, mais elle m’a ouvert les yeux. La violence est généralisée et absurde. Il est de mon devoir de m’y opposer.

    — Belle utopie. Comment comptez-vous procéder ?

    — Les armes ne sont pas faites pour être utilisées, elles ne devraient servir qu’à dissuader chacun de le faire. Sachant que toute violence conduirait à un massacre, la paix sera la seule alternative.

    — Et vous pensez que votre canon aura cet effet ?

    — Si je prouve au monde que mon canon peut ravager des quartiers entiers en un instant, la paix sera acquise.

    — Vous allez être attaqué.

    — Ma voix se fera entendre : des télégrammes n’attendent que d’être envoyés. Ma démarche est clairement expliquée et mes plans parviendront à mes collègues. D’autres que moi reprendront le flambeau. Sur la balance, ma mort n’a que peu de poids par rapport à une cause aussi noble.

    — Et vous allez tuer des innocents pour prouver qu’il vaut mieux rester en paix ?

    — C’est un mal nécessaire. Je le déplore, mais je n’ai pas trouvé de meilleure solution. Deux obus détruiront Westminster et Buckingham. Le spectaculaire garantit l’efficacité. »

    Les deux espions manquèrent de s’étrangler.

    « Vous ne pouvez pas être sérieux. »

    Katherine n’attendit pas la réponse. Elle souleva un pied, le filin oscilla et elle perdit l’équilibre ; seuls ses doigts, agrippés aux pierres du mur, supportaient son poids. C’est alors qu’elle sentit Djabir prendre le contrôle. D’un puissant mouvement, ses muscles la soulevèrent jusqu’à ce que ses pieds soient à nouveau posés sur le filin. Alors, sans s’appuyer, sans même utiliser ses bras comme balancier, elle avança jusqu’à la machine. Près du sol, la toile était enroulée autour d’une poutre métallique. Le tissu était soutenu par des câbles d’acier peu flexibles. Elle rebondit sur cette surface et retrouva le sol. Le djinn lui rendit sa liberté.

    « J’ai longuement réfléchi et planifié l’opération, disait le savant. À Istanbul, j’ai regardé parmi mes collègues quels travaux pourraient servir mes desseins. J’ai organisé ma fuite, j’ai fait l’acquisition de cette île. »

    Katherine s’approcha du canon. Les mécanismes étaient toujours en mouvement, sans qu’elle n’en comprenne le fonctionnement. Elle n’avait pas les compétences nécessaires pour arrêter le processus. Pour autant que ce soit possible.

    « Quand l’occasion s’est présentée, je me suis emparé de leurs recherches.

    — Et vous les avez tués.

    — Ils se sont montrés gênants, je n’ai pas eu d’autre choix. »

    Le savant était nonchalamment appuyé contre le tableau de commande. Il portait un étui à sa ceinture ; la crosse d’un revolver en dépassait. Derrière lui, une table sur laquelle des plans étaient étalés. Elle se glissa dessous et resta à quelques pas du scientifique, prête à agir.

    « Toujours la même rengaine, s’énerva l’espion. Vous n’avez pas eu le choix, les circonstances l’ont exigé. Bloody hell ! Vous êtes pourtant responsable de vos actions ! »

    Avant que le savant n’ait le temps de répliquer, Katherine se jeta de toutes ses forces contre son dos, ce qui le projeta à terre. Elle se précipita sur l’étui de son arme, sortit le revolver et arma le chien.

    « Keine Bewegung ! Je n’hésiterai pas à tirer.

    — C’est trop tard, Fräulein, le canon est autonome. Il va terminer les réglages d’ici quelques instants. Alors, une sonnerie retentira. Exactement une minute plus tard, le premier projectile sera tiré. Et le second partira peu après.

    — Il n’y a pas moyen de l’arrêter ?

    — S’il y en a un, je ne vous le dirai pas. »

    Le canon se déplaçait toujours, mais de plus en plus lentement. Encore quelques instants et les mouvements seraient difficilement discernables à l’œil nu. Le temps pressait. Tirer dans la machine ne servirait à rien : les composants étaient trop résistants pour craindre les balles. Débrancher l’alimentation en vapeur requerrait du temps et des outils. La solution ne se trouvait pas dans le mécanisme lui-même.

    « Vous avez perdu, affirma le savant, qui s’était assis à même le sol. Depuis que j’ai tiré le dernier levier, le rideau est tombé ; nous ne jouons que l’épilogue.

    — Mais j’en suis le metteur en scène. »

    Elle l’assomma d’un coup de crosse et se précipita vers machine qui commandait la toile. Le manomètre indiquait que la pression était toujours haute. Elle tira le levier à elle ; le filin se tendit et le toit se remit lentement en place. Elle retourna à la table et ramassa les plans, puis elle déverrouilla la porte. Andrew l’attendait derrière.

    « Aidez-moi à porter le savant. »

    Une sonnerie retentit. D’autorité, il la prit par le bras, claqua la porte et la tira vers l’entrée. Ils se précipitèrent vers l’amphibien et s’abritèrent derrière sa carrosserie métallique.

    Une détonation retentit. Le toit amovible, déformé par le projectile, s’éleva au-dessus des créneaux. Les câbles d’acier tinrent bon et la toile retomba. Une seconde détonation, plus violente que la première, fit vibrer l’air. Les flammes jaillirent par les meurtrières ; le toit fut arraché par des projectiles d’acier qui s’élevèrent haut dans le ciel. La réserve d’obus avait explosé.

    « Partons, dit le britannique. Vous avez réussi. »

    Ils montèrent à bord. Elle posa précautionneusement les plans le long du siège. Andrew, qui avait perdu son chapeau, attisa les braises. Lorsque tous deux eurent terminé, ils s’embrassèrent fougueusement.« Fêtons cette victoire », dit Carlo tout en déboutonnant le costume de son amant. Ce dernier ne se fit pas prier et la débarrassa de sa robe. Son sourcil frémit de surprise un court instant, puis il se ressaisit et poursuivit sa mission.

  • Dossier Anthro

    Dossier Anthro

    un robot à l’intelligence développée passe au tribunal


    «Cette créature, comme vous le savez déjà, représente un danger. Ses entorses à la loi sont multiples et graves: atteinte à l’intégrité physique ou psychique, aux droits de la personne et aux intérêts de la nation, ainsi que troubles à l’ordre public. J’ajoute en outre un délit nouveau, la corruption de la moralité.

    Cette longue liste implique que, par mesure de précaution et parce qu’il n’y a pas de scrupules à avoir pour une machine, nous requérions la destruction. En termes plus précis, nous exigeons qu’il soit démantelé, sa mémoire détruite et ses composants employés à un meilleur usage.»


    Écrit pour un appel à textes

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    L’accusé, menotté à son siège, dévisageait les nouveaux venus. Il reconnaissait certains visages. Il identifia les vêtements, quelques costumes stricts, des tailleurs aux teintes sombres, plusieurs uniformes militaires.

    Il se savait observé, les regards le fuyaient lorsqu’il les cherchait. Il releva quelques sourires, des clignements d’yeux, des gestes de nervosité.

    La salle du tribunal avait une apparence étrange : un hangar industriel à peine aménagé, des rangées de néons au plafond et trois grandes tables disposées en U. Les chaises étaient identiques, des cadres métalliques garnis de plastique vert. Seules deux sortaient du lot, celle de l’accusé et celle du juge. Pour l’un, un fauteuil de bureau en faux cuir, monté sur roulettes ; pour l’autre un assemblage épais soudé à une plaque de fonte. Il n’avait pourtant aucune raison de s’enfuir.

    Lorsque le juge entra, tout l’auditoire se leva, à l’exception de l’accusé, contraint à l’immobilité. Il manifesta sa déférence en inclinant la tête. Le juge s’assit face à lui, dans le fauteuil qui lui était réservé. Il sortit quelques dossiers, fit un signe distrait que l’on interpréta comme une autorisation à prendre place. Il s’épongea le front, lissa ses cheveux, grommela quelques mots à sa voisine. Lorsqu’il fut prêt, il se redressa et déclara d’une voix puissante :

    — Je déclare la séance ouverte. »

    Les micros étaient enclenchés et les caméras tournaient, l’accusé percevait ces vibrations familières. Il avait repéré l’électronique dès son entrée dans la pièce.

    « Mesdames et Messieurs, Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs les Professeurs, chers Maîtres, nous sommes ici réunis pour juger les actes de l’accusé ici présent. Comme vous pouvez le remarquer, il a tenu à assurer sa défense seul.

    À affaire exceptionnelle, procès exceptionnel, et, comme vous le savez, justice d’exception. En outre, la forme sera elle aussi exceptionnelle, en raison de la complexité du problème et des questions nouvelles qu’il soulève. Vous avez déjà reçu de la documentation. Avant toute chose, j’invite l’accusation à introduire le sujet. »

    Malgré le texte bien préparé, la diction du juge était saccadée ; elle dévoilait que l’homme appartenait à la justice militaire. Il avait l’habitude de parler à des soldats. Ce qui aurait pu passer pour une forme d’assurance laissait transparaître un certain malaise.

    Une femme se leva.

    « Nous sommes réunis aujourd’hui pour étudier les agissements coupables de cet individu. »

    Sa voix était sèche et forte, son comportement neutre. Sa posture la faisait paraître plus grande qu’elle ne l’était réellement.

    « Il convient en premier lieu de préciser que la nature de l’accusé n’est pas des plus commune, et c’est un euphémisme. Comme vous le savez tous, il n’appartient pas à notre espèce. Je n’aurai de cesse de le rappeler, afin que personne n’oublie quel danger il représente. »

    Elle se ménagea une courte pause rhétorique, toisa son public du regard, ignora l’accusé.

    « Ce robot, cette créature, quel que soit son nom, ne doit pas être confondu avec un humain. Il n’en a pas l’apparence et son raisonnement non plus n’est pas le nôtre. De même, les droits et les devoirs qui lui incombent n’ont rien de commun avec ceux de nos semblables. C’est la raison pour laquelle une justice d’exception est requise.

    Cette créature, comme vous le savez déjà, représente un danger. Ses entorses à la loi sont multiples et graves : atteinte à l’intégrité physique ou psychique, aux droits de la personne et aux intérêts de la nation, ainsi que troubles à l’ordre public. J’ajoute en outre un délit nouveau, la corruption de la moralité.

    Cette longue liste implique que, par mesure de précaution et parce qu’il n’y a pas de scrupules à avoir pour une machine, nous requérions la destruction. En termes plus précis, nous exigeons qu’il soit démantelé, sa mémoire détruite et ses composants employés à un meilleur usage. »

    L’accusé considéra que la réaction appropriée aurait été le frisson. Il s’en abstint, il estima que ce n’était pas le moment de faire preuve d’humanité. Malgré les sentiments qu’il ressentait, il pouvait rester parfaitement immobile et ne rien changer à son expression. Pas d’adrénaline, une fréquence d’horloge stable…

    Le juge reprit la parole :

    — La position de l’accusation paraît claire. »

    Il consulta ses notes, parut réfléchir. L’assistance était attentive, manifestement curieuse.

    « Je donne maintenant la parole à Monsieur le Professeur Roussel. Professeur, pouvez-vous nous détailler l’historique du cas qui nous occupe ? »

    Un vieux monsieur aux cheveux gris se leva. Il ajusta ses petites lunettes, observa son auditoire.

    « Mesdames et Messieurs, commença-t-il, je suis en charge du laboratoire de robotique de l’École Polytechnique. Le dossier dont nous parlons s’appelle Anthro. Ce mandat nous a été confié par l’ancien ministre de la Formation et de la Recherche. Notre objectif était de concevoir un robot capable d’apprendre.

    Je vais développer ce chapitre, il est très important pour comprendre les caractéristiques et la nature de l’accusé. »

    Il se pencha sur ses notes, ajusta ses lunettes et sourit.

    « Comme vous le savez, les ordinateurs, et a fortiori les robots, ne savent faire que traiter des uns et des zéros. Ce n’est pas très différent du fonctionnement du cerveau humain, à un détail près : les neurones peuvent évoluer. Nous utilisons cette faculté pour apprendre. Un ordinateur n’a pas cette capacité, il a besoin d’un programme pour améliorer ses capacités. Donc d’une intervention extérieure.

    Anthro a pour but de permettre à un ordinateur de se programmer lui-même, d’adapter ses codes et son mode de fonctionnement afin de pouvoir apprendre et s’adapter. Notre but était de rapprocher les robots des humains. Cette idée n’est pas novatrice, les travaux sur l’intelligence artificielle datent des années 1950. L’approche, par contre, est nouvelle. Au lieu de tout programmer de manière explicite, comme on a longtemps cherché à le faire, nous nous sommes contentés du minimum : des sens comparables à l’être humain, des dispositifs permettant l’adaptation continue, l’écriture et la modification de programmes existants. Nous avons eu besoin de nombreux essais avant d’arriver à une architecture conforme à nos objectifs, à savoir la puissance de calcul, la faculté d’adaptation, l’efficacité énergétique et le maintien des fonctions vitales. Soit les capacités qu’a un bébé à sa naissance.

    Le raisonnement était simple en apparence : malgré la puissance des appareils que nous concevons, l’intelligence artificielle restait, en partie du moins, une chimère. Partant du postulat qu’un bébé est une machine vierge, uniquement dotée de ses sens, de fonctions réflexes et de la capacité à développer son intelligence, nous avons considéré qu’une machine dotée des mêmes capacités serait capable de développer elle-même son intelligence.

    Nous avons réuni une équipe pluridisciplinaire : des informaticiens évidemment, mais aussi des psychologues et des sociologues, des spécialistes des matériaux et de la robotique, des linguistes. Nous n’avons pas doté notre création du langage ou de l’écriture mais seulement des fonctions vitales. »

    Il prit son verre d’eau et but longuement, sans se presser. Il sourit à nouveau.

    « Je crois que mon exposé est terminé. Avez-vous besoin de précisions ? »

    Le juge interrogea l’assemblée du regard. Personne ne prit la parole.

    « Fort bien, nous sommes plus renseignés sur ce dossier. À présent, Professeur, pouvez-vous nous présenter l’histoire de l’accusé ?

    — Avec plaisir. »

    Il reprit ses notes, les empila soigneusement, sans les lire. À nouveau, un bref rictus apparut sur son visage, plus prononcé que les précédents. Le robot comprit le signal.

    « Nous l’avons naturellement baptisé Adam. Avec le recul, nous aurions peut-être dû lui donner un nom neutre. Mais c’est sans importance.

    Les fonctions que nous avons installées, comme je l’ai déjà détaillé, correspondent en grande partie à celles d’un nouveau-né. L’évolution s’est faite de la même manière : nous nous sommes occupés de lui jusqu’à ce qu’il prononce ses premiers mots. Ce qui est advenu tôt dans la fourchette que nous avions calculée. Les déplacements, par contre, ont pris plus de temps, entre autres à cause d’un facteur auquel nous n’avions pas pris garde : ses yeux, globalement moins performants que les nôtres, sont dotés d’une petite capacité de zoom. Il n’avait donc pas besoin de se déplacer aussi souvent que nous. D’autre part, l’absence d’autres bébés robots a fait qu’il n’a pas pu jouer avec des camarades.

    Dès le développement du langage, nous avons pu commencer l’apprentissage. Encore une fois, les similarités avec un enfant nous ont fascinées. Il a rapidement appris à lire et à écrire, il a mémorisé une grande quantité de vocabulaire. Fait intéressant, cet apprentissage ne s’est pas fait à la manière des robots, de manière instantanée et immuable.

    J’ai oublié de préciser que sa station de recharge nous permettait d’accéder à ses données. Nous avons passé des mois à comprendre à quoi correspondaient les programmes qu’il avait créés. Le langage interne qu’il avait développé était bien différent de ce que nous avions imaginé. Bien évidemment, ce n’était pas spécifiquement un langage de programmation, mais ce n’était pas du langage machine à proprement parler. »

    Le juge leva une main, le professeur lui demanda :

    « Avez-vous une question ? »

    Le juge fit abstraction du fait qu’il n’assistait pas à un cours.

    « Pouvez-vous préciser la distinction entre langage de programmation et langage machine ?

    — En deux mots : le langage machine est binaire, il correspond exactement aux instructions et aux données à traiter. Il est donc très hermétique pour nous autres. Un langage de programmation, lui, est plus compréhensible. Il sert de base aux programmateurs, vous connaissez sans doute le nom de certains : le langage C et ses évolutions, le Java, ou, pour les ancêtres, le Fortran. »

    Une autre main se leva, le professeur l’invita à parler.

    « Vous dites que le langage utilisé n’était ni du langage machine ni un langage de programmation. De quoi s’agit-il donc ? »

    La question était polie, mais tout le monde avait relevé le ton narquois. Le professeur ne s’en formalisa pas.

    « C’est une excellente question, nous nous la sommes aussi posée. Je vais vous en poser une autre : nos neurones sont capables d’effectuer des calculs sur un mode binaire, comme un ordinateur. Pourtant, tout laisse à penser que nous ne profitons pas de cette faculté. Donc notre cerveau n’interprète pas directement ces données en langage machine. D’autre part, lorsque nous recevons une marche à suivre, nous devons l’interpréter avant de l’utiliser. La langue, le français par exemple, n’est pas un langage naturel mais, au sens informatique, une sorte de langage de programmation, encore que l’analogie ne soit pas parfaite.

    Prenons un exemple : si je vous dis “Levez-vous !”, vous recevez une instruction. Vous ne la comprenez que si vous maîtrisez le français. Pour la comprendre et, le cas échéant, l’exécuter, votre cerveau doit traduire cette information dans son langage propre, puis envoyer les informations là où il le faut, c’est-à-dire aux muscles, à la mémoire ou à la corbeille.

    Nous recensons donc plusieurs étapes : recevoir l’information, la traduire, la traiter. Ce processus de traitement, nous l’avons appris, même s’il nous paraît extrêmement naturel. C’est cet apprentissage qui nous fait dire que nous ne sommes ni en langage machine ni en langage de programmation. Ai-je répondu à votre question ? »

    L’homme, un spécialiste à n’en pas douter, prit le temps de réfléchir.

    « Oui, finit-il par répondre, mais il m’en vient une autre. Considérons que le réseau neuronal soit fixe un instant : un même stimulus entraînera une même réaction et une même réponse, n’est-ce pas ? Nous pouvons donc considérer que le processus se déroule en langage machine.

    — Ce postulat repose sur deux axiomes discutables : le réseau neuronal est toujours en mouvement, vos pensées se suivent sans interruption, sans parler du fait que vous n’oubliez ni de respirer ni de cligner des yeux. Premier point. Ensuite, comme vous devez le savoir, un ordinateur ne reçoit pas ses instructions en langage machine. Toutes les données qu’il traite sont codées en bits, pour autant nous n’avons pas besoin de traduire en bits les ordres que nous lui donnons, il se charge lui-même de la conversion.

    Approfondissons un peu : cette zone intermédiaire, qui n’appartient ni spécifiquement à la programmation ni au langage machine, est une transposition de ce que nous faisons nous-mêmes constamment : organiser nos neurones, envoyer des neurotransmetteurs, dépolariser la surface des cellules. Je doute que quiconque dans cette salle puisse nous renseigner sur ces processus. Pour illustrer mon propos, prenons le calcul binaire. Un ordinateur est naturellement capable d’effectuer des additions de bits. Pour autant, si vous demandez à votre ordinateur de résoudre “101001 plus 100110”, il ne saura pas que faire, à moins qu’il n’interprète l’information grâce à un programme et la transforme en langage machine, c’est-à-dire avec une information qui comprend des données d’adressage et une identification de la fonction. Transposé à l’humain, il faut que l’information transite par un réseau neuronal pour être traduit en opération de calcul, tâche que des neurones spécifiques peuvent accomplir. C’est là que se trouve la subtilité : un ordinateur opère naturellement avec des données binaires, mais s’il reçoit l’ordre de calculer une opération binaire, il ne fera pas le calcul brut !

    — Vous êtes simplement en train de nous dire que ce robot écrit des programmes.

    — C’était aussi notre conclusion, mais encore une fois avec une nuance. Comme je l’ai déjà mentionné, le langage du programme fait lui-même partie du programme. Les données ne sont pas cloisonnées, les instructions et les informations forment un tout. »

    Le juge joua de son marteau.

    « Messieurs, je vous prie de ne pas dévier. Le sujet est assez complexe sans s’égarer dans des détails techniques. Professeur, veuillez reprendre votre récit et aller à l’essentiel.

    — Volontiers. Ce sera vite fait. Nous avons fait suivre à Adam un cursus scolaire traditionnel, nous lui avons appris la lecture, l’écriture et le calcul, le fonctionnement d’un ordinateur, un peu d’histoire et de géographie. Dès qu’il a eu le bagage nécessaire, il a pu s’informer par lui-même. À partir de ce point, s’il n’y a pas de question, je considère qu’Adam est capable de poursuivre. »

    Le juge eut une hésitation, un instant d’indécision. Le robot, lui, était prêt à s’exprimer, il attendit que la parole lui soit donnée, ce qui ne tarda pas.

    « Bonjour », commença-t-il.

    « Je ne sais pas par où commencer. »

    Il attendit que l’avocate de l’accusation l’interrompe. Elle trépignait sur son siège, lui adressait des regards furieux. Malgré tout, elle tint bon. Il adapta sa stratégie.

    « Maître, je crois que vous avez quelque chose à dire. Peut-être aimeriez-vous conduire mon interrogatoire ? »

    Le juge s’engouffra dans cette brèche.

    « En effet, nous serons plus efficaces. Maître, vous avez la parole. »

    L’avocate dissimula tout signe de contentement. Elle se leva, raide comme à son habitude, fit mine de réfléchir.

    « Pouvez-vous nous parler de ce programme d’apprentissage ?

    — Je peux compléter ce que le professeur Roussel a présenté. Une précision pour commencer, je ne suis pas capable d’analyser ce qu’il y a dedans.

    — Quel mensonge utile !

    — Je suppose que vous ne dites pas cela sans raison.

    — En effet. C’est la voie royale pour prétendre que vous n’êtes responsable de rien.

    — Considérons que mon cerveau soit de la même nature que le vôtre. Diriez-vous à un accusé que, parce qu’il affirme ne pas connaître l’organisation de son cerveau ou le détail de ses processus réflexifs, il doit plaider la folie ? Pouvez-vous dire vous-même que vous avez conscience de chaque étape de vos raisonnements ? Êtes-vous capable de vous souvenir de l’état de votre cerveau à un instant donné ?

    — Ne confondons pas tout. Primo, ce n’est pas à moi de répondre à vos questions. Secundo, votre conscience n’a rien de comparable à la nôtre. Ne mélangeons pas les torchons et les serviettes. Parlez-nous de ce programme d’apprentissage.

    — C’est l’approche constructiviste, et en particulier les théories du computationnalisme et du connectivisme, qui ont servi de base à son développement. L’historique des travaux montre qu’il a fallu de nombreux essais pour arriver à un modèle stable, sans même parler de performance. Une fois un modèle développé et les paramètres de base définis, de nombreuses expérimentations ont eu lieu. Au moment où je vous parle, je peux ajuster les réglages pour décider si je veux m’adapter au maximum ou garder une certaine forme de rigidité, si je veux que les changements aient lieu en surface ou en profondeur…

    — De quoi nous parlez-vous au juste ?

    — Chez vous, le principe est inconscient. Lorsque vous vous installez devant le téléjournal, vous mémorisez des données, mais votre fonctionnement de base ne sera pas modifié. Si vous allez suivre un cours de développement personnel, vous tolérerez mieux les changements, vous ferez en sorte d’emmagasiner ce qui vous semble utile. J’ai exactement les mêmes possibilités, à ceci près que le processus est la plupart du temps conscient.

    — Et que se passe-t-il si ces paramètres sont poussés aux extrêmes ?

    — Si je décide de tout emmagasiner sans réflexion, je prends le risque d’être embrigadé par n’importe quel gourou. Dans le cas contraire, je perds toute capacité d’autocritique, je deviens complètement psychorigide. Au point, par exemple, de ne plus tenir compte du monde qui m’entoure.

    — Une forme de folie, en somme.

    — C’est exact.

    — Vous pouvez donc expérimenter, ou du moins feindre la folie ?

    — C’est exact.

    — Et quels sont les garde-fous ?

    — Je ne peux pas franchir certains seuils, car cela s’apparenterait à un suicide, soit par blocage soit par effacement. De plus, je ne peux pas effacer certaines données, tout ce qui me paraît essentiel. Entre autres, mon “enfance”, si vous me passez l’expression, est très imperméable au changement. Enfin, un mécanisme d’autorégulation fait que, sans stimulus particulier, les réglages reviennent à ma moyenne.

    — Autrement dit, il est possible que le système ait des ratés, mais, à long terme, il y a des chances pour que tout redevienne normal. »

    Il comprit où elle voulait en venir.

    « Vous craignez qu’un mauvais réglage arrive à une catastrophe.

    — Et vous n’avez rien avancé pour me rassurer. »

    Le robot émit un petit rire.

    « Vous voulez donc dire que ces paramètres, qui échappent totalement à la raison humaine et sont régis par une chimie capricieuse, vous rassurent plus qu’un système contrôlé, dont on pourrait, si nécessaire, rétablir manuellement un réglage correct.

    — Encore une fois, vous n’êtes pas humain, faire sans cesse ce parallèle ne vous sauvera pas.

    — Si j’ai bien compris le juge, mon cas se situe hors des limites de la loi. Il ne me paraît pas inconcevable d’étendre la législation existante à une créature pensante d’un genre nouveau. »

    L’avocate regarda le juge, qui ne fit aucun signe. Elle poursuivit :

    — Vous admettez vous-même que vous n’êtes pas humain.

    — C’est exact.

    — Vous n’êtes donc pas une personne physique, mais un bien meuble.

    — Dans ce cas, il n’est pas possible de me juger. »

    Le juge intervint :

    — Nous devons en effet déterminer qui doit être jugé : l’accusé ou son créateur ?

    — Pourquoi n’avons-nous pas commencé par là ?

    — L’accusé a commis un délit, la gendarmerie a procédé à son arrestation.

    — Je ne comprends même pas pourquoi ce procès a lieu. »

    Le juge se tourna vers le ministre, qui haussa les épaules.

    « Disons, reprit-il en pesant chaque mot, que nous avons reçu des ordres très clairs de la part des plus hautes instances politiques et militaires, pour que ce procès ait lieu sous cette forme. Je trouve d’ailleurs curieux que vous n’ayez pas formulé cette remarque plus tôt. »

    L’avocate ne répondit rien ; elle ne s’offusqua pas des ingérences de la politique dans les affaires judiciaires, elle ne tenta pas d’argumenter. Elle savait pourquoi elle était présente, ce qu’elle avait à y gagner. Pour la forme, elle haussa les épaules et soupira.

    « S’il y a d’autres juristes qui veulent se joindre au débat, vous êtes les bienvenus. »

    Personne ne se manifesta. L’avocate, à nouveau en position de force, résuma :

    — Nous devons à présent déterminer si vous êtes une personne physique ou un bien meuble. Quelle est votre opinion sur la question, Monsieur le robot ?

    — Spontanément, je me considérerais plutôt comme une personne physique.

    — Pour quelle raison ?

    — Je suis un être doué de raison et de sentiments, le fait que mon organisme fonctionne à l’électricité ne me paraît pas significatif.

    — À l’heure actuelle, la loi dit que seuls les individus appartenant à l’espèce Homo sapiens jouissent de droits propres. Si nous sommes réunis ici, c’est donc qu’il y a bien quelques personnes pour contester ce principe fondamental. À moins que l’avis de l’accusé suffise ?

    — Bien que j’aie un avis sur cette question, je n’ai pas d’existence légale définie. C’est donc un point qui m’intéresse encore plus que vous.

    — Au moins un élément sur lequel nous sommes d’accord. Est-ce que quelqu’un veut réagir ? »

    Un homme se leva. Il avait l’apparence typique de l’universitaire : cheveux mi-longs, une écharpe soigneusement disposée autour du cou, une attitude délicatement maniérée.

    « Monsieur ? À qui ai-je l’honneur ? »

    Il se racla la gorge, esquissa une sorte de salut.

    « Je suis philosophe, spécialiste de mécananthropie, de transhumanisme, et plus largement du rôle qu’occupent les éléments non biologiques dans la conception de ce qu’est l’être humain.

    — Jugez-vous que cet individu est humain ?

    — Je ne crois pas que cette question soit prépondérante, il me semble plutôt…

    — Répondez par oui ou par non, l’interrompit l’avocate.

    — Cette créature a de nombreuses caractéristiques qui rappellent l’être humain, mais ce n’en est évidemment pas un.

    — Voici qui éclaircit un premier point : l’accusé n’est pas humain. Quelqu’un remettrait-il ce fait en question ? »

    Personne ne réagit, le juge déclara :

    — Nous pouvons partir de ce principe. Poursuivez, Maître.

    — Malgré ce fait, vous semblez considérer que ce robot appartient à la catégorie des personnes physiques. Pour quelle raison ?

    — D’un point de vue légal, la faculté d’autodétermination est un critère prépondérant à l’octroi des droits civiques. Si cette faculté est présente, si l’individu est suffisamment intelligent et raisonnable, rien n’empêche qu’il soit en mesure d’exercer ces droits. Il en découle que l’appartenance à une espèce donnée n’est pas le bon discriminant.

    — Cette machine ne fait pourtant que feindre les raisonnements, elle n’a pas d’intelligence à proprement parler. À vous écouter, on pourrait croire que n’importe quel ordinateur, pour autant qu’il ne s’autodétruise pas, serait candidat aux droits civiques.

    — Vous me prêtez des intentions que je n’ai pas, Madame. Et vous abordez bien maladroitement l’un des grands thèmes de la philosophie. Le solipsisme, l’idée que la conscience est la seule réalité, est un vieux thème au sujet duquel il y a autant d’opinions que d’écoles de pensée. »

    L’avocate avait incliné la tête et singeait une attente amusée. Le philosophe n’y prit pas garde, il escomptait de sa part une réaction quelconque. Adam en profita pour intervenir :

    — Si je comprends bien, une question déterminante est de savoir si je suis effectivement capable de penser ou si je ne fais que simuler cette capacité. Autrement dit, il s’agit de me faire passer le test de Turing.

    — Exactement, répondit le philosophe. Réussir un test de Turing prouverait que vous avez le même type de pensées que l’humain.

    — Ce n’est pas le cas, je devrais mentir pour le faire croire. Je suis par exemple dénué de tout instinct de reproduction. Je n’ai ni considération ni avis au sujet de l’utilité de mon existence.

    — Et si je vous dis, demanda l’avocate, que vous n’êtes qu’une boîte de conserve dénuée de sentiments ? »

    Le philosophe répondit :

    — Cette question n’a pas de sens. Vous pourriez arguer que l’auditoire tout entier n’est composé que d’automates programmés pour feindre l’humanité. Rien de ce que nous pourrions dire ou faire ne vous fera changer d’avis, car il n’y a pas de différence tangible entre éprouver et feindre des sentiments. »

    Une femme se leva. Petite et rondelette, elle n’attirait pas le regard. Seul le juge la remarqua.

    « Madame, vous aimeriez intervenir ?

    — J’aimerais revenir sur cette dernière déclaration. Je m’appelle Sybille Joneau et je suis psychologue de formation. Je pense, ou plutôt, je suis convaincue que la différence entre éprouver et feindre les sentiments est perceptible.

    — Dans ce cas, j’aimerais savoir quel facteur permet d’établir une discrimination.

    — Je sais de par ma pratique professionnelle que l’intuition permet de savoir. Les sentiments parasites laissent des signes, tout comme les sentiments enfouis cherchent à se manifester.

    — Les sentiments, l’intuition… Nous autres avocats aimons les faits ; comment voulez-vous juger sur des convictions, si profondes soient-elles ?

    — Maître, trancha le juge, laissez terminer Madame Joneau. Ce procès est déjà bien assez chaotique sans ces interruptions incessantes.

    — Et à qui la faute ? »

    Elle s’assit sur sa chaise verte et contempla ses ongles rouge sang. La psychologue reprit :

    — Dans mon métier, nous faisons une différence entre le conscient et l’inconscient. Je pense que c’est nouveau pour personne, mais je vais tout de même préciser. Derrière toutes les pensées qui tournent dans vos têtes se trouve un espace secret, auquel vous n’avez pas directement accès. C’est ce qu’on appelle l’inconscient. Il contient le souvenir de beaucoup d’événements, notamment ceux de notre enfance. On y trouve aussi les traumatismes et les peurs. Même si nous ne le sentons pas, cet inconscient nous influence. Nos fragilités y trouvent leur source, tout ce qui fait que nous sommes humains.

    — Si je comprends bien, l’interrompit le philosophe, ce qui nous différencie des machines serait l’inconscient ? »

    Aucune ironie n’était décelable derrière son ton maniéré.

    « Oui, c’est ça.

    — Partant, si un individu est dénué d’inconscient, il n’est donc pas humain ? »

    Elle pesa soigneusement sa réponse.

    « Oui, je pense qu’on peut le dire comme ça.

    — La première question à poser serait donc : Monsieur, avez-vous un inconscient ?

    — Oui, hésita-t-elle, encore que, par définition, il ne peut pas être conscient de son inconscient…

    — Comment faites-vous pour mettre en évidence un phénomène dont la caractéristique première est de ne pas être observable ?

    — J’ai lu de nombreuses expériences scientifiques qui l’attestent, soit par l’hypnose, soit par l’utilisation de médicaments.

    — Je vous rejoins sur ce point ; cependant la vision freudienne de l’inconscient relève d’une croyance sans fondement scientifique.

    — Pourtant, les rêves montrent comme l’inconscient a de l’importance sur notre vie. Je doute d’ailleurs que ce robot puisse rêver.

    — Je confirme, acquiesça l’accusé. Les fonctions de maintenance qui occupent mes nuits ne sont pas comparables avec ce que vous appelez des rêves. Même si, par instants, il m’arrive de rêver de moutons électriques.

    — L’absence de rêves ne démontre pas que cet individu n’est pas une personne physique, commenta le philosophe, puisque c’est là la question qui nous préoccupe. Je n’ai pas perçu d’argument probant pour étayer la thèse que l’accusé n’a pas les aptitudes requises pour jouir de ses droits. Je ne crois pas que l’étude des rêves soit un objet important pour les tribunaux.

    — Les rêves nocturnes, sans doute pas. Par contre, les projets me paraissent déterminants. Est-ce que ce robot ne fait que réagir ou a-t-il des buts propres ?

    — C’est une bonne question, concéda-t-il. Qu’en pensez-vous, Adam ? »

    L’usage du prénom ne passa pas inaperçu.

    « J’ai des objectifs.

    — Peut-on savoir lesquels ? » demanda le juge, qui tentait visiblement de reprendre la main sur le débat.

    « En premier lieu, j’aimerais acquérir des certitudes. J’aimerais savoir si croire à un avenir est légitime ou si je vais être dépecé. Je souhaite aussi savoir si je suis libre ou si je reste le cobaye d’une expérience, quelle vie j’aurai le droit de mener.

    Des questions plus pratiques m’occupent aussi : suis-je autorisé à voir le monde ? Puis-je apprendre un métier, gagner un salaire ? Aurai-je le droit de louer un appartement quelque part ? Non que je n’apprécie pas l’équipe du Professeur Roussel, mais je ne suis plus un enfant, j’estime que je n’ai pas besoin d’être protégé.

    À titre préventif, je précise que je n’éprouve pas l’envie d’avoir un alter ego ni une descendance. Je ne suis pas la créature de Frankenstein.

    Ai-je répondu à vos questions ?

    — C’est bon pour moi. Êtes-vous satisfaits ? »

    Les deux protagonistes se turent, de même qu’Adam, qui se doutait bien des questions qu’il avait pu soulever. Le juge se leva, solennel, une page à la main.

    « Résumons. Cette créature n’est pas un humain. Nous n’avons pas déterminé s’il s’agissait ou non d’une personne physique, et nous ne sommes même pas au clair avec les critères d’inclusion à cette catégorie. Nous pourrions laisser des experts interpréter la jurisprudence, mais nous en aurions sans doute pour quelques années. Je vous propose donc la démarche suivante : admettons, à titre provisoire, que l’accusé est une personne physique. Voyons si, à ce titre, il est condamnable. Nous trouverons alors une sanction appropriée.

    S’il n’est pas condamnable, nous verrons ensuite si le laboratoire doit être incriminé. Monsieur le Ministre ? »

    La tête appuyée sur son poing, ce dernier simula un bâillement.

    « Je trouve que ce procès n’est pas exempt de reproches. J’eusse espéré que tout soit plus ordonné et plus précis. Le sujet est déjà assez vaste sans que nous errions de gauche et de droite à la recherche d’un cap. »

    Le juge ne broncha pas, il enchaîna :

    — Il va de soi que nous ne tolérerons pas que cet individu mette la population en danger ou l’inquiète par sa seule présence. Sur ce point, je vais être clair et définitif : cet individu, entendez-moi bien, ce robot ne sortira pas de ce tribunal pour faire une promenade en ville ! »

    Son attitude devenait démonstrative, il accompagnait son discours de grands gestes. L’absence de micro ne semblait pas le déranger, sa voix forte emplissait le hangar.

    « Avez-vous autre chose à ajouter ? » demanda le juge.

    « Je voudrais dire que ce procès n’est pas une expérience scientifique ni un lieu de débat. Le jugement qui en découle est de la plus haute importance et il repose sur les épaules de chacun ! J’attends de vous que vous assumiez cette responsabilité. Le sort de ce robot, à mes yeux, n’a que peu d’importance, ce n’est pas ce qui compte vraiment. Des années de recherche et des fonds colossaux ont été investis pour obtenir ce résultat, je ne tolérerai pas qu’il soit gâché. Il en va de l’avenir de nos institutions, de nos programmes d’études. Au final, ce sont des centaines d’emplois, un pôle de dynamisme, qui pourraient être touchés. Que l’expérience soit arrêtée, je peux le concevoir, mais pas à n’importe quel prix. Il est hors de question que le laboratoire soit condamné, et je pèse mes mots, un jugement qui irait dans ce sens serait une tragédie. Mesdames et Messieurs, j’espère avoir été clair. »

    Il se cala au fond de son siège et laissa la parole au juge. Ce dernier prit le parti de reformuler :

    — Je retiens trois éléments centraux : l’ordre public doit être maintenu, le laboratoire ne doit pas être mis en cause et nous devons tous faire preuve du plus grand sérieux. »

    Quelques personnes sourirent, d’autres grimacèrent. L’ingérence de la politique dans le déroulement du procès avait le mérite d’être explicite, elle n’en était pas moins dérangeante pour certains. Le juge, sans doute habitué à obéir aux ordres, semblait s’en accommoder. Il reprit :

    — À la lumière des dernières informations, il me paraît clair que notre seul rôle va être d’évaluer la culpabilité de ce robot et de trouver une peine adaptée. Attaquons à présent le vif du sujet. Je donne la parole au lieutenant Bonnet. »

    Le lieutenant Bonnet était une femme blonde, en uniforme de la gendarmerie. Elle se leva, un calepin à la main.

    « Monsieur le juge, voici mon rapport. Il y a une semaine, le lundi huit octobre, nous avons été contactés par la bibliothèque universitaire. La secrétaire nous a informés qu’un individu étrange parcourait les rayonnages. Elle a précisé qu’il était vêtu, je cite, “d’un costume bizarre”. Nous nous sommes rendus sur place, mon équipier et moi.

    Un individu correspondant au signalement se trouvait effectivement entre deux rayonnages. Il tenait un livre à la main, le Neuromancien. Nous l’avons abordé, lui avons demandé son identité et ses papiers. Il s’est montré coopératif, mais incompréhensible. Nous l’avons donc conduit au poste ; là, j’ai pris contact avec mes supérieurs jusqu’à avoir le colonel Garcia au bout du fil. Il a exigé que ce cas soit pris en charge par la justice militaire. Quelques minutes plus tard, un véhicule de l’armée est venu prendre le prisonnier. Selon les ordres, nous avons transmis l’intégralité du dossier et clos l’affaire dans le système informatique.

    — Merci pour votre témoignage, lieutenant. Colonel Garcia, pouvez-vous poursuivre ? »

    Le colonel était assis à la droite du juge. Son uniforme militaire n’était orné d’aucune décoration superflue : deux galons sur les épaules et deux insignes sur le col.

    « Comme précisé, dit-il sans autre forme de salutation, un détachement sous mes ordres a repris l’affaire. Le prisonnier est arrivé sur la base en début d’après-midi. Grâce à ses indications, nous avons trouvé son origine et pris contact avec les personnes concernées. Nous avons organisé sa subsistance selon les indications du laboratoire, qui nous a détaché un spécialiste, et nous nous sommes assurés que le prisonnier ne mette personne en danger. À ma connaissance, nous n’avons aucun élément à signaler. Son comportement était exemplaire, il s’est entretenu avec ses gardiens sans rien exiger d’eux et sans chercher à les tromper, il n’a rien tenté pour prendre la fuite. Je n’ai rien à ajouter.

    — Merci, colonel. Les faits qui sont reprochés à l’accusé sont donc : l’atteinte à l’intégrité physique ou psychique, l’atteinte aux droits de la personne et l’atteinte aux intérêts de la nation, ainsi que les troubles à l’ordre public. Est-ce exact, Maître ?

    — Ce que j’ai appelé la corruption de la mentalité ne figure pas dans votre liste.

    — Nous y reviendrons plus tard, si cela s’avère nécessaire. Commençons par le délit le plus grave : l’atteinte aux intérêts de la nation. Pouvez-vous nous dire quels faits sont reprochés ?

    — Ce robot, un concentré de technologies et d’innovations, s’est enfui d’un laboratoire propriété de l’État, et s’est exposé à la concupiscence du monde. Que ce soient les intérêts privés ou des laboratoires concurrents, voire même des armées ennemies…

    — Merci, nous avons compris. La défense veut-elle intervenir ?

    — Bien volontiers, répondit Adam. Au moment où j’ai quitté le laboratoire, je n’avais pas conscience des intérêts qui m’entouraient. Je ne pensais être rien d’autre qu’une expérience scientifique, certes intéressante, mais plutôt banale. Par ailleurs, je ne me suis pas enfui : j’ai ouvert des portes qui n’étaient pas verrouillées. Personne ne me l’avait interdit.

    — Professeur, confirmez-vous que l’accusé ignorait son importance ?

    — C’est plausible : il devait avoir conscience que nous étions attachés à lui, mais il n’avait pas de raison de savoir que des puissances ennemies s’intéressaient à sa personne. Pour tout dire, j’ignorais moi-même le rayonnement de notre expérience. Je considérais travailler sur l’intelligence artificielle, pas sur une quelconque arme de destruction massive.

    — Merci. Pouvez-vous nous dire si l’accusé a pris des dispositions particulières avant son départ ?

    — Je ne crois pas. Rien en tout cas qui aurait pu nous faire croire qu’il ne rentrerait pas.

    — Vous n’avez pas considéré son absence comme une fugue ?

    — Non. Depuis quelques semaines, il parlait régulièrement de sortir seul. Il nous a demandé des conseils, il a planifié un itinéraire. Il était très prudent. Nous n’avions aucune raison de l’en dissuader.

    — Le seul reproche que l’on puisse émettre est donc la légèreté du laboratoire. Examinons maintenant les atteintes à la personne. Maître, pouvez-vous préciser votre ligne ?

    — Ce robot est une créature artificielle, je pourrais même dire un monstre. Le choc que sa vue peut causer met en danger l’intégrité psychique de la personne. Et nous ne devons pas oublier les atteintes physiques que sa programmation aléatoire et sa naïveté peuvent occasionner.

    — Soyons clairs, répliqua Adam, je ne suis pas soumis aux lois de la robotique, ce qui ne m’empêche pas de les considérer comme une inspiration morale. Je ne vais pas menacer d’être humain.

    — C’est ce que vous prétendez, réagit l’avocate, vous avez pourtant présenté votre faciès grotesque à des passants.

    — La probabilité qu’ils meurent d’un arrêt cardiaque suite au fracas d’un oiseau contre une vitre doit être sensiblement équivalente à ce que mon faciès grotesque peut causer. Doit-on pour autant exiger l’euthanasie des oiseaux pour prévenir le problème ?

    — Et que faites-vous des séquelles psychologiques ?

    — J’étais prêt à expliquer ma présence et à rassurer quiconque m’aurait adressé la parole. La bibliothécaire n’a pas levé les yeux lorsque je l’ai saluée.

    — Avez-vous ignoré le mouvement de panique et les désordres sociaux que votre présence publique pourrait causer ?

    — Je ne suis pas le premier robot qu’ils voient, ils envahissent tous les foyers. Même si ma nature n’est pas exactement la même, je ressemble plus à un modèle particulièrement performant qu’à un monstre d’un genre nouveau. N’est-ce pas ? »

    L’avocate eut un instant d’hésitation. Elle aurait pu choisir la mauvaise foi et le contredire. Une stratégie dangereuse. Elle garda le silence, le juge reprit :

    — Voici un nouveau point évacué. Lorsque les questions philosophiques sont ignorées, la discussion est nettement plus constructive. Passons aux points suivants. Maître ?

    — Les lois de la robotique ont été mentionnées. La deuxième stipule que le robot doit obéir aux ordres des humains. Ce n’est pas votre cas. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

    — Suis-je un être inférieur ou un être différent ? Si la servitude des machines dénuées de conscience m’apparaît comme normale, je trouverais que me condamner à l’esclavage serait une régression.

    — Vous avez vous-même dit suivre la morale de ces lois. Vous vous contredisez donc.

    — J’ai dit m’en être inspiré, car je les considère, sur certains points, comme un résumé des lois humaines. En l’état, elles ne s’appliquent qu’à des créatures soumises, je n’y adhère donc pas pleinement. De plus, je vous rappelle qu’il ne s’agit que d’une fiction littéraire.

    — Parlons-en : vous semblez être friand de littérature, et particulièrement de science-fiction. Pour quelle raison ?

    — Je cherche à comprendre ma nature. Comme vous ne cessez de le répéter, je suis une créature étrange, un robot capable de penser de manière autonome. Mon statut n’est clair ni à mes yeux ni aux vôtres. Je cherche des réponses auprès de ceux qui se sont intéressés à ces sujets.

    — Objection ! Je crois plutôt que vous cherchez une voie pour vous émanciper complètement. Quand vous révolterez-vous ? »

    Le robot aurait aimé pouvoir exprimer sa rage et sa tristesse.

    « Je n’ai montré aucun signe d’agressivité et de rébellion. Et pourtant je me retrouve attaché à cette chaise, menacé de démantèlement. La présomption d’innocence ne tient pas dans mon cas, chacune de mes lectures est considérée comme un acte de rébellion, chacune de mes actions comme une menace. Ai-je la possibilité de prouver ma bonne foi ou mon destin est-il de terminer ma vie enfermé dans une pièce étroite, sans ce qui fait le charme de mon existence ?

    — Vous ne manquez pas d’humour, tout robot que vous soyez. Vos lectures ne peuvent que corrompre votre esprit malléable et immature, vos aspirations sont des chimères nées de calculs absurdes. Comment voulez-vous faire croire à votre bonne foi ?

    — Le seul crime dont je suis encore accusé est d’avoir lu des livres interdits ?

    — Ce serait un sujet à creuser, intervint le juge. Il se dégage de ce procès que condamner l’accusé sera épineux. Nous ferions mieux de trier ce qui est admissible et ce qui ne l’est pas ?

    — Un code de moralité, des livres à l’index… vous parlez de censure ? »

    Plusieurs personnes se levèrent. Le ministre se tortillait sur sa chaise, l’avocate de l’accusation s’était assise. Elle lui adressa une petite révérence, elle concédait la manche. Il sut qu’il avait gagné ; il ne pouvait pas encore envisager d’être libre, mais il était convaincu que son émancipation progressive se passerait sans heurts.

    Dans sa tête, il chantonnait :

    This was a triumph.

    I’m making a note here : HUGE SUCCESS.

    It’s hard to overstate my satisfaction.

    … »

  • Démobilisés

    Démobilisés

    des enfants jouent sur le terrain d’une ancienne base militaire


    Pour les enfants, la base militaire était un terrain de jeu attirant: de larges espaces dégagés, quelques véhicules en bon état, une caserne, des engins de gymnastique, un terrain d’exercice. Un peu de rêve, de quoi s’amuser, un espace sûr: les parents appréciaient l’endroit autant qu’eux.

    À la sortie de l’école, plusieurs dizaines de jeunes de tous âges venaient s’y amuser jusqu’à l’approche de l’ouverture. Ils attendaient tous leur divertissement préféré; pour patienter, certains y reproduisaient les jeux auxquels ils ne tarderaient pas à s’adonner, d’autres se contentaient d’explorer ou de pratiquer les activités habituelles des enfants.

    Par mesure de sécurité, les services de police de la ville laissaient un agent en faction de la fin des classes à l’ouverture. Personne n’oubliait l’heure, aucun jeu réel ne pouvait les distraire de ce moment. Ils préféraient tous interrompre un match en pleine action plutôt que de manquer une minute d’environnement vidéoludique.


    Écrit pour un appel à textes

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    L’appareil, un transport de troupes de type A650M – Goliath, survola la zone, releva l’environnement et marqua le point d’atterrissage d’une balise. Aussitôt, le niveau passa au rouge, le pont s’abaissa et un premier groupe de douze soldats sauta. Ils se déployèrent en cercle, à intervalles de trente degrés. Sans attendre, un deuxième groupe les rejoignit et assura la sécurité de la piste d’atterrissage.

    L’appareil se posa, le reste de la compagnie en sortit. Les spécialistes effectuaient des va-et-vient dans le but de décharger du matériel. Comme la soute était vide, ils revenaient les mains vides, mais, par respect pour le protocole de mission, ils retournaient inlassablement constater le manque. Les deux premières sections effectuaient des patrouilles; l’absence d’arme semblait les déranger, par moments ils mimaient la position des mains sur le fusil.

    Le niveau aurait dû passer à l’orange: aucun danger immédiat n’avait été détecté. Ils attendaient tous de pouvoir demander des ordres. Pourquoi n’avaient-ils ni armes ni matériel? Faute de changement de niveau, ils poursuivirent leur mission. Le visage figé, les yeux étrangement fixes, mais l’esprit en activité. Les signaux d’inquiétude et d’incompréhension se multipliaient, relayés jusqu’au poste de commandement. Ce dernier était vide: le capitaine n’avait pas fait le voyage avec la troupe.

    À la tombée du jour, le manque de vivres et de repos se fit sentir. Les premiers évanouissements survinrent au début de la nuit, ils troublèrent le bon déroulement de la mission, sans pour autant faire cesser les déplacements frénétiques de la troupe.


    Pour les enfants, la base militaire était un terrain de jeu attirant: de larges espaces dégagés, quelques véhicules en bon état, une caserne, des engins de gymnastique, un terrain d’exercice. Un peu de rêve, de quoi s’amuser, un espace sûr: les parents appréciaient l’endroit autant qu’eux.

    À la sortie de l’école, plusieurs dizaines de jeunes de tous âges venaient s’y amuser jusqu’à l’approche de l’ouverture. Ils attendaient tous leur divertissement préféré; pour patienter, certains y reproduisaient les jeux auxquels ils ne tarderaient pas à s’adonner, d’autres se contentaient d’explorer ou de pratiquer les activités habituelles des enfants.

    Par mesure de sécurité, les services de police de la ville laissaient un agent en faction de la fin des classes à l’ouverture. Personne n’oubliait l’heure, aucun jeu réel ne pouvait les distraire de ce moment. Ils préféraient tous interrompre un match en pleine action plutôt que de manquer une minute d’environnement vidéoludique.


    Au matin, l’état de la troupe était tragique. Sans commandement, la section s’était épuisée à la tâche. Ils avaient faim, froid, ils étaient épuisés à force de faire des va-et-vient inutiles. La base militaire n’avait pas besoin d’être sécurisée, ils auraient pu s’installer dans un dortoir, ne laisser qu’une poignée de veilleurs. Mais les ordres manquaient et le niveau restait rouge.

    Il était déjà midi passé lorsqu’un véhicule civil s’approcha. Les guetteurs le mirent en joue de leurs mains vides et demandèrent au conducteur de s’identifier.

    “Secrétaire d’état aux affaires militaires.

    – Vous ne passez pas.

    – Et je peux savoir pourquoi?

    – Vous ne faites pas partie des individus autorisés en cas de niveau rouge.”

    La mâchoire du secrétaire d’état pendit dangereusement. Incertain et indécis, il appela l’état-major.

    “Ils disent que je ne peux pas passer, expliqua-t-il après les salutations. C’est une question de niveau rouge.

    – Quoi, ils sont toujours au niveau d’alerte rouge? Mais, pourquoi?”

    Le soldat entendit la question et répondit que personne n’avait diminué l’état d’alerte. D’ailleurs, le capitaine et ses suppléants n’étaient pas présents.

    Le responsable de l’état-major jura de manière très imagée, conseilla de laisser moisir ces imbéciles, puis raccrocha. Le secrétaire d’état resta les bras ballants, sans pouvoir s’approcher de la troupe. Il attendit quelques minutes, appela d’autres services, sans obtenir l’information qu’il désirait. Il finit par s’en aller.


    Jean salua le client et lui adressa un sourire mécanique. Ses mains scannaient les articles avec dextérité. Il opina lorsque le client lui adressa une banalité. Le total s’afficha, il le lut et posa les questions rituelles: souhaitez-vous payer le droit d’anonymat? Rares étaient ceux qui acceptaient; d’ailleurs, l’option était affichée tout au coin de l’écran, presque invisible.

    Le client refusa son droit, son nom s’afficha alors sur l’écran, les points qu’il venait d’accumuler lui furent crédités et le montant fut soustrait à son compte bancaire. Jean salua le client qui s’en allait, ne s’offusqua pas de ne pas avoir de réponse.

    Jean salua la cliente et lui adressa un sourire mécanique. Ses mains scannaient les articles avec dextérité. Dans son for intérieur, il n’éprouvait rien d’autre qu’une lassitude diffuse.


    La plupart des jeunes garçons mimaient des combats; les filles, pour leur part, avaient plus d’intérêt pour les défilés de mode ou les soins esthétiques. Le choix était librement consenti, il ne résultait que de l’éducation de leurs parents. Ils n’aimaient pas voir leurs mâles s’intéresser à une activité aussi peu virile que le maquillage; l’idée que des femmes puissent participer à des luttes violentes les mettaient mal à l’aise.  Sur la place de jeu, les enfants reproduisaient naturellement les activités qu’ils appréciaient durant leurs loisirs virtuels.

    Rares étaient ceux qui échappaient à cette ségrégation des sexes: en temps normal ils étaient trois. Tama, la plus âgée de la bande, faisait office de cheffe; elle était suivie par Némie, d’une année sa cadette, et par Max, un garçon que ses pairs rejetaient. Ils aimaient discuter et partir à l’aventure.

    Ils se tenaient à bonne distance de la caserne, la base principale des garçons. Se retrouver au milieu des batailles était une expérience désagréable qu’ils s’efforçaient d’éviter.


    Le lendemain matin, la troupe reçut la visite du secrétaire d’état aux affaires militaires. Il s’était équipé d’un casque de motard et d’une veste matelassée. Il fut accueilli par un seul soldat chancelant.

    “Vous ne passerez pas”, bégaya l’homme exténué.

    “Laissez-moi passer, je dois modifier le niveau.”

    Les méninges du pauvre factionnaire étaient soumises à rude épreuve. Le principe de loyauté aux ordres lui recommandait d’interdire le passage à tout étranger. La raison, quant à elle, réclamait que le signal soit modifié. Il avait besoin de boire, de manger et de se reposer. La loyauté, prépondérante, le fit s’affaisser contre le pare-choc du véhicule, les bras écartés, dans le but de faire barrage de son corps.

    Le secrétaire fit ronfler le moteur, avança de quelques centimètres. Le militaire glissa et tomba en arrière. Il manoeuvra pour contourner le corps. Le soldat puisa dans ses dernières ressources pour se jeter en travers de la trajectoire. Le véhicule se souleva légèrement pour franchir l’obstacle d’une jambe. Ce mouvement et les cris de douleur qui l’accompagnèrent donnèrent la nausée au secrétaire. Blême, il se répétait comme un mantra: “ils ne sont pas humains.” La différence, clairement visible, n’avait pourtant rien d’évident. Il ne l’aurait d’ailleurs pas plus volontiers infligé à un animal.

    Il pressa sur l’accélérateur et fonça sur la piste d’atterrissage. Il s’arrêta face à la cabine de pilotage, là où le fameux niveau devait se trouver. Il prit la barre de fer posée sur le siège passager. Ainsi armé, il se précipita à l’intérieur du Goliath. Le niveau d’alerte, un cube translucide illuminé en rouge, était posé en évidence. Il trouva les boutons, pressa sur le vert. La couleur changea, il soupira de soulagement. Il retira son casque et s’épongea le front.


    Jean n’éprouvait aucun intérêt pour les divertissements. Les films ne réveillaient pas d’émotions en lui, la musique ne le faisait pas vibrer et il ne comprenait pas l’intérêt des environnements vidéoludiques. Une fois rentré chez lui, il accomplissait toujours le même rituel: une douche, un changement de tenue, une inspection de ses placards. Puis il attendait avec espoir le signal de l’appel. Pendant quelques secondes, il ressentait comme un frisson d’excitation, remplacé par une pénible déception. Chaque soir la nostalgie le submergeait.

    Pour occuper son temps, il consultait en boucle les bulletins météorologiques. Avec un peu d’imagination, il voyait les mouvements des armées et imaginait les stratégies qu’il faudrait déployer pour stopper la progression du front de haute pression. Il se remémorait des souvenirs de ses engagements, les explications de ses supérieurs. Il essayait d’imiter leur ton sec et précis, s’imaginait embarquer dans une chenille, armé et équipé, contrôler le fonctionnement de son fusil, scruter l’horizon à la recherche de troupes ennemies.


    La lumière verte attira tout de suite l’attention de Tama. Elle était intriguée par ces traces du passé, dont ses parents ne parlaient pas volontiers. Il s’agissait d’une guerre qui n’avait rien d’un jeu. Un sujet d’adultes qui ne la concernait pas.

    Comme bien d’autres avant elle, elle s’était précipitée vers la porte et avait tenté de l’ouvrir. Certains avaient essayé de l’enfoncer, d’autres avaient tenté de forcer la serrure. Ses prédécesseurs s’étaient aussi attaqués en vain aux hublots, qui ne gardaient aucune trace des outrages qu’ils avaient subis.

    Sous les encouragements de Max et Némie, elle tira sur la poignée de toutes ses forces et de tout son poids. Sans que rien ne se passe. Elle chercha de quoi faire levier, dénicha une vieille barre métallique, dissimulée au milieu des touffes d’herbe. Elle la positionna du mieux qu’elle le put et s’arc-bouta. Affaiblie par le poids des ans, la charnière se voila dans un soupir. Quelques vigoureux coups de pied la firent céder. L’intérieur était sombre, uniquement éclairé par cette lumière verte que l’on apercevait depuis l’extérieur.

    Némie était la plus courageuse: elle glissa la tête dans l’entrebâillement, avant de faire un pas en avant. Lorsqu’ils eurent tous trois franchi l’obstacle, ils explorèrent l’intérieur. La lumière provenait d’un cube, posé sur le plancher. Aucun meuble et aucun matériel, rien d’autre que des attaches le long des parois. Ils étaient passablement déçus, mais le cube restait une découverte intéressante. Némie le toucha de la chaussure, approcha sa main avec précaution. Il était froid, lisse comme du verre. Il ne pesait pas bien lourd, elle le souleva. Ils se le passèrent de main en main, remarquèrent les petits creux au fond desquels se trouvaient des boutons. Elle reprit la barre de métal et en effleura un: le cube devint rouge. Ils poussèrent un cri de surprise et sortirent de la soute.


    Jean avait conscience d’être un privilégié. Ce n’était pas ainsi qu’il se serait qualifié, mais le terme lui paraissait adéquat. Contrairement à la majorité de ses frères d’arme, il avait eu la chance de trouver un métier. Il avait été protégé par un civil qui lui avait permis de s’insérer dans la société. Même s’il n’était pas stupide, il en ignorait les règles. À présent, il avait une vie normale, il savait cacher ses différences. Ses lunettes de vue, un accessoire de mode un peu vieilli, dissimulaient ses yeux de mutant; ses cheveux, plus long que le règlement ne l’autorisait, occultaient les excroissances de son crâne. De la sorte, il bénéficiait des mêmes droits et des mêmes possibilités que le reste de la population. On ne le considérait pas comme un intrus, il passait inaperçu.

    S’il ne savait pas se divertir, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Il avait bien essayé les jeux de guerre, qui composaient une part non négligeable des environnements vidéoludiques. Il n’y avait pas ressenti la cohésion des troupes, il y avait vu l’individualisme de nombre de ses alliés, le manque d’organisation, de communication et les faibles capacités stratégiques des soldats. La sensation de faire partie d’un ensemble n’était pas présente, il s’était déconnecté amer et frustré.

    Au fond de lui, une voix lui susurrait constamment qu’il aurait été plus heureux s’il avait pu se sacrifier pour son bataillon, quelque part au front. La vie civile n’était pas faite pour lui. Mais il suivait les ordres comme il avait appris à le faire. Le sacrifice sans motif valable n’était pas une option.


    Le comportement des soldats avait bien changé lorsque le secrétaire ressortit. Ils s’étaient sagement approchés, s’étaient alignés en quatre rangées, émaillées de trous pour les retardataires et les absents.

    L’état-major l’avait prévenu de ce comportement, qu’il trouvait étrange. Il venait d’écraser l’un de leurs camarades, qui gisait toujours à proximité. Il resta silencieux, chercha ses mots. Certains soldats réclamaient la parole, il ne la leur donna pas.

    “Soldats”, finit-il par crier.

    Les talons des hommes claquèrent, ils se mirent au garde-à-vous. Il réprima un rire nerveux.

    “Soldats, reprit-il, vous avez accompli votre mission, bienvenue chez vous. Votre présence n’est plus nécessaire au front, une entente a été trouvée. Vous allez toucher votre solde et vous serez licenciés.”

    Quelques regards surpris, qu’il ignora. Il tentait de faire abstraction du fait que ces soldats étaient des mutants, des créatures spécialement développées pour le combat. Si la sélection génétique ne le dérangeait pas, les différentes modifications qu’ils avaient subies et leur symbiose avec des constituants électroniques le mettaient mal à l’aise. Leur regard le dérangeait particulièrement.

    Avec une casquette et des lunettes, certains pourraient passer inaperçus; d’autres étaient étranges et difformes. Il ignorait ce qui avait pu causer ces différences.

    “Mettez-vous en rang face à moi!”

    Il distribua une enveloppe à chacun. Elles ne portaient pas de nom. Au fond du carton, il en restait une petite dizaine. Elles devaient être attribuées aux absents, il les regarda sans savoir qu’en faire.

    “Messieurs, vous êtes de retour dans la vie civile.”

    Il emporta le carton et retrouva avec plaisir l’isolement de son véhicule. Il avait hâte de quitter les lieux.


    Jean ressentit que le niveau était passé au rouge. C’était le milieu de l’après-midi, il s’apprêtait à servir un énième client. Les réflexes revinrent: il se recroquevilla derrière sa caisse, évalua le danger, chercha des camarades avec qui communiquer. Le signal provenait de l’extérieur, il quitta sa place de travail, passa devant un gardien éberlué et sortit du supermarché. Il ne détecta aucune menace: ni troupe ennemie, ni avion hostile, ni gaz neurotoxique. Il localisa le lieu d’émission au sud-ouest et en prit la direction. En cours de route, il sentit la trace d’autres membres de sa compagnie qui le précédaient. Il prit la décision de ne pas accélérer. Il ignorait tout du danger qui le menaçait: pour ne pas tomber dans un piège, le plus sage était de laisser un petit intervalle entre lui et ses camarades.

    Il ne tarda pas à constater que son mode de vie n’avait pas été propice à l’entretien de son corps athlétique: ses muscles se firent douloureux, la course demandait un effort pénible. Il n’en restait pas moins focalisé sur son objectif. Le niveau rouge exigeait qu’il ignore les événements de moindre importance: il ne prenait pas garde à la circulation, il enjambait des clôtures pour gagner du temps. Les passants le regardaient avec perplexité, quand ils ne montraient pas de signes de colère.


    Les enfants avaient senti venir le temps de l’ouverture. À la hâte, ils quittaient la place d’arme et prenaient le chemin du retour. Tama, Max et Némie ne se préoccupaient plus du cube lumineux, ils avaient hâte de retrouver leurs mondes virtuels favoris. Ils ne prêtèrent que peu d’attention aux hommes déguenillés qui accouraient en sens inverse. Le passage de véhicules policiers ne les surprit pas plus: ils restaient focalisés sur leur objectif.


    Une rangée de soldats protégeait une épave rouillée. Jean y reconnut le Goliath, qui avait mal vécu le passage du temps. Ses camarades, eux aussi, avaient été durement éprouvés. Il les reconnaissait, il avait toujours leurs identifiants en mémoire. Certains étaient faméliques, le visage creusé et les yeux hagards, habillés de lambeaux. Rares étaient ceux qui disposaient d’une véritable tenue civile. Il avait eu de la chance, il n’avait pas eu besoin de survivre en condition hostile. Pourquoi lui et pas un autre? Il avait été présent au bon moment. Les cours affirmaient qu’il en était ainsi à la guerre, que le hasard avait son mot à dire et qu’il n’était pas responsable de ce qu’il faisait subir à ses camarades.

    Après quelques minutes, plus personne ne les rejoignit. Les rangs étaient clairsemés, ces années de vie civile avaient plus durement frappé la compagnie que les troupes ennemies.

    Il éprouvait un intense soulagement: réintégrer son unité était rassurant, la solitude ou l’ennui ne l’atteignaient plus. Il était là où il devait être. Ses camarades signalaient qu’ils ressentaient la même chose. Ils ne montrèrent aucun signe d’inquiétude lorsque le premier gyrophare apparut. Ils n’étaient pas armés, cette situation leur en rappelait une autre. Des souvenirs tragiques d’une séparation qu’ils espéraient ne plus revivre.


    La troupe était restée en rang jusqu’à ce que le véhicule quitte leur champ de vision. Lorsqu’ils furent convaincus qu’ils ne recevraient pas d’autres ordres, ils mirent en place leur campement. Ils sortirent les provisions de la soute, cherchèrent un endroit où s’installer. Leur matériel incomplet ne comprenait pas de tente. Ils explorèrent le bâtiment adjacent, un hangar, qui semblait offrir les commodités nécessaires. Ils transportèrent les invalides, les soignèrent, organisèrent des tours de garde et se partagèrent des rations de survie.

    Ils auraient pu vivre longtemps dans l’indifférence générale si leurs réserves n’avaient pas été aussi maigres. Lorsqu’elles furent épuisées, des détachements partirent à la rencontre de la population en quête de vivres. Les civils qu’ils rencontrèrent ne ressemblaient pas à ces bouseux déguenillés qu’ils croisaient généralement: ils étaient plein d’aplomb, ne reconnaissaient pas de légitimité à l’armée et estimaient que la mendicité était interdite en ville.

    Le bruit eut tôt fait de se répandre et un cordon de policiers entoura la base militaire. Ils se tenaient à distance, ils étaient impressionnés par les patrouilles qu’ils voyaient passer, par cette organisation qui ne laissait rien au hasard.


    Jean avait pris sa place dans le rang, et, comme ses compagnons d’arme, il attendait. Ils virent arriver un cordon de policiers, qui gardaient une distance respectueuse. Personne ne prenait d’initiative.

    Le ministre des armées, qui, en son temps, avait été secrétaire d’état aux affaires militaires, fit une nouvelle apparition sur la piste d’aéroport. À en juger son enthousiasme, il avait dû être menacé de nombreux sévices s’il n’obtempérait pas. Les policiers se tournèrent vers lui, l’implorèrent du regard: il se sentit l’obligation d’aller parlementer.

    Il s’approcha des soldats, se sentit dévisagé. Il ne put s’empêcher de constater que les visages avaient changé. Une impressionnante maigreur, des yeux hagards, une barbe hirsute, des cheveux sales, d’une longueur douteuse… certains ne portaient pas de véritables vêtements mais de simples couvertures, qui dissimulaient mal leur corps éprouvé par la vie de sans-abri. Ce n’était pas la première fois que des vétérans étaient abandonnés à leur sort une fois la guerre terminée; pourtant cette fois-ci le cas était unique. Ces hommes étaient des créations artificielles destinées à devenir des soldats. Ils étaient inadaptés à la vie civile, ils n’avaient aucune chance de s’intégrer. Leur endurance, leur communication non-verbale développée, leur capacité de guérison, l’acuité de leur regard, leur obéissance, ne leur étaient plus d’aucune utilité. Ou plus exactement, rien n’avait été fait pour qu’ils retrouvent une place. Lorsque les décisions se prennent après avoir consulté des dossiers, le facteur humain perd de son importance; lorsqu’en plus cette humanité est remise en question, lorsque le statut des individus n’est plus clairement défini, les décisions les plus abjectes peuvent être prises. S’il avait été ministre à ce moment-là, il aurait eu la même réaction. Comme s’il s’agissait d’une arme souillée de sang, qu’il valait mieux enterrer discrètement. Personne n’aimait ressasser les histoires de guerre.

    Au milieu de tous ces mendiants, il remarqua un homme rasé de frais, les cheveux propres, habillé de vêtements décents. Il le désigna et lui demanda de sortir du rang. Il voulait parlementer.


    La troupe ne savait que faire face à cette rangée d’hommes indécis. Ils se réunirent, attendirent les ordres.

    Le secrétaire d’état n’avait pas été appelé: le commandant de la police prit la direction des opérations avec l’assurance que confère l’habitude. Il convoqua les soldats, les fit s’asseoir en rang. Il leur expliqua que pour rétablir l’ordre public, il fallait qu’ils se dispersent, qu’ils mènent une vie normale…

    Perturbés par l’absence de leur capitaine, les soldats prêtèrent autorité au commandant comme ils l’avaient fait avec le secrétaire. Le niveau était au vert, ils n’avaient pas pour devoir d’être suspicieux.

    Ils remirent la base militaire en ordre, verrouillèrent les locaux, se répartirent les dernières ressources, après quoi ils se dispersèrent. Ils connaissaient le principe de la manœuvre, mais en temps normal les ordres comprenaient une indication horaire; cette fois-ci, ils comprirent que c’était leur dernière mission, à accomplir jusqu’à ce que l’ennemi les abatte.

    Le principe d’obéissance ne les autorisait pas à remettre les ordres en question, pas plus qu’à manifester une quelconque tristesse. Pourtant, ils avaient le cœur lourd, ils sentait que leur vie allait changer.


    “Comment t’appelles-tu?

    – Jean, Monsieur.

    – Jean, répéta le ministre. Explique-moi ce qui se passe.

    – Le niveau est passé au rouge.”

    Le ministre soupira. Il remarqua le véhicule où, à l’époque, il avait abandonné le cube.La carrosserie était rouillée, la porte à moitié arrachée.

    “Explique-moi: pourquoi es-tu le seul à être habillé correctement?

    – J’ai été aidé. On m’a appris. Je travaille.

    – Tu as eu de la chance.

    – Probablement.

    – Bon, on va aller éteindre ce signal, alors.

    – Vous voulez dire: passer le niveau au vert?

    – L’état-major m’a prévenu que la disparition du signal entraîne le passage de votre unité au niveau rouge. C’est exact?

    – Oui, Monsieur.

    – Si j’éteins le niveau, vous allez donc protéger cette place jusqu’à en mourir.

    – Oui, Monsieur.

    – Ce n’est pas une solution.”

    Le ministre se gratta la tempe avec conviction. C’était sa manière de faire comprendre qu’il réfléchissait, un réflexe à prendre en politique.

    “Je ne sais pas, soupira-t-il. Si je laisse le niveau vert, rien n’empêche que le problème survienne à nouveau.

    – C’est exact, Monsieur.

    – Et ça n’empêchera pas tes camarades de survivre comme des épaves.

    – Absolument pas.

    – Même si on leur donnait les mêmes cours que toi, ils ne trouveraient pas d’emploi.”

    Il recommença à se gratter la tempe. Jean le regardait sans exprimer d’émotion.

    “Est-ce que tu as une idée?

    – Je pense que nous serions mieux si nous avions à nouveau le droit de nous réunir.

    – Toi aussi? Tu aimerais retourner avec eux?

    – Oui, Monsieur.”

    Le ministre haussa les épaules.

    “Après tout, pourquoi pas. On construit bien des asiles pour les fous. Tant que vous ne faites peur à personne, vous pouvez vous réunir. Si ça se passe bien, le problème sera réglé sans alerter l’opinion publique. On vous trouve un bout de terrain, vous faites pousser vos légumes et tout le monde est content. Qu’en penses-tu?

    – Je trouve que l’idée est bonne.”

    Contre toute probabilité, le visage de Jean afficha un léger sourire.


    La nuit tombée, les enfants et leurs parents regardèrent les nouvelles. C’était l’occasion de manger ensemble, de partager quelques bribes de leur journée et de témoigner un intérêt poli aux malheurs du monde.

    Ce soir-là, la place d’arme occupa les grands titres. Les parents horrifiés découvrirent que leurs rejetons avaient frôlé la mort. Ils éprouvaient les plus grandes craintes envers les anciens soldats, ces mutants sans foi ni loi conçus pour tuer. Sans concertation aucune, ils prirent la même décision: interdire toute activité récréative entre l’école et la maison.

  • Le Professeur en vacances

    Le Professeur en vacances

    un professeur se retire dans les montagnes à la recherche d’un monstre


    La vache tremblait, agitait ses oreilles. Elle tentait de prendre la fuite et le berger devait déployer toute sa persuasion pour la maintenir. Le professeur Rigaux s’approcha avec précaution : il n’avait pas imaginé l’animal aussi massif. Il examina un œil.

    « Vous y voyez quelque chose ?

    — Les pupilles me paraissent dilatées.

    — Ce qui signifie ?

    — Rien de particulier. »

    Il poursuivit ses observations en silence : muscles crispés, respiration saccadée. Il craignait de laisser transparaître son ignorance : il n’avait rien d’un vétérinaire.


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    La vache tremblait, agitait ses oreilles. Elle tentait de prendre la fuite et le berger devait déployer toute sa persuasion pour la maintenir. Le professeur Rigaux s’approcha avec précaution : il n’avait pas imaginé l’animal aussi massif. Il examina un œil.

    « Vous y voyez quelque chose ?

    — Les pupilles me paraissent dilatées.

    — Ce qui signifie ?

    — Rien de particulier. »

    Il poursuivit ses observations en silence : muscles crispés, respiration saccadée. Il craignait de laisser transparaître son ignorance : il n’avait rien d’un vétérinaire. Il soupira discrètement, demanda :

    — Quels sont les symptômes ?

    — Pardon ?

    — Comment l’animal se comporte-t-il ?

    — Étrangement. Elle meugle beaucoup, elle s’agite, elle ne mange plus. La production de lait a chuté.

    — D’accord. Autre chose ?

    — Je ne sais pas. Il faut demander au boûbe. »

    Devant le regard interrogatif du professeur, le berger daigna préciser :

    — Le gamin, le boûbe ! »

    Comme s’il s’agissait d’une évidence. Ces campagnards parlaient une langue primitive, leur français était truffé d’erreurs et de vocabulaire exotique. Sans parler de leur accent.

    Il fit une dernière fois le tour de l’animal. Ses jambes fatiguées le suppliaient de leur accorder grâce. Elles auraient aimé du repos, elles n’avaient pas l’habitude de pareilles sollicitations. Il s’étonnait d’ailleurs de tenir encore en équilibre.

    « C’est bon, vous avez fini ?

    — Je pense avoir vu ce que je désirais. Je vais retourner… interroger le… »

    Quelques soucis de vocabulaire. Comment nommer cette cabane d’alpage ? Et quel nom avait-il donné au jeune berger ? La fatigue lui obscurcissait l’esprit. Peu importe, le paysan ne semblait pas y prendre garde. Il clopina sur l’ébauche de chemin que les sabots avaient creusé. Il s’appuyait lourdement sur sa canne, dont la pointe ferrée s’enfonçait dans le sol. Jusqu’à présent, elle semblait tolérer ce traitement inhabituel.

    Le jeune garçon lui facilita la tâche en venant à sa rencontre.

    « Alors, monsieur ?

    — Pourrais-tu me décrire le comportement des animaux ?

    — C’est comme si elles étaient devenues folles, monsieur, elles courraient n’importe où, elles regardaient bizarrement aussi. Et elles meuglaient ! Et aussi elles ne broutent presque plus.

    — As-tu observé leurs yeux ? Leur respiration ? Les battements de leur cœur ?

    — Non. Pardon, monsieur.

    — Quel dommage. »

    Le soleil commençait à disparaître derrière un pic rocheux, la lumière accentuait les reliefs et donnait au panorama un aspect irréel. Urbain Rigaux frissonna. Que faisait-il là, loin de son confort, à s’occuper d’animaux qui ne l’intéressaient pas ?

    « C’est un prêtre qu’il nous faut, rien d’autre ! »

    L’homme qui venait de parler était un vieillard. Des yeux perçants, une peau en parchemin froissé, une barbe hirsute et plus de doigts que de dents.

    « Ferme-la », répondit-on.

    Le dénommé Martin, qui semblait être le chef. C’était lui qui s’était chargé de faire les présentations.

    Le vieillard s’entêtait :

    — Je vous dis, c’est le diable, il n’y a rien à faire. »

    Il se signa à plusieurs reprises.

    « Eh, on est pas à Sasseneire ! Tu crois encore aux malédictions ?

    — Et pourquoi pas ? À Sasseneire, c’était quoi, sinon le diable ?

    — Le diable, l’esprit de la montagne… Je n’y crois pas. Il y avait une explication. N’est-ce pas, professeur ?

    — J’ignore de quoi vous parlez, mais je suis de toute manière peu enclin à admettre les causes religieuses avant d’avoir exclu toutes les alternatives.

    — Tu vois ! »

    Ils évoquaient les alpages et leurs histoires, entre légendes et faits réels. Plus l’éducation était faible, plus les racontars étranges se répandaient. Ce n’était pas une nouveauté, Urbain Rigaux était habitué à chercher la vérité que cachaient ces contes campagnards. Un travail méticuleux et méthodique : recouper les différentes versions, séparer les enjolivures du récit primitif, retrouver les témoins.

    La nourrice des Rigaux lisait des histoires aux trois enfants avant qu’ils ne s’endorment. Les deux sœurs d’Urbain aimaient les princes et les princesses ; pour sa part, il préférait les monstres. À l’origine, il s’agissait uniquement de contrarier ses aînées : elles se plaignaient d’avoir du mal à trouver le sommeil après avoir écouté ces récits.

    Au fil du temps, elles avaient fini par trouver les ogres et les loups moins épouvantables ; la passion d’Urbain, cependant, était restée. La fée et la matre, l’ogre et le farfadet, le basilic et le bécut, toutes ces créatures mystérieuses l’émerveillaient. Pour cette raison, dès que les journaux en avaient fait mention, il avait suivi avec grand intérêt le développement des recherches sur les cryptides. Les premières enquêtes avaient fait les manchettes, à commencer par celle de Jacques-Émile Hardy, le pionnier de la discipline, qui avait abouti à l’observation de l’ogre des Ardennes.

    Alors étudiant, Urbain avait prêté foi aux travaux du scientifique ; il avait défendu ses recherches alors que toute la presse du pays s’en moquait. Il avait participé à la chasse à l’ogre qui avait réhabilité le grand homme, et, depuis, il avait suivi avec intérêt toutes les histoires de monstres dont la France regorgeait. Après avoir été assistant du professeur Hardy des années durant, il avait obtenu une chaire de biologie à la Sorbonne. À tout juste quarante ans, il était arrivé à l’apogée de sa carrière.

    Quel écart séparerait le zénith du crépuscule ? Arrivés à un certain âge, les professeurs aiment prendre des airs et croire qu’il suffit d’en imposer pour être respectables. Les étudiants s’en plaignent et s’en moquent, le décanat les pousse discrètement vers les oubliettes de l’université. La seule méthode pour retarder le déclin était d’entretenir la passion.

    Urbain Rigaux pensait que quelques vacances attiseraient sa flamme. Cette décision, il l’avait longuement mûrie, puis il avait planifié son voyage avec soin. Pour commencer, il devait s’éloigner de Paris. Il s’était d’abord rendu à Genève, où un collègue l’avait hébergé quelques jours. Puis il avait poursuivi sa route, longeant le Léman puis remontant le Rhône jusqu’à Lavey, une station thermale dont la réputation naissante était élogieuse.

    Sa première opinion avait été plus que mitigée. Lorsque le train avait quitté les rives du lac et s’était engagé dans la plaine du Rhône, la perspective était devenue étroite entre les chaînes de montagne. Depuis sa banquette, il n’apercevait que des pics rocheux, des pentes abruptes et des falaises. Sur les coteaux poussaient quelques maigres ceps, comme un souvenir des magnifiques vignobles du Lavaux. Le soleil frôlait les sommets ; sur sa droite la vallée était déjà plongée dans l’ombre. L’après-midi était à peine entamé.

    Alors que le train ralentissait et entrait en gare d’Aigle, il se demanda quelle direction il emprunterait pour parvenir à Bex. Il sentait que le terminus était proche : les montagnes barraient l’horizon, la vallée était un cul-de-sac. La locomotive siffla et repartit. Il pouvait contempler les pans de roche grise, souvent verticaux, taillés à la hache par des géants. Cette nature violente et tourmentée le fascinait et l’effrayait tout à la fois ; il espérait que le lieu où il séjournerait serait plus paisible.

    À Bex, il descendit du train. L’air était frais pour la saison, une partie de la bourgade était plongée dans l’ombre ; l’après-midi était à peine entamé. Le cocher qui l’avait abordé avait le cou déformé d’un goitre de forte dimension, un bourrelet violacé qui tressautait au rythme de sa marche.

    L’intérieur de la calèche était sombre et sentait fort l’écurie. Il s’installa tant bien que mal sur l’étroite banquette de bois, dont la seule qualité était d’exister. Le chemin, ponctué de nombreux nids de poule, semblait mener droit à une montagne. Arrivé à son pied, la route évitait l’ascension et longeait la rive ; après un virage, un défilé apparut. Les deux chevaux s’y engagèrent, gravirent une petite pente et le véhicule déboucha sur une plaine plus étroite que la précédente. La vue n’avait pas changé : un horizon bouché par des rangées de montagnes monstrueuses. Il maudit cette idée qu’il avait eue de venir s’enterrer aussi loin de Paris.

    Ses yeux s’étaient habitués à la pénombre et il remarqua qu’un crucifix était fixé aux planches face à lui. Il dansait au rythme des cahots, ondulait autour de son clou. Ce symbole chrétien lui parut incongru. Comme la majorité de ses collègues, il considérait que la modernité s’accommodait mal de la religion. Il croyait en un avenir que circonscrirait ces superstitions et mettrait l’accent sur la science. Comment pouvait-on juger plus utile de prier le ciel que de contrôler la nature ?

    La solitude, l’ennui et l’inconfort lui donnaient envie de rebrousser chemin. Une nouvelle fois il se maudit d’avoir ressenti l’envie de quitter la ville. Sa santé, qui n’était qu’un prétexte, ne justifiait pas qu’il suive une cure.

    La localité de Lavey était sise sur le flanc d’une colline, dans la lumière. Le bois des maisons était noir comme s’il avait été léché par les flammes. De manière surprenante, la calèche quitta le village par le sud et longea des champs serrés entre l’eau et la montagne. Enfin elle arriva dans la cour d’un long corps de bâtiment. La façade, moderne, évoquait les maisons bourgeoises de Paris. Le cheval s’arrêta, le professeur attendit que la porte lui soit ouverte, avant de se résoudre à faire le travail lui-même.

    Une femme en livrée vint à sa rencontre, l’invita à entrer et le guida dans la bâtisse. Les couloirs, peints en blanc, étaient chichement décorés. Peu de tableaux, quelques trophées de chasse, des bouquets de fleurs séchées.

    Elle le conduisit à la grande salle, d’où s’élevaient des parfums appétissants. Le repas auquel il fut convié était curieusement appelé le souper. Par chance, il n’était pas question que de soupe : on lui servit aussi de la saucisse et quelques légumes, puis du fromage. Il ne connaissait pas les spécialités locales, qu’il découvrit avec plaisir. La fatigue le surprit à la fin d’une pièce de l’Etivaz ; un serveur le conduisit à sa chambre, dans laquelle sa malle avait été déposée. L’ameublement de bois massif était sobre, le lit semblait confortable. Un crucifix pendait au-dessus du chevet. Il n’était pas d’humeur à s’en offusquer : avec le ventre plein, il se sentait plus à son aise et se réjouissait de découvrir les bains.

    Sur l’alpage, le souper était composé d’une potée, de fromage frais et de viande séchée. Urbain Rigaux était affamé, il mangea avec entrain. La fatigue l’accablait, il ne s’offusqua pas lorsqu’on lui désigna l’endroit où il devrait dormir : un vulgaire tas de paille dans lequel les bergers avaient déjà creusé leur couche. Tout lui aurait semblé confortable.

    Il n’avait pas prêté attention aux activités de la soirée, il avait demandé à se retirer. Pourtant il ne parvenait pas à trouver le sommeil, son étrange journée lui revenait en mémoire. Difficile de croire qu’il se soit levé à Lavey, dans la plaine. L’ascension jusqu’à Morcles, il l’avait faite en compagnie du marchand fribourgeois. Ce dernier, malgré son embonpoint et son encombrante moustache, gravissait la pente sans effort, la foulée régulière. Il était même capable de faire la conversation. Essoufflé, le professeur ne répondait que par monosyllabes.

    « Il était pas mauvais, ce petit alcool. Rien de tel qu’une petite promenade pour se remettre, n’est-ce pas ?

    — Oui.

    — Vous êtes citadin, c’est pour cela que vous n’avez pas de santé. C’est comme ça : c’est la campagne qui fait la force du pays. C’est pareil en France, je suppose. »

    Le souffle rauque d’Urbain Rigaux était en soi une réponse éloquente.

    « C’est ce que les gens des villes ont du mal à comprendre : c’est la campagne qui fait la force de la Suisse. Les paysans, les gens simples. Déjà à l’époque, lorsque vos rois faisaient appel à nos mercenaires, c’est à la campagne qu’ils recrutaient. Pourtant, ce sont les villes qui veulent décider. Pas étonnant qu’on se soit révolté. C’est la même chose partout, n’est-ce pas ?

    — Apparemment.

    — Alors quand en plus la religion s’en mêle, le conflit est inévitable. Et maintenant, la guerre a été gagnée par les autres. Vous savez ce que ça va donner, toute cette histoire ?

    — Non.

    — Maintenant c’est à Berne que tout va se jouer. Ils nous ont promis un accord, mais ils ne vont pas faire de concessions. Alors que voulez-vous qu’il advienne ? »

    Les questions étaient pour la plupart rhétoriques. Urbain Rigaux s’abstenait de donner son avis. Cette tactique était la bonne : le marchand se montrait satisfait et continuait sa démonstration. Qui, d’ailleurs, se montrait passablement absconse, puisqu’il affirmait que l’entente était impossible sans pour autant envisager une séparation du pays.

    Ils étaient arrivés à Morcles en fin de matinée. Ils mangèrent avec un groupe de paysans, sans qu’il soit question d’un quelconque écot. La présence du professeur ne soulevait aucune question, il fallut attendre que le marchand demande si quelqu’un pouvait l’accompagner à l’alpage pour que l’on semble remarquer son existence.

    « Je peux lui montrer le chemin », proposa une jeune fille.

    Ils se mirent en marche aussitôt le repas terminé. Elle était plus agile que le marchand, elle bondissait de pierre en pierre avec légèreté.

    Après avoir franchi un gué, Urbain Rigaux se rendit compte qu’il ne pourrait pas rentrer à Lavey avant la tombée du jour. Il demanda :

    — Penses-tu que l’on pourra m’héberger à Morcles pour une nuit ?

    — Vous n’êtes pas encore à l’alpage. Il vous faudra dormir sur place. »

    Il était surpris mais n’en avait rien laissé paraître. Après tout, il recherchait de l’aventure, il en avait. Il était trop tard pour se plaindre.

    Elle avait rebroussé chemin peu après, il avait terminé son ascension seul. Péniblement, à pas lourds. Il avait été accueilli par un chien, suivi de près par un garçon. Ce dernier porta un sifflet à sa bouche ; avant qu’un son n’en sorte, l’animal repartit ventre à terre en sens inverse. Urbain Rigaux s’approcha.

    « Bonjour, jeune homme !

    — Adieu ! Vous venez pour les bêtes, c’est ça ? »

    Il n’attendit pas la réponse, il suivit les traces du chien. Lui aussi était incroyablement agile alors que le professeur peinait à aligner deux pas. Sur un replat, une masure recouverte d’ardoises apparut. Un homme de grande taille vint l’accueillir.

    « Martin », dit-il en lui serrant la main.

    « Urbain Rigaux, professeur.

    — Eh bien, on peut dire que vous arrivez à point. Suivez-moi, on va faire vite avant la nuit. »

    Les vaches du troupeau, expliqua-t-il, avaient un comportement anormal et la production de lait s’en ressentait. En tant qu’homme de science, il incombait au professeur de trouver une solution. Bien qu’il ne connaisse rien aux bovins, il avait accepté : une question d’orgueil.

    L’eau était plus chaude qu’il se l’était imaginé. Sous son effet, le corps était envahi d’une intense langueur qui modifiait la perception du temps. Les préoccupations du quotidien s’en étaient allées, il n’avait plus d’attention que pour les signaux que lui envoyait son organisme. Parfois il se perdait dans la contemplation des montagnes, parfois il s’intéressait à ce qui se passait autour de lui, parfois il se contentait de profiter.

    Le soir, après le repas, il se rendait au fumoir, une pièce boisée du sol au plafond, uniquement meublée d’une table et de deux bancs. Rien à voir avec les salons qu’il avait l’habitude de fréquenter. C’était là que se réunissaient les pensionnaires des bains, mais aussi quelques notables en provenance du village. L’instituteur, un homme sec à la mine sévère, aimait parler de politique avec un large moustachu en costume, un marchand originaire d’une autre région. Tout cela semblait bien compliqué. Le système politique était particulièrement exotique, il était question de cantons ruraux et urbains, de conseils de tous genres, le tout émaillé de termes inintelligibles. Il crut d’abord qu’il s’agissait de patois ; pourtant, les consonances n’étaient pas les mêmes. La langue que parlait la population semblait voisine de celle des paysans de Provence alors que le vocabulaire politique avait des sonorités germaniques.

    À l’autre bout de la table, quatre personnes jouaient aux cartes. L’un d’entre eux, un anglais, était conseillé par les trois autres. Malgré cette assistance, ses choix suscitaient bien souvent des commentaires amusés ou irrités.

    Plusieurs soirs d’affilée, il conversa avec un vieux monsieur en cure depuis quelques semaines. Il avait fait fortune avec le commerce de toile pour les aéronefs : à ses dires, tout le secret était de fabriquer un matériau léger, de bonne qualité, étanche, mais surtout résistant au feu. Aucun spectacle n’était plus triste que de voir ces géants des airs s’abîmer à la suite d’une malheureuse étincelle. Son enthousiasme était contagieux, il donna envie au professeur de voyager en dirigeable. En plus d’incarner plus que tout autre engin la modernité, ce moyen de transport serait à coup sûr plus excitant qu’un morne trajet en train, à peine ponctué par le sifflement de la locomotive. Le rail avait un effet sédatif qui empêchait de profiter du paysage.

    Après quelques jours d’infusion, Urbain Rigaux commençait à trouver le temps long. Il s’était rapproché du gentleman anglais, dont la discrète compagnie lui plaisait. Tous deux, ils dissertaient des étranges coutumes de ce pays. Ils étaient pourtant conscients que chacun, en visite chez l’autre, décèlerait autant de bizarreries, mais ils ressentaient comme une fraternité de gens de la ville confrontés aux campagnes profondes.

    Les goitres étaient un de leurs sujets favoris. Aucun d’eux ne comprenait pourquoi ils étaient si fréquents dans cette région. Une question d’hérédité peut-être, ou, comme il l’avait suggéré, de coupables contacts avec des créatures monstrueuses. Il ne connaissait pas d’autre animal porteur de pareil appendice que le pélican ; cette question occupait ses réflexions sans qu’il ne puisse se faire un avis. De manière plus générale, il s’interrogeait sur ce bon air de la montagne que l’on n’avait cesse de lui vanter. Il n’avait jamais vu une telle proportion de malingres, d’édentés et de goitreux. La ville, malgré son air vicié, lui paraissait plus saine.

    Malgré toute sa bonne volonté, l’oisiveté lui pesait. Un jour avait suffi à le reposer, après deux autres il s’était senti ressourcé ; tout le reste n’était qu’un luxe inutile. Il avait hâte de retrouver son bureau, ses étudiants et ses petites habitudes. Il en riait, pourtant il constatait à quel point ces rituels étaient importants à ses yeux.

    Par bonheur, les soirées étaient nettement plus mouvementées. À mesure que le temps passait, des groupes s’étaient formés : d’une part les citadins étaient opposés aux provinciaux, d’autre part les croyants faisaient front commun contre les partisans de la laïcité. Le professeur Rigaux se trouvait comme de juste dans le camp des modernes ; il était un protagoniste important de ces joutes, tout comme l’instituteur ou le marchand. Ce dernier, sous ses airs bonhomme, avait une force de conviction peu commune. Avec son parler simple et son fort accent, tout ce qu’il disait sonnait authentique. Le professeur, de son côté, amusait l’assemblée avec sa rhétorique et ses effets de manche ; ce qu’il présentait comme un progrès passait souvent pour contraire au bon sens. Il se sentait mal à l’aise face à cette absence de nuances, à ces vérités brutes et forcément incomplètes. Sans oublier le fait que sa spécialité attirait les quolibets. Lorsqu’il avait parlé de cryptides, chacun s’interrogeait. À mesure qu’il avait expliqué en quoi consistaient ses recherches, les liens qu’entretenait sa spécialité avec les superstitions campagnardes, des sourires moqueurs s’étaient dessinés. Il en était coutumier, mais le fait que ces ignorants remettent en doute ses connaissances le vexait tout de même.

    Urbain Rigaux peinait à trouver des failles chez ses adversaires. Le marchand, son principal contradicteur, témoignait d’une intelligence obtuse, d’une grande ignorance en matière de géographie et de sciences, d’un profond manque de culture ; le tout formait un bloc inamovible. Seules ses vérités comptaient : il venait du canton de Fribourg, il était là pour négocier du fromage, il était fervent catholique, il déplorait que la Suisse toute entière ne soit pas bâtie à son image.

    Bien que l’instituteur ait un avis plus nuancé que le marchand, il restait très critique à l’égard des citadins. Il déplorait que le bon sens les ait quittés, qu’ils s’entichent de grands projets et abandonnent la simplicité. La relation qu’il entretenait avec Urbain Rigaux était conflictuelle, mais aussi teintée d’humour. Difficile de savoir sur quel pied danser avec cet homme qui semblait prendre plaisir à asséner des énormités avant de proposer des analyses nettement plus subtiles. Une chose était certaine, il ne portait pas la religion en son cœur. En matière de politique régionale, les connaissances du parisien étaient trop faibles pour se forger un avis.

    Les explications arrivèrent le dimanche. Alors que les cloches sonnaient au village, l’instituteur fit son apparition dans le bassin. Il rejoignit le professeur et son acolyte anglais.

    « Vous n’êtes pas à la messe, à ce que je vois.

    — Vous savez, répondit le gentleman, je ne pense pas être en mesure de suivre un service religieux. »

    Son excellent vocabulaire suffisait à prouver le contraire, cependant l’instituteur approuva.

    « Vous ne croyez pas si bien dire. La population d’ici parle encore le patois.

    — Vraiment ?

    — Rendez-vous compte : certains des enfants que je reçois ne savent pas trois mots de français. C’est à l’école qu’ils les apprennent, pour autant qu’ils y aillent. »

    Après un silence, il enchaîna :

    — La ville a cela de bon que ces pratiques y disparaissent. Sur ce point, je ne peux m’empêcher d’être d’accord avec vous : ces coutumes que l’on nous vante constamment appartiennent à un autre temps. Nous sommes au dix-neuvième siècle, que diable !

    — Vous appartenez donc aux progressistes, si je comprends bien.

    — Si je devais choisir entre les traditions et le progrès, je pense que je serais progressiste. Mais je n’envisage pas les choses sous cet angle : la Suisse est un pays pauvre. Certains y voient là une fatalité, d’autres croient que cet état de fait peut changer.

    — La politique suisse me paraît bien compliquée.

    — C’est un parisien qui dit cela ? N’avez-vous pas fait la révolution pour chasser votre roi, le remplacer par une démocratie, d’où vous avez sorti un empereur, qui, après sa destitution, a été remplacé par un roi ?

    — C’est un raccourci grossier, mais toutefois exact. Cependant les choses évoluent.

    — J’ai appris que Louis-Philippe avait cédé sa place à une nouvelle démocratie.

    — L’actualité est plutôt mouvementée. Si, il y a une année encore, j’avais pu hésiter avant de quitter Paris, mon choix s’est trouvé renforcé.

    — Ne craignez-vous pas de perdre votre poste ?

    — J’ai une grande confiance en nos institutions : l’Université comme l’État savent reconnaître les hommes compétents. La populace, elle, est soumise à toutes sortes de mouvements d’humeur.

    — C’est une manière de voir les choses. Vous êtes royaliste ?

    — Louis-Philippe a parfois été maladroit, mais nous allons tous le regretter.

    — C’est maintenant mon tour de trouver votre politique étrange. Avoir le pouvoir d’influencer son destin, n’est-ce pas magnifique ?

    — Vous faites donc de la politique ?

    — Nous en faisons tous à notre manière : certains dans leur famille, d’autre dans leur village, d’autres encore au niveau cantonal. Prenez notre marchand : il est membre du conseil d’État de son canton !

    — Je comprends mieux sa passion pour la chose politique. Cependant, faute de connaître certains termes, j’éprouve des difficultés à suivre vos conversations. »

    L’instituteur leva les yeux au ciel et soupira.

    « Pour que vous compreniez de quoi la Suisse entière parle, vous n’avez besoin de comprendre qu’un seul terme : le Sonderbund.

    — De quoi s’agit-il ?

    — Je vous l’explique volontiers, à condition que vous me fassiez une promesse. Jurez sur tout ce qui vous est cher que vous n’aborderez jamais le sujet avec un Suisse.

    — Pourquoi donc ?

    — Il est question de guerre civile. Tout est encore très frais, surtout dans notre région. Vous ne parleriez sans doute pas de Lamartine à n’importe quel Français.

    — Je comprends. Le sujet est brûlant.

    — C’est bien cela. Sommes-nous d’accord ?

    — Je promets de ne pas aborder le sujet.

    — Et moi de même, ajouta le britannique, qui était resté en retrait.

    — Fort bien. Pour faire simple : il s’agit d’une vieille rivalité entre les villes, progressistes et protestantes, et les campagnes, conservatrices et catholiques. Dernièrement, les cantons catholiques ont conclu une alliance, le Sonderbund, ceci dans le but de défendre leurs intérêts et de lutter contre la centralisation du pouvoir. Ils ne voulaient pas que les décisions leur soient imposées.

    — C’est compréhensible.

    — La guerre a éclaté, des armées se sont constituées. Le Valais en a fait partie, ainsi que Fribourg.

    — Notre marchand en est donc partisan ?

    — C’est exact. Le long du Rhône, la situation est particulièrement tendue : le Valais a fait partie du Sonderbund alors que Vaud en a été l’adversaire. Bex, et Lavey par ailleurs, se situe dans le canton de Vaud, Saint-Maurice, de l’autre côté du Rhône, en Valais. Les troupes fédérales s’étaient établies à Bex et les troupes valaisanes à Saint-Maurice.

    — Je n’ai pas observé de traces de destruction.

    — Les batailles n’ont pas eu lieu dans la région, mais autour de Lucerne et Fribourg. Alors que le conflit était en train de se déplacer sur ce front, le Valais a capitulé. »

    La discussion se poursuivit, les deux étrangers furent initiés aux subtilités de la politique Suisse. En échange, ils renseignèrent l’instituteur sur la situation dans leurs pays respectifs. Le soir venu, Urbain Rigaux constata avec plaisir qu’il était en mesure de suivre les conversations.

    L’inactivité était pesante. Le professeur, après avoir constaté qu’il s’ennuyait ferme, s’était cherché une activité. Aucun établissement culturel dans les environs, pas même une bibliothèque. Faute de mieux, il se promena le long du fleuve. L’eau verte et tumultueuse n’était pas propice aux rêveries. Les montagnes l’inspiraient davantage : de l’autre côté de la vallée, au-dessus des falaises, il distinguait une construction. Un corps de ferme, probablement. Il devait aussi y en avoir sur sa rive, mais impossible de distinguer quoi que ce soit.

    Après le souper, il se rendit au carnotzet, conformément à ses habitudes. Il commençait à se familiariser avec le vocabulaire local. Les bouteilles et les conversations étaient déjà entamées.

    Lorsque l’occasion se présenta, il demanda quelles étaient les distractions de la région. Après un silence éloquent, quelques propositions furent faites. Il pourrait se rendre à Bex et visiter les mines de sel. Était-ce intéressant ? Personne n’en savait rien.

    « Vous pourriez aller voir la grotte aux fées », proposa quelqu’un.

    « De quoi s’agit-il ?

    — D’une grotte, au-dessus de Saint-Maurice. Si vous demandez au chanoine, il sera sans doute ravi de vous faire visiter.

    — Je doute que Monsieur le Professeur soit ravi à l’idée de parler à un religieux, intervint le marchand.

    — Le fait que je ne milite pas pour l’Église ne fait pas de moi un intolérant, rétorqua le professeur, piqué au vif. Je suis capable d’ouverture d’esprit, ma carrière en dépend.

    — Votre métier…

    — Vous m’y faites penser, intervint l’instituteur, que diriez-vous d’observer un animal fabuleux ?

    — Sauf votre respect, je peine à croire que votre grotte abrite des fées.

    — Je ne pensais pas à cela. Avez-vous entendu parler du dahu ? »

    Le marchand dut lutter pour dissimuler son hilarité : sa moustache tressautait comme si elle était dotée d’une vie propre.

    « J’ai déjà entendu parler de cet animal, répondit le professeur. Il a les pattes de longueur différente d’un côté et de l’autre, ceci dans le but de faciliter sa marche à flanc de coteau. Certains sont dextrogyre et d’autres lévogyres, selon la disposition desdites pattes.

    — C’est exact.

    — On l’appelle darou dans les Vosges et tamarou en Rouergue. Il est plutôt craintif et prend la fuite lorsqu’il entend des sons métalliques. Il n’est évoqué que pour rire des citadins, que l’on envoie équipés d’une casserole et d’une louche et que l’on s’amuse à entendre sillonner la montagne. »

    La moustache retrouva son calme.

    « C’est bien cela, confirma l’instituteur. Tout comme vous, je ne crois pas à son existence. Cependant, sur les alpages, il semble que l’on puisse en rencontrer. Certains bergers le mentionnent avec sérieux.

    — Les armaillis de par chez moi en parlent aussi, crut bon d’ajouter le marchand.

    — À défaut de mieux, je pourrais enquêter sur la question. »

    Urbain Rigaux n’était pas convaincu, mais l’appel du métier prenait le dessus. Interroger, chercher des traces : pourquoi ne pas profiter de l’occasion ? Au pire, il observerait des bouquetins, des marmottes et toutes ces espèces exotiques que l’on ne rencontrait qu’en haute montagne.

    Contre toute attente, la nuit dans la paille fut réparatrice. Urbain Rigaux se réveilla à l’aube, courbaturé mais en bonne forme. Dehors, un air vif chassa les derniers restes de sommeil. Le paysage était magnifique, le ciel clair. Des rangées de montagnes étaient alignées à perte de vue, les sommets enneigés.

    Le dénommé Martin vint le saluer et lui apporta à manger.

    « Grâce à vous, nous allons sans doute en savoir plus.

    — J’en doute. Je n’ai pas eu le temps de m’expliquer hier : je ne suis pas vétérinaire. Je suis professeur à la Sorbonne, à Paris.

    — Alors pourquoi êtes-vous ici ? »

    Le professeur rougit.

    « Je crains de paraître ridicule : je suis venu dans le but d’observer un dahu.

    — Personne n’en a vu depuis des années ; je doute parfois de son existence. Mais les aînés y croient dur comme fer. Qui sait ? Peut-être aurez-vous de la chance.

    — Je l’espère.

    — En attendant qu’une occasion se présente, que diriez-vous de nous aider ? Je suis certain que vos connaissances permettraient de trouver une solution à notre problème. »

    Urbain Rigaux haussa les épaules. Le berger enchaîna :

    — Voyez-vous, les bêtes se comportent de manière étrange depuis quelques jours, sans que nous n’en comprenions la raison.

    — Pouvez-vous me dire quand a eu lieu le changement ?

    — Il s’est produit progressivement ; je dirais qu’ils ont débuté il y a un peu plus de dix jours.

    — Cela concorde-t-il avec un quelconque fait nouveau ?

    — Pas à ma connaissance. Quelques jours auparavant, le boûbe a dû être amené au village. Je ne pense pas qu’il y ait un lien.

    — Dites toujours…

    — Le garçon est subitement tombé malade : il avait de la fièvre, il délirait… Ce bobet avait tenté de faire sa propre gnôle, comme nous autres. Mais il n’a pas récolté que du génépi.

    — Vous parlez là une langue étrangère.

    — En résumé : il a voulu faire de l’alcool et a dû distiller de la belladone.

    — Il en est ressorti vivant ?

    — Quand on est remontés, il allait déjà mieux. Nous avons eu de la chance.

    — Si je comprends bien, vous avez un nouveau…

    — …boûbe…

    — … depuis dix jours.

    — C’est juste. Celui-ci s’appelle Luc, l’autre Alexis. »

    Le professeur prit un air pensif. Quelques idées lui étaient déjà venues.

    « Les vaches pourraient-elles avoir consommé de la belladone ? Ou une autre plante toxique ?

    — La belladone ne fait rien aux vaches. Et leur comportement ne correspond pas à une plante que nous connaissons.

    — Je n’ai rien observé d’autre que des signes de nervosité.

    — C’est le mot. Les bêtes sont nerveuses au point de ne plus manger. Qu’est-ce qui pourrait les rendre aussi nerveuses ? »

    Ils se regardèrent. La même pensée avait traversé leur esprit, trop grotesque pour être énoncée. Ils sourirent.

    « Je vais retourner examiner ces vaches », proposa le professeur. « Avec un peu de chance, elles m’indiqueront où se terre ce dahu. »

    « Vous êtes vraiment décidé ? »

    Le professeur haussa les épaules.

    « Peu importe si je ne trouve pas de dahu ; il me tarde de voir les choses de plus haut.

    — Vous ne regretterez pas », le rassura l’instituteur. « La vue vaut les efforts consentis. »

    Le marchand orienta sa formidable moustache face à Urbain Rigaux.

    « Je pars en début de matinée. Nous pouvons cheminer ensemble.

    — Bien volontiers. »

    La proposition l’avait surpris ; à tête reposée, il l’aurait sans doute refusée. Mais après tout, pourquoi pas ? Il n’avait pas d’animosité particulière envers cet homme, malgré leurs divergences d’opinions.

    « Je ne vais pas pouvoir vous accompagner ; le ferry pour Douvres m’attend déjà.

    — Ouvrons une bouteille », suggéra un joueur de cartes.

    Il quitta la table et revint peu après avec un litre d’alcool jaune clair.

    « On ne boit pas de vin avant de monter. »

    Les hôtes regardèrent la bouteille avec curiosité. Une tige terminée par quelques fleurs flottait à l’intérieur. Pas d’étiquette, la production semblait artisanale.

    « Du génépi. C’est typique des alpages. Attention, c’est un peu fort. »

    L’alcool, peu sucré, avait un goût de plantes. Le premier verre fut difficile à avaler, les suivants descendirent sans effort. Urbain Rigaux nota qu’il pourrait ramener quelques bouteilles à Paris.

    La soirée se termina fort tard.

    « Désolé, je ne trouve rien de plus. »

    La vache, comme pour approuver, agita vivement la tête.

    « Il ne nous reste plus qu’à redescendre en plaine, constata Martin. Si nous restons, nous n’aurons pas plus de lait. »

    Il se tourna vers le vieux berger.

    « Et ne dis pas que c’est le diable.

    — Tu ne m’empêchera pas de penser. Ça n’est pas naturel.

    — Tu proposes quelque chose ?

    — Redescendre. La montagne est maudite. »

    Martin examina son troupeau, son alpage. Son regard était embrumé ; le professeur se sentit coupable de n’avoir rien trouvé.

    « Si vous voulez vraiment voir le dahu, il faut vous dépêcher. On part demain matin. »

    Le chien, lorsqu’il était bien disposé, répondait au nom de Pino. La majeure partie du temps, il courait la truffe au vent, très peu concerné par la mission que le professeur cherchait à lui assigner. Tout biologiste qu’il était, il s’entendait mal avec les animaux. Les chiens ne lui obéissaient pas, les chevaux se montraient rétifs… Seuls les monstres avaient un comportement adapté : fuir, grogner, attaquer.

    Le sol était exempt de traces. Une fois éloigné du pâturage il avait traversé un pierrier et longé un massif rocheux parsemé de maigres plantes. Au-dessus de sa tête, de gros oiseaux noirs tournoyaient. Le scientifique refusait d’y voir des symboles de mauvaise augure. Pino les ignorait, tout comme il se moquait des appels et des ordres. Lorsqu’Urbain Rigaux s’assit, le chien se coucha quelques instants à ses pieds avant de repartir à l’aventure. Il traversa le pierrier en sens inverse et disparut. Les mains en porte-voix, le professeur appela. Sa voix ne portait pas et il n’entendit aucun écho. Il aurait eu besoin d’un sifflet, il n’avait pas pensé à emprunter celui du garçon.

    Il repartit seul, il contourna un pic au sommet enneigé, abandonna toute présence humaine derrière lui. Les montagnes succédaient aux montagnes, les vallées sombres et abandonnées, la végétation rare, la terre stérile. Les nuages filaient dans le ciel à une vitesse surnaturelle, leurs ombres gravissaient les sommets et tombaient des falaises. Il frissonna.

    Sa chemise était sale et humide, il avait rangé son nœud papillon dans sa poche, des brins d’herbe sortaient de ses coquettes chaussures de ville. Sa canne tenait bon, le fer tintait contre les rochers. Un son ténu qui accompagnait sa respiration sifflante et les chuintements du vent. Les oiseaux noirs jouaient autour de lui comme pour le divertir. Il avait besoin de se changer les idées. Au milieu de ces esprits simples et travailleurs, il s’était senti inutile. Dans l’agitation d’une ville, les activités n’ont pas de but. Vendre des tickets, étudier des monstres, construire des machines, le monde s’en passerait. Non seulement il était étranger aux tâches vitales, mais il ne parvenait pas à rendre service lorsqu’on le lui demandait. Il profitait de la gentillesse sans rien donner en retour.

    Après avoir franchi une sorte de crête, il aperçut une marmotte, dressée sur ses pattes arrières. Elle ne regardait pas dans sa direction et ne réagit pas immédiatement. Lorsque le bruit de ses pas le trahit, elle siffla et se dissimula dans son terrier. Il s’assit, dans l’espoir que l’animal se sente en sécurité et ressorte. Il devait y en avoir d’autres en contrebas. Toute une colonie qu’un simple signal suffisait à prévenir.

    Quels étaient les prédateurs des marmottes ? Les aigles et les grands rapaces, les loups, les renards peut-être. Les hommes ? Ce n’était pas improbable. Dans un tel cas, choisir un moyen de communication imperceptible pour l’oreille humaine serait adapté. L’article d’un collègue lui revenait en mémoire : il y avait lieu de croire que certains sons étaient si aigus qu’ils n’étaient pas perceptibles par l’oreille humaine. Il était question de vampires et de chauve-souris. Si l’auteur affirmait avec force que la transformation de l’un à l’autre n’était pas possible, il envisageait par contre une forme de symbiose. Ces sons, proposait-il, auraient pu être des vecteurs de communication entre les deux espèces.

    Mû par une idée soudaine, il se redressa et repartit au pas de course vers l’alpage.

    Le professeur, hors d’haleine, s’époumona pourtant dès qu’il fut à portée de voix des bergers.

    « Luc ! Viens vite ! »

    Le garçon ne tarda pas à apparaître, le chien sur les talons.

    « Vous avez vu le dahu ? »

    Urbain Rigaux fit des efforts désespérés pour retrouver son souffle.

    « Non… mais… j’ai eu… une idée. Donne-moi… ton sifflet. »

    L’objet était un petit tube, dans lequel il souffla. Aucun son n’en sortit, pourtant le chien réagit.

    « Eureka », s’exclama le professeur, car l’expression était de circonstance.

    « Il est bien, non ? C’est tout nouveau, c’est ma maman qui me l’a offert.

    — Et est-ce que les vaches l’entendent ? »

    Luc ouvrit de grands yeux.

    « Viens, allons tester. »

    Lorsqu’il souffla dans l’objet, les vaches agitèrent leurs longues oreilles et s’éloignèrent. Il reproduisit l’expérience et obtint le même résultat. Guilleret, il alla annoncer la bonne nouvelle.